Théorie du Bordel Ambiant, in extenso les 666 notes à la fin



 









 
 


Communiqué des Éditions BELFOND


Il y a trop de notes !
*

Ce parallèle avec Mozart n'est que superficiel. (Voir « L'avenir incertain? », plus bas.)
L'Auteur n'a écrit, dès l'âge de trois ans, aucun chef-d'¦uvre.


Mode d'emploi :

1.
        Lire le texte sans tenir compte des notes.
2.      Quand on lit une note, ne pas tenir compte des sous-notes.
3.      À tête reposée, ou une autre fois (ou pour se faire une petite récompense), on peut lire les notes. (Voir instruction n°2.) Les notes appelées [entre crochets] sont vraiment sans intérêt (pures références documentaires censées conférer à l'ouvrage une sorte de vernis scientifique).

4.
      L'index est très riche, c'est la raison pour laquelle il occupe toute la fin du volume. Cela rappelle un peu le Quid (livre de chevet de l'auteur).

5.
   Il y a énormément d'italiques, de mots soulignés, ainsi que de mots soulignés en italique.
Cela tient au fait que l'auteur, ayant une vocation rentrée de speaker radiophonique, croit qu'on écrit comme on parle : en appuyant sur les mots importants. Cela donne une sorte de « phrasé » qui complique beaucoup la typographie et fatigue les yeux, mais qui en d'autres circonstance pourrait rappeler (aime à souligner l'auteur) certaines improvisations de Django Reinhardt ou de Charlie Parker.

6.      Les guillemets, également en surabondance, procèdent de la même confusion, mais correspondent plus précisément au manque d'assurance de l'auteur face à la langue française (qui reste cependant sa langue maternelle), et d'une façon générale à sa méfiance vis-à-vis des mots.

7.      Les  innombrables incidentes sont également à déplorer, mais l'auteur ne doute pas que ses lecteurs deviendront rapidement incapables de fixer leur attention sur un sujet et ne pourront dès lors s'empêcher de « laisser leur esprit s'évader en digressions pour sauter - de parenthèses en parenthèses - comme dans la jungle de liane en liane » (fin de citation).


8.
      La carte à puce n'est que marginalement traitée**, en violation de l'article 2 du contrat d'édition, l'Éditeur se réservant de donner éventuellement à cette carence toutes suites qu'il jugerait opportunes.




_______________ 
*    Ce qui, de l'avis de nombreux cobayes exposés au manuscrit de TBA, rend sa lecture pénible.

_______________ 
**  L'auteur s'est racheté en publiant « Carte à puce, l'histoire secrète » (Archipel, 2001).
 
 
À propos d'Amadeus

L'avenir incertain des élèves surdoués

[Le Figaro, 28 janvier 2006]

ÉDUCATION Les jeunes au QI supérieur à 130 ne connaissent pas forcément des vies d'adultes couronnées de succès.
MOZART, EINSTEIN, BILL GATES, Roland Moreno, Lionel Bringuier (le plus jeune chef d'orchestre de France)... Dans l'imagerie populaire, les surdoués sont toujours promis à des destinées illustres. Or comme le montrent nombre de réalités familiales, petit génie ne devient pas forcément grand. Loin de tous avoir des existences «surordinaires», comme on dit dans ce milieu, les enfants précoces vivent même souvent le contraire : des parcours chaotiques faits d'échec scolaire, d'exclusion, de mal-être, voire de dépression.
Pour conseiller et épauler les parents, l'Association française pour les enfants précoces (Afep) organise aujourd'hui un congrès à La Sorbonne. 400 000 enfants sont concernés, de la maternelle à la terminale. Dans une plus large perspective, 2,3% de Français bénéficient d'un QI supérieur à 130.

Surdoué et... sacristain

Si l'on regarde souvent la précocité [?]

http://www.lefigaro.fr/societe/20060128.FIG0001.html?222547



 
ATTENTION !
ÉRUDITION CORROSIVE ET CONNECTIONS ILLÉGALES
SUSCITANT LA PENSÉE INDÉPENDANTE !

De ma lointaine Californie je regrette de ne pas être de la fête, de ne pas voir comment sera accueilli le livre de mon ami Roland. Il touchera juste, réjouissant ceux qu'il a mission de faire rire, sourire et rêver, irritant les cuistres, les anallistes, les peines-à-jouir et autres bas-bleus d'une fin de siècle trop sérieuse pour ne pas en rire et trop mystifiante pour ne pas essayer d'en apercevoir la Lettre Volée dans le fouillis d'images qui se forment sur notre rétine collective et un peu désabusée.

Qu'on n'attende pas de moi autre chose qu'un total manque d'objectivité : Roland est un homme tendre, râleur, polymathe rigolard, inventeur poète et irrévérencieux, contemplateur du quotidien, vaticinateur de l'entropie sociologique, hydrographe du pouvoir des signes et des médias et surtout un ami fidèle et patient. Cela posé, j'ai trouvé son livre, qui complète utilement la dévote et récente hagiographie que lui a consacrée Claire de Narbonne-Fontanieu (De la puce à l'oreille, Éd. First, 1989), un travail complètement fidèle à la promesse du titre - y compris dans le style.

Ni racinien ni lacanien, Moreno raconte sa vie, ses humeurs, ses étonnements, ses découvertes, ses explications du monde au fil d'un discours naturel et dont le joyeux désordre garantit en fait le lien étroit au réel qu 'il entend démêler. Si vous voulez de l'introduction-thèse-antithèse-synthèse-conclusion, allez vite échanger ce livre contre les figures du Discours de Fontanier ou l'Hyperher-méneutique de Paul Ricoeur.

Si au contraire, vous escomptez une visite de l'asile, guidé par un pessimiste qui aimerait bien espérer, par un clerc qui n'a pas d'idéologie à vendre et par un homme d'action qui voudrait susciter votre propre et indépendante méditation, vous apprécierez le fond et la forme de la Théorie du Bordel Ambiant.

Bien souvent, l'image créée par le livre et la réalité de l'auteur font d'horribles couacs : le prosateur aux nobles périodes vit mal avec le petit comptable aigre et pantouflard, obsédé des retours d'invendus. Au contraire, la réussite du livre de Moreno est aussi sa fidélité à l'auteur, la vérité de l'image évoquée au fil des pages. Ceux qui le connaissent déjà le reconnaîtront et les autres se feront une idée sans doute assez juste.

Au-delà des réflexions sur le nivellement universel, les obstacles à l'émergence de la création, le pouvoir des signes et le poids des moyens de communication ou des étonnantes possibilités du Radoteur, j'ai aimé la façon qu'a Roland de regarder le quotidien. Il est vrai que je ne suis pas normal non plus, à ma façon, et qu'il m'arrive de rêver en regardant un téléphone ou un réfrigérateur (et pas seulement un ordinateur personnel).

Grâce au collectionneur d'anecdotes, de photocopies et coupures de presse, vous goûterez à l'absurde, au désopilant sans vergogne - la fameuse attaque de billetterie - au cruel et au poétique.
Tout cela alimentant ses thèses, nourrissant ses diatribes ou simplement apparaissant au fil d'une association d'idées qui elle-même, dix pages plus loin, fera jaillir une autre étincelle.

Au moment où vous allez aborder la lecture de la Théorie du Bordel Ambiant, permettez-moi pour conclure, une recommandation, un pronostic et un souhait, je vous suggère vivement et respectueusement de lire le mode d'emploi du livre (gentiment - mais fermement - inséré par les Éditions Belfond, en exergue), je crois que vous aurez le sourire en le reposant, et surtout je souhaite que vous ayez envie de le relire, de tracer de nouveaux chemins dans ce livre hors des catégories battues.


                                                Jean-Louis Gassée
                                                Apple-symbol et ami de l'auteur
 





























 
SOMMAIRE APPROXIMATIF

Chapitre 1 : université, paquet-cadeau  3
 - Études de lettres    3
 - La vie comme inépuisable paquet-cadeau à ouvrir      8
 - Théorème     10
Chapitre 2 : communication, créativité, briquet       13
 - La Connaissance, cette inconnue ?    13
 - La prodigieuse aventure du briquet jetable   15
 - Besoin de rails      22
 - Thermodynamique, Bordel ambiant      23
 - L'acte gratuit       27
 - Chatouilles et cigognes      28
 - Sensibilité et sélectivité   34
 - Incompétence recherchée      35
 - L'enracinement       40
 - Idée de mots 42
 - Idm pour la circulation parisienne.  44
Chapitre 3 : du guichet à l'aventure  45
 - Devenir adulte ?     45
 - Travail (Le ministère du)    48
 - Détective    50
 - Grand saut émancipateur      53
Chapitre 4 : Matapof, introduction à l'Incertitude    57
 - Initiation au non-sens électronique  57
 - L'Express à pile ou face     58
 - Intermède artistique et admiratif    64
 - Intermède linguistique et réactionnaire      67
 - Les Choses de la vie 68
 - Quatre jokers dans le jeu du mourant 73
 - La Vraie Vie, révélée par l'Officiel 76
 - L'Écho de la Presse et de la Publicité       80
Chapitre 5 : stimulation créative     83
 - La créativité d'entreprise   83
 - Différer le jugement 84
 - La synectique.       84
 - Un stage     88
 - Se rendre indésirable        92
 - Le mur du n.i.h.     95
 - L'inventeur (portrait-robot) 99
 - Comment vient une invention [deuxième].      100
 - Trompeuse analogie entre les "mémoires"      104
Chapitre 6.1 : le radoteur   107
 - Shannon et les premiers essais.      107
 - Sources cohérentes   110
 - Quick & Dirty : première machine à mots      113
 - Base : la musique    118
 - Base : le dictionnaire       124
 - Produire soi-même son texte, chez soi        125
 - Petites annonces, proverbes  128
 - Interview concluante 131
Chapitre 7 : la Carte, l'Identité    133
 - Soliloque halluciné  138
 - Facéties existentielles      138
 - L'anonymat.  141
 - Liberté, identité    142
 - Démocratie, identité 143
 - Identité et univers. 144
 - Le Rayon noir        152
Chapitre 8 : l'argent (supprimé)     153
Chapitre 9 : les mots, la vérité     155
 - Chiffres & Lettres   160
 - Des noms propres     164
 - Le LE        165
 - Le nom des gens      166
 - Le nom avantageux    169
 - Une aubaine pour les psy, ou La Ruée vers l'or du verbe      172
 - Vouvoiement  174
 - Dénomination du milieu intérieur     175
 - Uniforme et drapeau  176
 - Ignorance, ubiquité, opacité.        179
 - Opacité      185
 - Politique-fiction    187
 - Langage piégé        189
Chapitre10 : entendu au poste, vu à la télé  193
 - Le plaisir solitaire de la radio     193
 - La télévision, comme tout le monde   195
 - Dîner chez Jack Lang 196
 - Faust 86 : le pacte du Paf   204
 - Effet de l'aplanissement des écarts  206
 - Conclusion méta-historique   213
Chapitre 12 : nivellement & création         217
 - Une chaise   223
 - Ça se peut pas       225
 - Règles impitoyables méconnues par les lapins.        226
 - Cohérence    227
 - Signe reçu   230
 - La grande boucle     232
 - Pincement & convergences     237
 - Arrêt sur coïncidence        239
 - Mémoire, imaginaire  242
 - Belle époque 250
Chapitre 13 : à perte de vue 251
 - Rires électroniques  264
 - Brûler ses vaisseaux         265
 - Système & sottise    266
 - Art systématique     272
 - Aliboron et la douane        279
 - Un infini bien de chez nous  290
 - Inépuisable spectacle de la Réalité  292
Dernières recommandations    297
Notes Finales & Supplémentaires      300


 
CHAPITRE 1
Université, paquet-cadeau
« Qui veut la fin n'amasse pas mousse. »
Le Radoteur.


ÉTUDES DE LETTRES
Mes (brèves) humanités ont commencé par un double malentendu à trois personnages :
 - moi ;
 - le vrai moi ;
 - l'enseignement supérieur (ou du moins l'idée que je m'en faisais).

J'avais fait de la chimie pendant mon adolescence, parce que j'en avais trouvé le goût auprès de mon père, qui dirigeait une unité de production d'intermédiaires organiques. J'avais fait de l'électronique depuis ma sortie de l'école primaire, parce que j'aimais l'électronique. Après mon bac mathélem, la voie royale des études scientifiques m'était toute tracée.
A la réprobation générale, j'ai abandonné subitement cette destinée gravée au frontispice du lycée Condorcet, et me suis inscrit en faculté de Lettres.
Goût de la provocation, manifestation de non-conformisme, bête révolte d'adolescence ? Toutes ces raisons se conjuguaient à plaisir, et la première d'entre elles était sans doute celle qui pousse les adolescents-à-problèmes vers la psychologie sous le prétexte que celle-ci leur permettrait de mieux se comprendre eux-mêmes.
Cette source de malentendus, sans doute assez répandue, concourt à donner au paysage "médical" son caractère si particulier : le marché des psychologues , psychothérapeutes, psychanalystes se trouvant ainsi encombré d'austères professionnels visiblement encore tout hallucinés par cette spécialité parathérapeutique conquise de haute lutte, et dont ils ne se rendaient pas encore compte qu'elle les transformait en simples défroqués du serment d'Hippocrate. Je ne pouvais, et ne peux encore, m'empêcher de les considérer comme n'étant là que suite à une combinaison compliquée de malentendus émotionnels et d'assiduité scolaire.
Dieu merci, j'étais nul.
La première année (à l'époque on disait "Propédeutique "), était une année de littérature, d'histoire et de philosophie, qui ne servait qu'à l'orientation. On réservait sans doute la psychologie pour plus tard.

Une année ! Une année d'exégèses, de Germinal à Swan, le must de la culture littéraire officielle se situant aux environs de Flaubert tandis que mon tiercé personnel jouait Verlaine, Prévert, Pagnol, Aymé  ou Goscinny beaucoup mieux placés.

Les gens que je trouvais là, à la Sorbonne (Censier), pouvaient lire des textes avec un autre regard que le mien, plus attentif, et commenter à l'infini. Je ne peux parler, si on me demande de disserter, que des idées, des sensations (des émotions, à la rigueur) qu'un livre m'apporte, non pas de l'effet littéraire qui le caractérise.
Cette activité implique un point de vue (notamment comparatif) qui m'est étranger.
J'étais, je suis toujours incapable de prononcer les quelques paroles - simplement conformes - susceptibles de faitre entendre sans hésitation qu'un essai de Maupassant ne saurait être confondu avec un feuilleton de Balzac. Les autres le pouvaient. Ils le peuvent. Quant à moi, la noire cancritude dont je fis aussitôt et spontanément la preuve me dispensa de tous regrets in-tempestifs (genre : une bouleversante rencontre manquée avec la littérature, Hemingway, Sar-tre, Dos Passos).

J'avais pourtant, durant toutes mes études secondaires, et sous une influence maternelle pré-pondérante, considéré que les auteurs classiques formaient un ensemble culturel que je devais connaître, et même qu'ils étaient à eux seuls La Culture.
Consciencieusement donc, et parfois avec un certain plaisir, j'avais avalé les petits classiques Larousse et Vaubourdolle (soit l'ensemble des auteurs des autres siècles ), au point que je crus un moment, vers quinze ans, et en accord avec mon prof de français, pouvoir dire que j'avais tout lu. Surprise à l'arrivée à l'Université, changement total de décor.

La culture, ce n'était pas cela. Ceux qu'il fallait connaître c'étaient Eluard (un moderne, politisé comme une bête), Queneau (avec ses gros mots), Genet (à la sexualité si pittoresque) et son col-lègue Michaux et tant d'autres poètes  du XXe siècle dont j'ai (honte d'avoir) oublié jusqu'au nom.

Versatilité de la culture, mais brutale désillusion universitaire. Et pourtant, la littérature  doit assurément jouer un rôle important - je n'ai pas encore découvert lequel à ce jour - ne serait-ce qu'en vertu du théorème de la fumée et du feu.

Premier partiel. Un amphi, une feuille, un sujet :
NOBLES ET BOURGEOIS A LA VEILLE DE LA REVOLUTION  [4 heures].
Ce ne fut qu'une totale et accablante Bérésina. Je ne savais même pas faire ce qu'un étudiant normal apprend en premier lieu (c'est-à-dire entrer dans le sujet) et, avant tout, je n'avais rien à dire. Il faut bien comprendre : RIEN .
A quelques minutes de la fin de l'épreuve, je me mis à écrire fébrilement, tout en m'efforçant de faire apparaître une vive contrariété imputable - pourquoi pas - à un stylographe rebelle : "1788 : Les bourgeois sont traumatisés car le dix-huitième siècle a été très difficile (affaire Law et divers scandales)".
"A ce stade, insisté-je pour préciser, il convient de souligner que le mot de révolution est impro-pre, car "révolution" au sens strict veut dire faire un tour sur soi-même."
Et j'ajoutai en marge un croquis représentant une sorte de flèche circulaire supposée illustrer ma pensée : "Malgré cet usage impropre du mot, nous l'emploierons dans la suite de ce devoir."
Puis je cochonnai ce qu'il fallait bien pourtant appeler ma copie d'examen, maculant d'un trait d'encre la moitié inférieure du papier, très exactement à partir du R final du mot DEVOIR et jus-qu'à l'extrémité inférieure droite de la feuille, afin de faire croire qu'on m'avait arraché la copie en plein travail, occupé que j'étais à recopier au propre mon devoir soigneusement préparé et affiné au brouillon, à la fin de l'épreuve, mon stylo ayant glissé, tandis qu'indifférent à mon dé-sespoir un méprisable pion déployait tout son zèle à me dessaisir.

La note fut rien de moins qu'insultante, et le commentaire très sévère : mon inadéquation totale à l'Université était désormais établie sans appel. Ah ! la culpabilité. Ah ! la honte. Ah ! la frustra-tion et la solitude : décidément cette misérable question d'Histoire me faisait découvrir des formes de souffrance encore inconnues, dont les conséquences (comment dire : intimes ?) se révélaient finalement plus désagréables que ce à quoi l'épanouissement du printemps sur les jar-dins de Port-Royal m'avait préparé.

Sans se laisser effleurer par le doute, ma copine Catherine (bien sûr connue dans la classe de Propé) réussissait, car elle appartenait - et appartient sans doute encore - à cette classe de gens qui peuvent mener de front une vie sociale conforme et une vie universitaire normale : res-ter la nuit chez des copains  jusqu'à quatre heures du matin et se souvenir qu'elle a cours le len-demain à neuf heures. Lui demandait-on le programme du lundi suivant qu'elle sortait immédiate-ment de son sac à main un agenda et prescrivait lieu, heure et travail à faire.

Pour moi au contraire, il y avait deux types de vie complètement incompatibles : la vie sociale et la vie universitaire. Celle de l'université est une vie d'examen, une vie d'adulte, qui consiste à se fixer des caps (par exemple faire des études de lettres) et à s'y tenir.
L'autre est une vie de plaisir fondée sur un principe de gourmandise, de gloutonnerie  sans limite.

Or, sans même que je puisse invoquer une injustice quelconque, et tandis que Catherine terminait en beauté son année de Propé, la Sorbonne me donnait à comprendre qu'un absentéisme pur et simple, y compris aux examens, eût affecté de façon moins négative le standing de mon dossier universitaire.

Je décidai aussitôt, en un geste d'une inexorable stupidité, de procéder aux formalités de sépa-ration idyllique qu'imposait (à mes yeux) la situation : les ronds de chapeau que j'eus l'occasion d'en baver, d'un romantisme  éphémère, m'amenèrent à découvrir pour la première fois une des facultés les plus étonnantes dont les hommes sont doués (autoflagellation, régression) et dont la dramaturgie ne m'échappait pas.
Réinscrit l'année suivante (peut-être pour de simples raisons de sursis militaire), je ne mets cette fois pas les pieds dans un seul cours. Ainsi finirent, de manière inconditionnelle, cette rela-tion et mes études littéraires .


CITYKANE A CENSIER
L'UNEF, sur les affiches et les tracts de laquelle je fantasmais déjà comme ces enfants gâtés à qui il aurait fallu une bonne guerre, m'accueillit. Le papier et les odeurs d'encre me mettaient déjà en transe, et tout autant les petites offset de bureau, ou même ces humbles duplicateurs (à défaut des rotatives du Monde), bref, tout ce que je me faisais déjà plaisir à appeler les Arts graphiques.
J'ai aussitôt eu la chance de m'y dénicher à la Mutuelle étudiante (MNEF) un vrai travail, payé au mois, mais grâce auquel c'est tous les jours que je pouvais déjà déguster l'inlassable jubilation de travailler pour (ou avec) des copains, quelque symbolique qu'ait été le salaire. Les plus avancés d'entre eux, maîtres de toutes les situations, s'appelaient Kravetz, Bouguereau, Péninou, Hoc-quenghem, Schreiner , Blanc , toute une génération qui s'est ensuite illustrée dans une certaine vie publique, en particulier dans ce qu'on appelle aujourd'hui la communication .

En 1966, on parlait beaucoup à l'UNEF de mystérieux «Italiens», «Cubains», «Chinois» (et même «Albanais»), ce qui avait pour effet de me rendre presque hargneux, un peu comme à entendre un vocabulaire codé, utilisé par affectation, ou pour ne pas être compris des autres...

Je n'en étais pas moins au milieu du mouvement, puisque rédacteur en chef du journal de Propé-UNEF, et en même temps complètement extérieur à lui, à ses débats . J'y passai des années sans avoir jamais empoché la moindre carte de groupuscule, sans avoir jamais participé à une seule "discussion politique" de fond. Surtout, j'ai mis un temps fou à comprendre que ces «Cubains» et ces «Chinois» n'étaient que les tenants de diverses variétés marxistes, presque toutes opposées aux «staliniens» (URSS, RDA, PCF, etc.), caractérisées par leur préférence envers les régimes au pouvoir à La Havane, à Pékin, etc.
L'esprit pré-soixante-huitard qui animait ce journal , écrit par un groupe d'étudiants de Propé-deutique, n'appelait les étudiants qu'à prendre conscience et à s'unir.
On demandait (c'était le mot d'ordre, _expression_ que j'ai appris alors) une allocation-d'études-pour-tous-les-étudiants-sur-critères-universitaires. Donner de l'argent aux étudiants les meil-leurs, sans considération de critères sociaux : on ne pouvait pas être plus modéré, ni moins boy-scout...

Mon plaisir n'était pas de militer, de discuter "politique", mais d'être avec ces copains, et j'en profitais, peut-être abusivement, pour me mêler à un groupe qui ne me concernait pas tellement .

Mais n'existait pas encore ce que Coluche avec l'aide de Georges Marchais a inventé par la suite : la catégorie de l'anticommunisme primaire, dont par conséquent je ne pouvais faire encore partie.

Je ne réussis qu'à prendre des coups  sur la figure (police ou fascistes ), coller des affiches, écrire des éditoriaux, mais sans jamais entrer dans le débat "politique", auquel je restais résolu-ment étranger, à la différence, encore une fois, de Catherine qui, partie du même point que moi, est arrivée une quinzaine d'années plus tard au Comité central du Parti .

LA VIE COMME INEPUISABLE PAQUET-CADEAU A OUVRIR
Au-delà des petits boulots qui se présentent à côté des horizons déjà quotidiens, un principe de vie commence à m'apparaître, qui ne me quittera plus, et qui consiste à avoir toujours une pers-pective : SE DIRE A PRIORI QUE QUELQUE CHOSE VA CHANGER. On se fixe un objectif, on lance des propositions, on sème un peu partout diverses graines, et ON SAIT que le temps va apporter une réponse.
Donc on acquiert une certaine prise sur les événements. Ce principe est redoutable, car il accé-lère tout : on espère en effet sans cesse, avec mon système, que le temps va passer plus vite.

Mais dès lors je n'attends plus que des bonnes nouvelles. Ainsi, quand je fabrique mon premier objet électronique, je le montre, et j'attends :Vivement la semaine prochaine qu'ils me disent ce qu'ils en pensent...

En informatique, un background job, une "tâche de fond", fonctionne de cette manière comme je l'ai fait dès lors, en menant deux activités de front, dont l'une est beaucoup plus lente que l'au-tre, et consiste principalement à attendre que quelque chose se passe.
Un background job c'est ce qui s'effectue sans cesse en arrière-plan quand on mène d'autres opérations, un peu comme certains répondeurs videotex fonctionnent sur un ordinateur individuel. La tâche n'occupe en effet pas pleinement la machine... Pendant que celle-ci travaille à autre chose, le micro-processeur prend régulièrement le contrôle de l'ensemble pour aller voir si par hasard il n'y aurait pas un message nouveau, le tout en un millième de seconde.

A cette époque donc, de la même manière, j'ai lancé des petites graines pour pouvoir trouver un travail qui me permette de rembourser les dettes de 20 ou de 50 francs que j'avais accumulées à droite et à gauche. Ce but atteint, j'ai semé d'autres graines pour pouvoir devenir journaliste et je me suis ainsi trouvé sans cesse en position d'attente : attente de nouvelles presque nécessai-rement bonnes, et prenant plaisir à me laisser porter par le temps qui précédait l'événement.

En 1967, je commençai à me passionner pour la politique parlementaire, et ce fut l'occasion de découvrir le plaisir? électoral : cette sorte de fébrilité qui accompagne le scrutin, la campagne qui le précède, et - déjà très éphémère - l'attente des résultats.

Tout cela ressemblait décidément beaucoup à ces veilles de Noël où, enfant, on se couche dans une ambiance électrique parce qu'on sait que le lendemain il y aura des cadeaux à ouvrir.
Lancer de telles graines permet en gros de vivre sur le principe suivant : Le temps qui se déroule ne peut théoriquement déboucher que sur des surprises excitantes.

Je me souviens d'un tract, une convocation à une réunion publique, que j'avais réalisé pour le compte de l'UNEF avec mes Letraset : une fois le travail composé sur une feuille de papier blanc, on le donne à traiter (en l'occurrence : graver un stencil), et il faut attendre le résultat .
Ce qui ressort, après l'attente devant la machine de gravure (premier plaisir), c'est une plaque qu'il va falloir donner à imprimer. D'où une nouvelle attente... et dans tous les cas la bonne an-goisse qui accompagne le temps.

Sous cet angle, le travail est un peu comme doit être la drogue : on se pique sans cesse en lan-çant, en amorçant des réalisations dont on guette le développement, si bien qu'on ne peut jamais se considérer comme dans un état statique ou figé. Il n'y a dans ce système aucune composante carriériste ou quoi que ce soit du genre.
Mais peut-être (en toute mégalomanie philosophique) quelque chose de l'ordre du divertissement pascalien : on se meuble l'esprit en attendant quelque chose qui va arriver. Ce faisant, les ques-tions éternelles (que sommes-nous ?/d'où venons-nous ?/où allons-nous ? ) n'embarrassent pas trop.


THEORÈME
Soit l'ensemble des problèmes. On distinguera deux sous-ensembles, celui des petits problèmes qui concernent la vie de tous les jours et chacun d'entre nous d'une part, celui des grands pro-blèmes du temps d'autre part.

QUICONQUE TRAVAILLE DANS LA COMMUNICATION
AURA TENDANCE A CROIRE QU'IL VIT DANS LES GRANDS PROBLEMES.

En effet, la distance entre la vie quotidienne et les projets qu'il a en cours lui fera croire qu'il s'occupe des vrais problèmes du monde.
Bien sûr, le fait de vivre au milieu des ronéos, des affiches et des tracts, de participer à la ré-daction et à la fabrication d'un journal vous place au c¦ur de la communication, vous fait donc vivre au rythme des grands problèmes ...


LA VIE DES COUPLES
- Chez moi c'est parfait. Tous les petits problèmes (comment habiller les enfants, dans quelle classe ils doivent entrer ou vers quelle terminale ils doivent s'orienter, faire de l'anglais ou de l'allemand, où passer nos vacances, déménager ou pas, tout ça), c'est ma femme qui s'en occupe. Moi je m'occupe des grands problèmes.
- ... ?
- Oui. Je m'occupe de savoir si l'UDF doit s'allier avec le CDS, si la Grande-Bretagne doit sortir du Marché commun et la France du Serpent monétaire, s'il faut ou non ré-tablir la peine de mort, s'il faut faire confiance à Gorbatchev pour réunifier l'Allemagne, si notre programme électronucléaire n'est pas surdimensionné...

Attaquons maintenant - plutôt que de commencer par le commencement ("Je suis né le..." comme dans le Who's Who) - la première forme qu'a revêtue, au début des années 70, cette sorte de théorie qui n'était pas encore du Bordel ambiant.

Mon rôle était dans cette histoire celui d'un sous-traitant, à qui Jacqueline Salvat, une amie ré-alisatrice télé, avait commandé pour le compte d'Éliane Victor (alors responsable des programmes sur l'une des deux chaînes françaises, mais j'en ai oublié le numéro) un résumé sur les liens unis-sant création et communication.
Six semaines et quarante-trois feuillets dactylographiés plus tard, je m'aperçus que j'avais com-mencé à esquisser les prémisses d'une éventuelle introduction au sujet.

J'ai conservé cette navrante tentative de projet TV, qui fournit aujourd'hui une sorte de thème (naïf, et un peu cuistre pour tout dire) aux conclusions des Chapitres 12-13.

En toute simplicité, j'ai nommé ici cette vieille prose : « Chapitre 2 ».


[On peut sauter le Chapitre 2.]


 
CHAPITRE 2
Communication, créativité, briquet.

« Monsieur Escartefigue, je vous ai toujours considéré comme
le plus sympathique et le plus affectueux des polichinelles que j'ai connus.
Mais quand vous dites une chose comme celle que vous venez de proférer,
je déclare et j'affirme que vous battez de loin vos propres records de stupidité.
C'est-à-dire que je vous vois très distinctement serrant contre votre c¦ur
les bornes du couillonnisme, et courant à toute vitesse pour le
transporter plus loin, afin d'agrandir votre domaine. »
Marcel Pagnol, César.




LA CONNAISSANCE, CETTE INCONNUE ?
La résultante des différentes façons dont nous avons réussi à capter le monde qui nous entoure, appelons ça la Connaissance.
C'est la perception de notre environnement, notre sensation d'y comprendre finalement un peu quelque chose, de pouvoir en expliquer des morceaux à nos enfants ; bref, ne pas s'y sentir com-plètement perdus.
Tandis que je prends de la bouteille (c'est-à-dire à mesure que mon expérience s'enrichit), ma connaissance devient évidemment multiple, à défaut de vraiment se préciser. Quant au monde lui-même, il évolue en intégrant les idées mises en application, c'est-à-dire ayant fait l'objet d'une traduction concrète.
La meilleure représentation que l'on puisse donner de ce champ de perception est sans doute un plan, c'est-à-dire un espace fini à deux dimensions. En effet, un espace à une seule dimension (une ligne) impliquerait que l'esprit soit obligé de passer en revue l'ensemble des connaissances comprises entre deux points A et B de ce plan pour aller du point A au point B, ce qui n'a évidem-ment pas de sens ; et d'autre part un espace à trois dimensions ou plus impliquerait que certains points de la Connaissance, ceux du centre, soient plus éloignés que d'autres de l'extra-logique  et du «non-connu», ce qui n'apparaît pas très facile à maîtriser.
La Connaissance, dans un système culturel donné, est cohérente avec elle-même. Ses éléments constitutifs sont reliés les uns aux autres par des donc. Il n'y a pas de concept en soi, c'est-à-dire libre de toute attache par rapport au reste de la Connaissance.


Les liaisons logiques que nous établissons entre les différents concepts se comportent en fait comme des sortes de forces, traduisant soit la relation existentielle unissant deux concepts (ex : dentifrice/brosse à dents), soit une probabilité d'association (ex : ciel/ bleu).

 mesure que notre Connaissance s'enrichit, que davantage de choses sont prises en compte par l'EXPÉRIENCE, le plan en question s'agrandit, reculant sans cesse les frontières de l'irrationnel : le monde  devient de plus en plus structuré, cohérent.
On aboutit par exemple à ce Sage chenu qui, ayant beaucoup roulé sa bosse, beaucoup réfléchi, beaucoup observé, a finalement réponse à tout : d'ailleurs ce n'est pas tellement son intelligence, ou son bon sens, ou sa sagesse que l'on vient consulter, mais plutôt l'encyclopédie vécue qui lui sert à fonder ses jugements. Les types intelligents ou "géniaux" courent les rues, les hommes tels que ce sage sont terriblement plus rares et par conséquent recherchés.
Le Sage est (presque par définition) aux antipodes de la passion, car pour lui tout s'explique en sorte qu'il n'a pas besoin de recourir aux emphases, ou aux emballements mystiques, ou aux convictions profondes, pour adhérer ou pas à quelque chose : chaque phénomène, chaque opinion peuvent être expliqués et justifiés, souvent de plusieurs façons différentes. Au bout du compte, d'ailleurs, les justifications logiques d'un truc sont parfois si nombreuses qu'il (le truc) en de-vient indiscutable, tellement on sait pourquoi il est comme ça et pourquoi il est là ! Ce facteur de conservation, extrêmement puissant, est évidemment très néfaste en matière d'innovation ou de créativité.

L'ensemble de cet échafaudage subtil, mais solide parce que extraordinairement enchevêtré, finit donc par englober, pour un individu donné, l'ensemble de ce qui est : objectivement (un peu) et subjectivement (bien sûr).

Au-delà : tout ce qui N'EST PAS ou ce qui n'est PAS ENCORE, qui ne peut évidemment pas être relié à la Connaissance par les forces, logiques ou affectives que nous avons vues plus haut, et qui constituent le ciment de la connaissance. Ce cosmos (ou éther) mental entoure de toute évidence l'intégralité de la Connaissance, c'est-à-dire que chaque point de la Connaissance se situe à la frontière de l'irrationnel. Il suffit de franchir un pas, de quelque concept (mot) que l'on parte, pour se trouver dans l'imaginaire. Une interprétation vaguement topologique de cette analyse pourrait aboutir à une représentation centrée sur une sorte de pelote de fil multidimensionnelle : ligne non droite, enroulée sur elle-même de telle façon que chacun de ses points puisse être considéré comme voisin - et non pas équidistant - de tous les autres tout en restant mitoyen de l'irrationnel.


LA PRODIGIEUSE AVENTURE DU BRIQUET (JETABLE)
Reprenons la représentation par plan, d'un standing métaphysique moins prestigieux mais bien plus pratique comme support de réflexion.

Exemples. Au temps de la préhistoire, si la notion de peau de banane est déjà présente, elle ne voisine, dans le plan de la connaissance, avec aucune notion de poubelle, puisque celle-ci n'a pas encore été inventée (du moins en tant qu'objet manufacturé).
Cette connaissance (peau de banane) se transmet telle quelle de génération en génération. Au XIXe siècle , la notion de poubelle apparaît, et s'inscrit progressivement dans les esprits.


Il n'existe en effet aucune conscience universelle, à l'exception d'un Dieu , qui puisse être considérée comme dépositaire de la Connaissance absolue : la notion de poubelle apparaît donc, progressivement, c'est-à-dire qu'elle commence par s'inscrire dans les esprits les plus riches, ou les plus à la mode, rayonnant ensuite par simple phénomène culturel et social sur l'ensemble des esprits.

La case qu'elle occupe alors dans les univers mentaux des hommes est évidemment voisine de celle de peau de banane - ou du moins plus proche de peau de banane que de ficelle, trigonomé-trie ou fantasme par exemple. Il y a une relation fonctionnelle entre ces deux notions, et celle-ci s'établit dès l'arrivée de la poubelle dans les esprits.

À la même époque existent déjà les briquets. Ils sont connus de tout le monde, et en particulier de tous ceux qui connaissent les poubelles.

Où se situe donc la place de briquet par rapport à celle de poubelle ou de trigonométrie ou de Scarlatti par exemple ?
On n'en sait rien : mais le fait est que poubelle n'est relié par aucune logique, ni par aucune af-fectivité simple à briquet, non plus qu'à trigonométrie ou Scarlatti.

Or (disons vers la fin du XXe siècle), une «force» s'établit entre poubelle et briquet : d'abord localisée dans le seul cerveau de l'inventeur du briquet jetable, puis se répandant peu à peu dans les esprits à mesure que se diffuse l'invention et que se répand le nouveau produit.

On peut considérer que de nos jours une relation objective existe désormais entre briquet et poubelle, d'abord évidemment sur le plan fonctionnel (on trouve beaucoup plus souvent qu'au siè-cle dernier des briquets dans les poubelles), mais aussi dans les esprits : dans une série d'asso-ciations d'idées, par exemple, l'enchaînement briquet/poubelle aura infiniment plus de chances d'apparaître en 1990 qu'il n'en aurait eu en 1890.

Et, lorsqu'il «sortira», cela ne constituera évidemment qu'un phénomène beaucoup moins étrange pour le spectateur que ce n'aurait été le cas un siècle avant...

Ainsi avons-nous assisté, avec cet exemple, à l'apparition d'une force entre deux concepts aupa-ravant lointains ; mais il ne faut pas perdre de vue qu'en plus de ce phénomène relativement sta-tique un autre événement s'est produit à cette occasion : l'apparition  d'un nouveau concept (BRIQUET JETABLE), sans doute plus ou moins équidistant de briquet et de poubelle.





OÙ ÇA DEVIENT MAUSSADE
Un phénomène inverse aurait pu être analysé, en observant l'évolution du concept de quenouille : l'association quenouille/vêtement, très forte il y a quatre ou cinq siècles, s'estompant de plus en plus, sans disparaître totalement pour autant.
A la fin du XXe siècle, la liaison quenouille/vêtement n'est pas vraiment loufoque, mais elle est très certainement moins énergique que, par exemple, la liaison quenouille/antiquités.

On peut d'ailleurs saluer au passage la notion de «dimensions relatives» à propos d'une paire de concepts : vêtement est de toute évidence plus grand que quenouille, puisque la liaison que-nouille/vêtement est «plus normale», coule plus franchement que la liaison vêtement/quenouille .
[Analogie notable entre cette «facilité d'écoulement» et les lignes de plus grande pente qu'em-prutent les cours d'eau (analogie d'ailleurs faiblarde puisqu'en aucun cas un cours d'eau ne peut remonter une pente, alors qu'un concept amont peut toujours être atteint à partir d'un concept aval).]


Le cerveau se laisse naturellement porter  vers les associations les plus probables, de même que les systèmes naturels se dirigent normalement - lorsque aucune énergie extérieure n'intervient - vers l'état de plus grand désordre  : ce bibelot sur une étagère est "moins probable" que ce même bibelot tombé de cette étagère, en ce ce sens que spontanément, si le monde venait à se recréer demain, nous trouverions beaucoup moins de bibelots posés sur des étagères que de bi-belots  "libres".


IDEES MUTAGENES
Et, de même que dans la nature, la création d'états improbables exige la mise en ¦uvre d'une énergie, dans le cerveau, le déplacement de la conscience d'un concept A vers un concept B, non lié au concept A (Beethoven/poubelle par exemple), n'est pas un événement probable. Une pre-mière nécessité apparaît dès lors, qui aura pour effet de stimuler ce glissement contre nature de la conscience, sans lequel aucune idée mutante ne peut apparaître, ainsi que nous l'allons voir.
Qu'est-ce qu'une idée mutante ? C'est une idée qui modifie, avec plus ou moins d'ampleur, l'archi-tecture de la connaissance "antérieure" à cette idée. Exemple : au début du siècle, Marconi an-nonce qu'il envisage d'expérimenter des communications radio à grande distance (Angleterre-USA).
Il suffit pour cela, dit-il, de posséder un émetteur suffisamment puissant et un récepteur suffi-samment sensible. Son projet fait sourire les experts, car l'identité de nature entre les ondes hertziennes (radio) et la lumière a déjà été établie ; on sait donc déjà que les ondes radio se pro-pagent en ligne droite. Or, comme la terre est ronde, les ondes de Marconi iront se perdre dans l'espace.

Logique parfaite, irréfutable. Mais Marconi s'entête, met son projet à exécution, et réussit. Pourquoi ? Parce que les ondes qu'il a émises sont allées se réfléchir sur un machin dont on igno-rait alors l'existence : les couches ionisées de l'atmosphère supérieure ou ionosphère.

Plusieurs enseignements sont à tirer de cette histoire.
Tout d'abord, on voit ici clairement illustré le cercle vicieux que représente le système dialecti-que logique/connaissance : la connaissance constitue l'armature de la pensée logique (suite de donc), et en même temps son butoir.

Le fait même que je connaisse certains trucs (ondes radio = lumière, lumière = ligne droite, par exemple) m'empêche d'en connaître d'autres (ionosphère) et cela est évidemment très lourd de conséquences.

INTUITION, DÉCOUVERTE
Deuxième observation : il y avait dans cette histoire un autre élément, implicite, qui était : "Nous, depuis la terre, nous VOYONS clairement la lune, le soleil et les étoiles, DONC il n'y a rien entre nous et le cosmos."
Cette intuition, à l'époque où l'histoire se passe, est pourtant déjà abusive, quand d'innombrables travaux avaient mis en évidence l'existence de corps ou de phénomènes que nous ne voyons pas, ou même ne percevons par aucun de nos sens  (gaz, microbes, gravitation, attraction magnétique, ondes hertziennes même, etc.).
On note donc avec intérêt que, malgré son caractère très discutable, l'observation n°1 (arma-ture = butoir) reste valable, ce qui en dit long sur la valeur des objections qui peuvent être soule-vées à tout instant pour rejeter une idée.
Ou plus précisément, sur les interdits dépassés que nous sommes capables de raviver pour justi-fier nos timidités.


L'ÉVIDENCE CHEZ LES SCIENTIFIQUES
Troisième remarque : un élément apparemment indiscutable tel que la transparence de l'éther - indépendamment du point n°2 que nous venons de voir - fait donc la preuve d'une insuffisance d'autant plus spectaculaire que le phénomène constaté est évident et que les censeurs de Marco-ni sont ici des scientifiques.
Voilà le type même de contrainte artificielle que l'homme est capable de s'imposer pour pouvoir rester sur les chemins de plus grande facilité mentale. Nulle part n'a été écrite une loi stipulant que la transparence est un critère de vacuité, ou d'inertie.

La seule chose qu'on puisse dire est que cette corrélation semblerait naturelle , notamment au titre de sa ressemblance avec de nombreux phénomènes référencés. (Mais rien de plus définitif que cela.)


INNOVATION = INSÉCURITÉ
Il découle de cette dernière remarque une observation très importante concernant le sentiment d'insécurité que provoque, en soi, toute innovation. Où allons-nous donc si on ne peut plus se fier à ce qui paraît le plus évident ; si le fait que je vois parfaitement la lune ne prouve plus qu'il n'y a rien entre moi et elle !
Rien n'est certain, tout peut être remis en cause sans cesse : voici, dans la montagne, au fond d'une immense crevasse totalement inaccessible, une flaque d'eau noire. Si l'on jette un caillou dedans, il ne remonte pas : pourquoi ne serait-il pas kidnappé, dès son entrée dans l'eau, par de curieux petits êtres vivants (enzymes par exemple) gloutons de caillou ?  On jette un morceau de bois : il flotte. Peut-être en réalité semble-t-il flotter, et est-il soutenu par les enzymes , à la surface de l'eau, parce qu'il s'agit là d'un rite religieux sacré chez ces êtres vivants inconnus de nous (et par conséquent capables de tout).
A ce niveau de contestabilité universelle, on conçoit à quel point est légitime ce rejet préalable des idées neuves par l'homme : plus on s'ouvre aux innovations, plus on prend le risque de n'être qu'une coquille de noix ballottée d'une théorie à une autre, abandonnant sans cesse son explica-tion du monde, son système de valeurs, de références.
Bref, tout peut arriver, tout peut être imaginé, et pourquoi pas le pire, bien entendu, puisqu'en définitive la parano de l'homme face au monde qui l'entoure est elle aussi parfaitement légitime.


BESOIN DE RAILS
Le phénomène de conscience est absolument insaisissable : on ne peut pas le saisir, l'attraper, le contrôler comme on peut encore le faire avec un ordinateur même très évolué.
C'est pourquoi l'homme a sans cesse besoin de rails, de guides, pour donner une direction à sa pensée car l'expérience lui a déjà prouvé que, de n'importe quel point de la conscience qu'on se situe, il est toujours possible d'aller n'importe où, de penser n'importe quoi, de faire circuler dans sa tête les idées les plus invraisemblables, de construire des assemblages de concepts aussi incohérents, aussi extravagants que l'on désire. Rien n'est trop dément, et on peut toujours concevoir un machin plus dingue que le machin précédent :
 - Vivaldi au téléphone ;
 - Vivaldi au téléphone debout dans une brouette ;
 - (idem) la brouette escalade la face nord du Sacré-C¦ur ;
 - (idem) et Michel Droit sort de la narine gauche de Vivaldi .
 - (idem) vingt-neuf taille-crayons, virevoltant autour de la luge toute neuve qu'envisage d'acheter un ami de Serge Lama, scandent à l'unisson "vivent les adjectifs avec du ketchup", etc., etc.


CONSCIENCE, INFINITÉ   
On voit qu'à ce stade nous ne sommes déjà plus loin d'avoir à appréhender une sorte d'infini  : Si l'on considère que notre immobilisation mentale, à un moment donné, sur une certaine concep-tion , constitue un ETAT possible de notre conscience (de même qu'on dit que pile est un des deux états possibles du système pièce de monnaie), c'est donc bel et bien un nombre infini d'états que peut prendre notre conscience.

Et comme, précisément, la conscience est en pratique incapable de rester fixée très longtemps sur UN état, il lui faut bien se munir de règles susceptibles d'orienter ce mouvement .


L'EXPERIENCE ENGRANGÉE
La plus ancestrale de ces règles est celle qui consiste à se référer à une expérience antérieure, soit identique, soit analogue, en postulant par conséquent le caractère répétitif des situations que nous sommes amenés à vivre. L'homme s'attend toujours, a priori, à ce que les situations qu'il rencontre ressemblent d'une façon ou d'une autre à celles qu'il a déjà connues : soit lui-même, soit (s'il a suffisamment d'imagination et le minimum d'humilité nécessaire) d'autres que lui-même.

Devant une situation nouvelle, l'homme spontanément (c'est-à-dire si on le presse de répondre vite) choisit un modèle qui a déjà subi l'épreuve de l'expérience vécue (ou de l'expérience connue, ou à la rigueur de la simple réflexion), c'est-à-dire un scénario (enchaînement de pen-sées) dont on se souvient qu'il tient debout, qu'il ne débouche pas sur le grand trou béant tout noir de l'incertitude.

THERMODYNAMIQUE, BORDEL AMBIANT
D'instinct, l'homme sait que, de toutes les issues possibles d'une situation donnée, celles qui sont génératrices d'avantages pour lui (plaisir, trucs bons?) sont l'exception. "Si tu ne SAIS PAS ce qui va t'arriver, attends-toi donc plutôt à prendre des coups."

Tentative de justification (plus ou moins) scientifique : vivre ne va pas de soi, car la vie corres-pond à une entropie basse. La tendance naturelle est donc à la mort (forte entropie) puisque la vie est un phénomène peu probable (faible entropie) et a fortiori la vie pensante (entropie encore plus faible).

Cette fameuse loi qui coiffe toutes les autres pose que "tout changement spontané dans un sys-tème physique se produit dans la direction d'une entropie croissante, et l'état final d'équilibre correspond à la valeur maximum possible de l'entropie". Ce qui implique :
 - qu'il faut de l'énergie pour se maintenir en vie, c'est-à-dire pour lutter contre l'augmentation naturelle de l'entropie ;
 - que d'une situation donnée, prise au hasard, il est normal que sortent plutôt des issues morbi-des, c'est-à-dire correspondant à un accroissement du bordel ambiant, ou à la rigueur à un main-tien du statu quo.

Pour diminuer le désordre ambiant, il faudrait apporter de l'énergie noble, or celle-ci n'existe pas spontanément ; il faut donc fournir un travail, c'est-à-dire travailler.

L'un des plus simples composés vivants connu de nous mesure environ 50 atomes de large sur 1000 de long. Ce virus est composé de carbone, oxygène, hydrogène, azote, soufre, etc., combinés dans certaines proportions.
On met dans une boîte une dose unitaire de chaque composant. On secoue (c'est-à-dire qu'on provoque des réactions à l'intérieur par chaleur, pression, etc.) et on regarde ce qui sort : n'im-porte quoi. On recommence, en programmant la boîte réactive autrement (et n'importe com-ment) : il sort encore n'importe quoi. Et ainsi de suite, pendant des milliers et des millions de tentatives.
Une fois sur un trillion de milliards, peut-être, un virus sortira, fruit d'une combinaison extrê-mement improbable (parce que perdue au milieu d'un très grand nombre d'autres) des dés que constituent les molécules introduites dans la boîte.

Plus la situation est improbable, moins elle a de chances de se maintenir, ou plutôt plus nombreu-ses sont les opportunités se présentant à elle de ne pas durer longtemps : une boîte de conserve, en équilibre sur le rebord d'une étagère, avec une salière elle-même en équilibre sur le sommet de la boîte de conserve, constitue un exemple de situation improbable. Les chances que l'ensem-ble tienne le coup longtemps sont très minces.
Par contre, si la boîte de conserve est bien assise sur l'étagère, et la salière nettement installée au milieu du sommet de la boîte, on serait ridicule de s'ébahir, un mois plus tard, si la situation n'a pas évolué .


Donc une situation improbable, c'est une situation dont les chances d'occurrence sont perdues au milieu d'un très grand nombre de chances de non-occurrence.
Quand une situation est improbable, on peut compter que, sur l'ensemble des occasions qui se présenteront de la faire évoluer, une majorité d'entre elles iront dans le sens d'une annulation de la situation établie, c'est-à-dire rupture de l'équilibre. D'où l'inquiétude qui accompagne infail-liblement ces situations aux issues imprévisibles.
             
Exemple : je me promène dans mon jardin, je vois devant moi la terre qui se soulève légèrement : manifestement, quelque chose va sortir. Mon c¦ur bondit-il de joie à l'idée que c'est sans doute le père Noël, ou Jésus, ou le Bon Dieu, ou une fée, ou, plus commodément, un bonhomme tenant dans ses bras un sac plein de louis d'or qu'il s'apprête à m'offrir ? Non. Une chose est même certaine : si j'ai la chance de posséder chez moi un fusil, je m'en vais aller le chercher tout de suite. Si je tiens par la main mon petit enfant de quatre ans et demi, je vais me précipiter vers la maison pour aller le mettre en sécurité.
Autre exemple : toujours dans mon jardin, je vois descendre du ciel une très belle fleur blanche et rose, dont l'odeur de glace à la framboise me met les sens en émoi. Lorsqu'elle atterrira, vais-je me précipiter sur elle pour la dévorer gloutonnement, ou pour l'offrir à ma fiancée ? Je parie que je m'arrangerai plutôt pour l'enfermer avant toute chose dans une solide boîte métallique, à moins que, pour plus de prudence, je ne la démolisse à coups de pelle sans autre forme de procès.

ET LA RELIGION ?
Légitime terreur de l'inconnu, qui explique à elle seule la plupart des attitudes conservatrices adoptées à tous les instants de la vie : "On sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on trouve." Bien entendu, les différentes religions successivement élaborées permettaient de fournir sans cesse d'excellentes raisons de ne pas s'interroger sur le futur immédiat (à travers une interro-gation sur le présent), en mettant au compte d'une destinée finale, elle connue, tout ce qui peut se produire à chaque instant et qu'on ne comprend pas. Devant l'impossibilité d'établir une loi entre les trucs qu'on perçoit, le futur reste indéterminé.
Heureusement, la science arriva, qui nous permit de deviner le futur à partir des expériences passées : en quoi elle était plus sécurisante que la religion, puisqu'elle établissait des relations entre les éléments de la connaissance, rigidifiant ainsi l'édifice, alors que, très grossièrement, les religions se contentent de dire C'est la faute [c'est grâce] à Dieu.
L'avantage de la religion, c'est évidemment qu'elle apporte une réponse définitive et générale, par principe même, à TOUTES les questions, éliminant ainsi toutes les incertitudes.

Son inconvénient, c'est que l'homme reste quand même «intelligent», qu'il établit d'instinct des relations à caractère scientifique entre les choses, et que, par conséquent, il ne peut s'empêcher de trouver dans la démarche mystique un petit quelque chose qui l'agace : il sent une supercherie, c'est trop facile.

L'avantage de la science, c'est qu'elle rend l'homme actif par rapport à la connaissance, en fai-sant appel à son intelligence, alors que la religion ne lui demandait finalement qu'une passivité béate.
En décentrant l'explication du monde (qui passe de Dieu à Victor Bardamu, quidam) la science s'est donnée une consistance quasi démocratique : c'est-à-dire que l'explication du monde a ces-sé d'être localisée entre les seules mains d'un petit cercle d'intermédiaires pour se distribuer dans de très nombreuses cervelles et, en somme, prendre finalement plus de force.

L'inconvénient de la science, c'est qu'elle contient en elle-même son propre germe d'incertitude, puisque, par principe, elle ne peut abdiquer sur quelque point que ce soit son universalité au nom d'une explication supérieure.
Quand on ne sait pas un truc, c'est qu'on ne le sait pas encore. Il faut donc s'attendre, sans cesse, à ce que des nouveautés apparaissent, puisque évidemment on ne sait pas encore tout.
C'est donc l'incertitude permanente : "Qu'apprendrons-nous demain ?" et aussi la contestation permanente puisque aucune connaissance n'est jamais définitive.

Le compromis entre la religion et la science a été trouvé très facilement : on a fait des scientifi-ques des sortes de nouveaux prêtres, comme d'ailleurs leurs activités et leurs m¦urs les y pré-destinaient (langage ésotérique, aptitude à faire des miracles, etc.).


L'ACTE GRATUIT : UN RÉFRACTAIRE
Incertitude ? Parlons-en. Le type même de machin qui peut être rejeté par les gens est l'acte gratuit c'est-à-dire l'acte qui, n'entrant dans aucun cadre, échappe évidemment à toute prévi-sion, quant à son occurrence et à sa nature.
La meilleure preuve d'ailleurs que l'acte gratuit est inacceptable en tant que tel (c'est-à-dire désintéressé, ne correspondant pas à un but, un bénéfice, une finalité), c'est que, au pire des cas, on le fera rentrer dans le cadre farces et attrapes.
Supposons qu'au cours d'un dîner mondain, un invité se lève de sa chaise, dise à haute voix :
- Gomme à encre !
et se rasseye.

Ou bien ce type est fou et tout est clair.
Ou bien il fait une farce, et la nouveauté est que nous ne savions pas jusqu'à présent qu'il était possible de faire des farces à ce dîner.

En ce cas :
 - ou bien on peut réellement faire des farces et donc le type a eu raison d'en faire une,
 - ou bien il est malséant d'en faire et le type est simplement mal informé,
 - ou bien nous sommes en présence d'un authentique acte gratuit, et, si personne ne réagit comme il se doit, Dieu sait ce qui peut se passer.

C'est, n'est-ce pas, la porte ouverte à toutes les extravagances. Pourquoi n'enlèverais-je pas ma chaussure pour la remplir de vin et m'en servir comme d'un hanap ? Et pourquoi mon voisin de droite ne verserait-il pas dans mon cou le contenu de la soupière ? Et pourquoi mon voisin de gau-che ne comparerait-il pas la longueur de son couteau à l'épaisseur de mon abdomen?


CHATOUILLES ET CIGOGNES
L'homme ne rit pas s'il se chatouille lui-même. Cela tient, paraît-il, au fait que la chatouille est une sorte de jeu consistant à faire semblant de tuer l'autre ; nous n'avons pas coutume d'avoir des rapports physiques en dehors de l'amour et de la bagarre.
Ce jeu fonctionne donc exactement comme quand on joue à faire peur à un enfant (on se cache derrière un meuble, et puis on sort la tête en criant : Hou !), puisque le môme sait qu'on ne va pas réellement l'agresser. Le jeu de chatouille consiste donc à faire peur à la victime, qui, au moment où elle prend conscience de l'inutilité de sa frayeur, se défend en éclatant de rire.

L'ensemble de ces opérations est évidemment simultané. Si l'on court-circuite la première phase de la chatouille (peur), le résultat final ne peut bien entendu pas être atteint  puisque le sys-tème de valeurs n'a pas été bouleversé.
Cette personne, qui m'aime  m'agresse-t-elle ? NON, je me trompe ! [Rire de soulagement].
L'humour non mécanique (par exemple verbal) procède de la même façon, et notamment l'humour absurde, qui remet généralement en cause, de façon radicale, les connaissances les plus fonda-mentales ou les moins discutables.

Par exemple : "Quelle différence y a-t-il entre une cigogne ?"
Ici, les connaissances remises en cause sont :
 - il y a habituellement une différence entre une chose et une autre sinon, les mots perdent leurs sens (différence cesse d'être un mot relatif), et tout devient possible...
 - une histoire drôle commençant par Quelle différence? se poursuit généralement par l'énoncé de la différence. Si cette coutume est mise en question, tout devient possible...
Il n'existe aucune autre histoire drôle présentant la même forme que celle-ci : les histoires drô-les sont généralement drôles par leur contenu, non par leur contenant. Or on peut parfaitement, dans celle-ci, remplacer cigogne par pantoufle, Lionel Jospin ou gomme à encre, ce qui établit bien que son contenu propre ne présente aucune caractéristique particulière .

L'auditeur qui a tout de suite compris l'histoire nage donc en pleine incertitude :
 - un mot très simple voit son sens contesté radicalement ;
 - un principe fondamental (question entraîne réponse) est battu en brèche ;
 - une coutume très familière (faire rire ses amis en leur racontant une fiction amusante) est abandonnée ;
Puis l'auditeur finit par éclater de rire  quand il se souvient que tout cela n'était qu'une «his-toire drôle».


LA SITUATION NOUVELLE
Après l'expérience de Marconi, la connaissance que l'on avait d'un certain nombre de choses en a évidemment pris un vieux coup : ondes hertziennes, atmosphère terrestre, lumière solaire, etc., voilà qu'il fallait se mettre à reconsidérer tout cela, et, dans les environs immédiats, abattre cette construction patiemment et péniblement bâtie pour adapter les relations entre les choses à la situation nouvelle créée.
Alors que dans le cas du briquet jetable on n'avait créé tout au plus que des prolongements de forces (ou seulement révélé des forces virtuelles), on vient ici de rompre certaines relations que l'on croyait solides, d'en détourner d'autres, d'en créer de toutes nouvelles. Il a donc bien fallu prendre l'habitude, après l'expérience de Marconi, de reconsidérer la plupart des choses que nous savions dans les différents domaines concernés : radio, lumière, cosmos?, pour éventuelle-ment apporter les correctifs qui s'imposent, voire pour annuler purement et simplement certai-nes théories dont on s'apercevait subitement qu'elles étaient fondées sur des bases de départ erronées.

Cet examen rappelle par exemple celui que peut être amené à faire le capitaine d'un navire lors-que le bateau vient d'essuyer un grain, ou, d'une façon générale, lorsqu'il vient de se passer quel-que chose d'un peu fort. Il fait inspecter l'ensemble du navire pour voir s'il n'y a rien de cassé, si tout est bien à sa place, si tout fonctionne encore normalement, si la vapeur circule, les trin-gles coulissent, les engrenages tournent?

Bref, l'innovation, ça secoue. De même que lorsqu'on secoue un arbre seuls les fruits les mieux accrochés restent en place, lorsqu'on secoue la connaissance, seules résistent les théories les plus solides.
Lorsqu'on invente le briquet jetable, cela ne remet pas en question la loi de la gravitation univer-selle.
Par contre, cela modifie sensiblement les mécanismes (économiques, psychologiques, sociologi-ques) auxquels on a l'habitude de se référer lorsqu'on réfléchit aux phénomènes de consomma-tion.
Au contraire, Einstein a remis en question les lois newtoniennes, autrement plus pesantes  que la loi économico-sociologique selon laquelle un briquet, lorsqu'il est vide, doit être rechargé.
En réalité, cette distinction entre idées mutantes (Marconi, Einstein) et idées non mutantes (bri-quet jetable) n'apparaît que par l'effet de cette notation par vecteurs, utilisée - malgré son caractère nettement abusif - pour tenter une représentation des relations entre concepts.

Celle-ci pourrait en effet laisser croire qu'il puisse ne pas y avoir de relation entre deux concepts donnés (ce qui est certainement idiot) et également que la relation entre un concept (quenouille) et deux autres (vêtement, antiquités) puisse pivoter comme un aiguillage de chemin de fer, ce qui est de toute évidence trop simpliste .
Si l'on abandonne le plan mental pour passer au plan culturel, on peut dire que l'invention du bri-quet jetable a essentiellement établi un pont entre les concepts briquet et chose qu'on jette après usage, ou, mieux dit : entre objet très élaboré fonctionnant par consommation d'une ma-tière et conteneurs qu'on jette quand ils ne contiennent plus ce qu'ils sont censés contenir .
Cette dernière perception est évidemment plus «émouvante» que la précédente, en ce sens qu'elle ouvre la voie à des idées telles que :
 - voiture jetable (livrée avec sa dose d'essence),
 - poste à transistors jetable (livré avec ses piles),
 - poisson rouge jetable (livré avec sa dose de daphnies),
 - maison jetable (livrée avec son eau, son gaz, son électricité, son charbon, pour une saison), etc.


Et, surtout, elle établit une sorte d'identité entre un objet aussi peu élaboré qu'un pot en plasti-que (yaourt) et une machine aussi complexe qu'un briquet à gaz (pierre, molette, ressort, réser-voir, robinet, buse, réglage, étanchéité...). Tout ce mécanisme ne vaut pas plus qu'un pot en plas-tique, et d'ailleurs cela vaut même moins qu'une bouteille de Coca vide ! Voilà une sacrée valeur (le travail, l'élaboration, la complexité, la technique) brutalement remise en cause.


NE PAS AVOIR DE VALEURS ?
À ce compte-là, pourquoi donc, demain, l'or et le platine ne vaudraient-ils pas moins que le Ca-rambar en lingot ? Et pourquoi, dans la vie, ne se mettrait-on pas à apprécier les gens méchants, bêtes et moches en crachant sur les amis de la veille, gentils, intelligents et beaux ? Or, pour qu'il y ait remise en cause d'une valeur, encore faut-il qu'il y ait valeur. Et, puisque cette remise en cause est un obstacle à l'acceptation de l'idée, il faut en déduire que moins il y a de valeurs (sous-entendu : susceptibles de faire l'objet d'une remise en cause) plus on se retrouve en défi-nitive « créatif », c'est-à-dire ouvert aux idées nouvelles, qu'elles viennent de soi ou de l'exté-rieur.

CONCLUSION SUR LE BRIQUET
Revenons à notre briquet. On voit à quel point ce phénomène mental doit être culpabilisant. Le briquet jetable n'aurait certainement eu d'ailleurs aucune chance de s'imposer avant le XXe siècle, c'est-à-dire avant que les esprits ne s'accoutument à ce type de consommation (bouteilles non consignées, piles électriques, etc.).
Plan mental/plan culturel : quelles que soient les nuances entre gens «simples» et «intellos», le briquet jetable n'est finalement qu'un concept installé sur le pont qui a été établi entre briquet et choses qu'on jette après usage.

Peu importe comment le cerveau manipule ces différentes notions, le fait est que, dans l'organi-gramme de la connaissance , briquet jetable est simplement le joint qui existe entre briquet et chose qu'on jette, et c'est là la seule nouveauté qui est apparue ici-bas avec l'invention du briquet jetable.




Au contraire, avec Marconi, et toujours sur le plan culturel, des tas de ponts ont sauté, d'autres se sont construits, et, surtout, un grand nombre d'aiguillages ont changé de position. La géogra-phie du paysage a changé, non seulement dans ce petit coin particulier de la connaissance, mais en définitive un peu partout. Nous sommes ici dans une région (de l'arbre de la connaissance) plus proche du sol que des feuilles.

CREATIVITE, COMMUNICATION, SENSIBILITE
Abraham Moles propose le plus simple des « tests » de créativité  : À quoi sert une brique ?

Le candidat doit, pour être bien noté, sentir le plus grand nombre possible d'expressions du concept de brique. Ainsi, comme on dit de quelqu'un : C'est un personnage à multiples facettes, la facette solide sort-elle tout de suite, et le sujet écrit aussitôt : Construire une maison. La fa-cette lourd sort aussi, et le sujet note : Briser une vitrine, Servir de contrepoids, lester, etc.
On obtient ainsi rectangulaire (servir d'équerre), réfractaire (fabriquer un four, ?
Des réponses moins évidentes peuvent également sortir : rouge, pulvérisable, féminin, minéral?, pouvant conduire ainsi à :
 - court de tennis ;
 - matière première pour la fabrication chimique d'un truc qu'on ne connaît pas encore ;
 - excipient pour produits alimentaires ;
 - mot féminin de six lettres dans une grille de mots croisés, etc.

Toute la difficulté consiste donc, pour l'individu, à voir certaines facettes indiscutablement pré-sentes, malgré la présence écrasante des facettes habituelles (lourd, solide...) qui sont tellement voyantes qu'elles rejettent dans l'ombre leurs voisines moins tapageuses.
Il faut donc voir autrement. La brique énonce sa check-list :
- Connaissez-vous tous les aspects de ma personnalité ?
- Savez-vous combien de choses je suis capable de faire, ou de combien d'éléments je suis com-posée ?
- Connaissez-vous toutes les choses, tous les gens qui ont affaire à moi, qui sont en contact avec moi, qui sont proches de moi d'une façon ou d'une autre ?
- Avez-vous remarqué que je suis creuse à l'intérieur (formant une sorte de plumier ) ?
- Il ne vous serait sûrement pas venu à l'idée de dire que je suis transparente (puisqu'on peut voir à travers moi) : qualité utilisable pour construire des murs perméables à la lumière (on pour-ra voir l'extérieur de l'intérieur, mais pas l'inverse : de toute façon, la lumière passera).

Bref, il faut se mettre à l'écoute de la brique, la capter, la voir de tous ses yeux, l'entendre de toutes ses oreilles, sentir son grain au bout de ses doigts, apprécier sa matière ; il faut s'instal-ler dans un fauteuil, comme au théâtre, et la voir faire son numéro (qui consiste à montrer tout ce qu'elle sait faire, tout ce qu'elle pourrait faire).
La brique est une station de radio qui émet simultanément 50 ou 100 programmes. J'ai devant moi un récepteur, que je man¦uvre pour capter successivement toutes ses émissions : je passe des grandes ondes aux ondes moyennes, des ondes moyennes aux ondes courtes, des ondes cour-tes à la FM, etc.


SENSIBILITÉ / SÉLECTIVITÉ
J'ai donc besoin d'un récepteur à bande très large, mais qui soit également très sensible (pour capter les émissions faibles), et très sélectif (pour pouvoir écouter une station faible sans que celle-ci soit brouillée par un programme voisin, beaucoup plus puissant).
Dans un véritable poste de radio, ces trois qualités sont parfaitement incompatibles.

Une bande large implique une faible sensibilité (tandis que la sélectivité est liée à une reproduc-tion peu fidèle), et cela pour des raisons qui sont valables pour tous les systèmes de traitement ou de stockage de l'information (ordinateur, téléphone, clavier, feuille de papier, poste de radio, télescope, etc.) : plus le système peut traiter d'informations de nature différente, moins il peut les traiter ?énergiquement .

En réalité, lorsqu'on se met à l'écoute de la brique, la fidélité de reproduction importe beaucoup moins que la sélectivité et surtout que la sensibilité : si l'on arrive à détecter que la brique est pulvérisable (ce qui n'est pas facile étant donné la proximité écrasante de Radio-Solide, Radio-Lourd, Radio-Creux, - pour ne citer que les plus voyants), peu importe de quelle façon exacte-ment elle est pulvérisable (finesse de la mouture?).

Il faut [et il suffit de] trouver ce signal (comme un baigneur peut avoir la curiosité de ramasser sur la plage une bouteille s'avérant contenir un message) puis d'en comprendre le contenu (comme le baigneur arrive à déchiffrer les coordonnées du naufragé ).

Le problème sera donc de trouver un compromis entre sensibilité et sélectivité, de façon à ce que les concepts forts ne gênent pas la compréhension des concepts faibles qu'on a réussi à capter.

INCOMPÉTENCE RECHERCHÉE
On comprend dès lors l'intérêt que présente l'«incompétence » pour la recherche d'idées nou-velles. Supposons que ce soit un maçon, ou un architecte, ou un ouvrier briquetier qui doive ré-pondre à la question : A quoi sert une brique ?
Pour eux, Radio-Solide ou Radio-Lourd seront captées avec une telle netteté que, proportionnel-lement, Radio-Transparence et Radio-Féminin seront vraiment anéanties.

Au contraire, à sensibilité égale, une personne non experte en matière de briques sera moins obnubilée par Solide ou Lourd, et, proportionnellement, captera plus facilement les rayonnements cachés.

C'est exactement la destination de ce qu'on pourrait appeler la position de recherche d'émissions. Émissions faibles, rayonnement francs-tireurs, tout doit être mis en ¦uvre pour traquer les pe-tits émetteurs en réunissant, sur chaque notion, une batterie de plusieurs récepteurs spécialisés chacun dans une zone de fréquences et par conséquent pouvant, chacun dans sa zone, capter le signal de façon beaucoup plus attentive : les connaissances professionnelles n'étant évidemment qu'un des nombreux aspects de notre vie cérébrale où sont mises en ¦uvre des habitudes de pensée.

Excellent exemple de sensibilité fouineuse : cette idée du Professeur Choron : une râpe à dos, actionnée latéralement par les mains et soutenue verticalement par une corde fixée au trou d'accrochage de la poignée d'une casserole. Pour que l'idée germe d'exploiter aux fins de grat-tage dorsal ce culinaire ustensile, il a fallu capter le rayonnement particulier qu'émet la casserole avec le trou de son anse , et, ce rayonnement capté, le faire coïncider avec les besoins du problème.

L'univers casserole devrait être, a priori, assez éloigné de l'univers grattage : pourtant, le pro-blème du grattage émet une sorte d'anti-rayonnement qui, guidé jusqu'au rayonnement de la cas-serole, entre en résonance et donne naissance à une idée.
Or, dans la perception d'une casserole, la notion de récipient, la notion de grande cavité, la notion de métal, la notion de manche sont vraisemblablement plus voyantes, plus tapageuses, que la no-tion de trou au bout du manche.
Suivant ce qu'enseigne A. Moles, on pourrait ainsi recenser les différentes fonctions d'une cas-serole :
 - être capable de contenir quelque chose, ou d'assommer quelqu'un ;
 - conduire le courant électrique ;
 - prolonger le bras de l'homme, grâce à son manche ;
 - servir à accrocher quelque chose, grâce à son trou, etc.


CRÉER, DANS TOUT CELA...
On devine quelles pourront être, schématiquement, les grandes lignes du processus créatif :
1°) capter le plus grand nombre possible d'anti-rayonnements en provenance du problème ;
2°) produire les casseroles les plus efficaces qu'il sera possible de trouver ;
3°) capter le plus grand nombre possible de rayonnements en provenance de chaque casserole ;
4°) capter tous les rayonnements et anti-rayonnements en même temps, et sentir, à l'intérieur de ce magma, les rayonnements complémentaires (c'est-à-dire les rayonnements capables de se compléter pour établir un pont). Si la conscience parvient à se fixer sur une liaison, c'est que nous nous situons alors dans un domaine cohérent avec notre champ de connaissance. Il s'agit soit de quelque chose qui existait déjà avant, soit d'une chose qui pourrait exister (c'est-à-dire d'une idée, quelle que soit la valeur de celle-ci).

On remarque la signification du point n°4, c'est-à-dire que le caractère PREDETERMINE des idées est évidemment extrêmement important. Ce ne sont pas véritablement les idées qui sont prédé-terminées, mais plutôt les accouplements de concepts. Ainsi, une idée venant tout juste d'être intégrée au champ de notre connaissance : si celle-ci a été acceptée, c'est (tout bonnement) qu'elle pouvait l'être. Sa présence n'est pas un défi à la raison.
La notion de briquet jetable est acceptée, cela signifie qu'un briquet jetable est fait avec des matériaux que nous connaissons (plastique, gaz, mode-de-consommation-qui-consiste-à-jeter-plutôt-qu'à-recharger, métal, etc.), et que son existence n'interdit pas que puissent exister d'autres éléments de notre champ de perception.
Au contraire, une maison en tube  serait faite avec des matériaux que nous ne connaissons pas. De même un hamster qui se nourrirait exclusivement de copeaux d'acier interdirait que puisse être conservée plus longtemps notre perception du métabolisme des êtres vivants.
Prenons une image . Les blocs de pierre projetés par un volcan en éruption. Si, après une érup-tion, on trouve deux blocs de pierre posés l'un sur l'autre, cela ne signifie pas qu'ils étaient voués de toute éternité, et par un déterminisme aveugle, à se réunir ainsi, mais que, si l'occasion s'en présentait, cela leur serait possible. Autrement dit, leur présence simultanée sur un même carré de gazon (la pierre A au niveau du sol, la pierre B au-dessus du niveau du sol, à la hauteur du sommet de A, juste à la verticale de A ) constitue un objet nouveau, et, en même temps, une situation stable. C'est-à-dire, revenant au plan mental, une idée acceptée .

La pile électrique n'est pas un machin très élaboré (cuivre, zinc, eau, acide sulfurique). Elle aurait parfaitement pu apparaître sur terre il y a des milliers d'années, au même titre que le diamant ou les sources d'eau chaude. Dès cette époque, le cuivre, le zinc, l'eau, l'acide sulfurique avaient déjà entre eux des points communs tels que, si on les réunissait ensemble d'une certaine façon, cela produisait du courant électrique. Les rayonnements, les forces mutuelles existaient donc déjà, le terrain était prêt. Cela ne s'est pas produit car, de même que le volcan ne reconstruit pas la cathédrale, la création du monde ne met pas obligatoirement face à face, dans les bonnes proportions, du cuivre (il faut le fabriquer à partir de minerai), du zinc (idem), de l'acide sulfuri-que (encore plus difficile à fabriquer), de l'eau (OK) tous quatre présentés de façon convenable et juxtaposés dans le bon ordre.

On peut donc dire que la création d'une pile est analogue à la juxtaposition d'un grand nombre de cailloux en une cathédrale (par opposition à juxtaposition en rien du tout). Or ces phénomènes vont dans le sens d'une diminution du désordre, et, par conséquent, s'accompagnent nécessaire-ment d'une augmentation simultanée de l'entropie (d'ailleurs supérieure en valeur  à la simple diminution utile), c'est-à-dire d'une dépense d'énergie. Ainsi que nous l'avons déjà vu, donc, L'INVENTION NE VA PAS DE SOI. Malgré l'existence de points communs, malgré même parfois la proximité des deux concepts, l'invention ne se crée pas spontanément : il faut exercer un effort pour positionner correctement les deux concepts l'un par rapport à l'autre (dans l'exemple du volcan, toutes les façons de mettre face à face les deux pierres n'étaient pas également effica-ces).

Supposons maintenant l'invention terminée, et connus les deux concepts qu'il a fallu rapprocher pour y aboutir. Ces deux concepts étaient donc de bonne qualité par rapport au problème qui nous était posé : il suffit de sentir leurs points de complémentation, puis de trouver la façon d'établir le contact (en mettant les bons reliefs dans les bons creux) pour obtenir une idée. Le processus aura donc exigé (au moins) de sentir les trucs (communication) puis d'établir le contact (énergie).

J'entends une objection maligne : On n'arrête pas de parler comme si une idée était toujours le mélange de deux ou plusieurs trucs. C'est peut-être vrai dans le cas du briquet jetable, mais est-ce vrai dans tous les cas ? Et n'y a-t-il pas des fois où il suffit de réfléchir très fort au pro-blème pour trouver une solution, sans nécessairement avoir fait intervenir autre chose ?
Réponse : NON, JAMAIS. Ne serait-ce que pour des raisons d'ordre linguistique. Il faut bien qua-lifier le concept nouveau que représente l'invention ou l'idée.
Donc il faut faire intervenir, pour sa définition, des mots supplémentaires (soit créer un nouveau mot, soit composer une nouvelle combinaison de mots). Il est évident que si, pour qualifier la nou-velle idée, je peux soit utiliser un mot déjà existant, soit utiliser une combinaison de mots déjà utilisée, c'est que l'idée que je viens d'avoir existe déjà .
Il est important que ce point (nécessité de faire réagir ensemble deux ou plusieurs concepts) soit bien admis, car c'est lui qui conditionne la naissance d'une sensibilité nouvelle .

 
UNE PILE D'IDÉES
Précisons le sens du mot idée. Il renvoie à de nombreuses représentations trop figées (le raison-nement, l'idée juste, la bonne idée?) et exclut les objets. Parlons plutôt de chose nouvelle, ex-pression qui peut englober, dans une imprécision cette fois choisie, aussi bien le briquet jetable qu'une création de type artistique, un rapprochement inattendu ou un thème de vaudeville.

Par exemple, ma pile d'idées. Ce sont des feuilles de papier sur lesquelles peuvent se trouver des coupures de journaux, des documents aux origines les plus diverses, des phrases notées au vent, certaines de moi d'autres non , des croquis, des pages de livres photocopiées, tout un matériel hétéroclite qui présente quelques points communs, dont celui d'être un stimulant à la créativité.
Si on se plonge dans un de ces bains d'idées, dans une de ces piles de papier, pendant quelques heures, on rend son cerveau plus sensible, on provoque en lui des frémissements, grâce au contact avec ces rêves de situation : ces potentialités font commencer un raisonnement (Et si c'était possible ?), font faire un saut à notre raison, la rendent plus plastique, et provoquent (parfois) l'apparition d'une nouvelle idée.
Si bien que, d'une certaine manière, inventer, avoir une idée même, implique de transgresser. Pour avoir une idée nouvelle, il faut échauffer son cerveau  et penser des choses qui ne sont pas habituelles, pas réelles, pas permises, pour pouvoir sortir des rails mentaux qui nous enferment. Il s'agit de montrer qu'en n'obéissant pas à la convention, en ne faisant pas comme il faut, cela marche quand même. Et cela marche peut-être mieux.


L'ENRACINEMENT
Les idées sont volatiles. Il suffit d'un courant d'air pour qu'elles disparaissent, car elles ne font pas encore partie des choses qui ont du poids, qui tiennent à la terre ou au réel par des racines...

Comment un arbre se fixe-t-il au sol ?
Grâce à un phénomène de ramification. Le petit radicule qui s'est divisé en deux, puis en quatre, en huit, en seize, en une infinité de racines a progressivement augmenté la surface de contact entre le petit arbre et le sol tout en lui permettant, grâce à ses divisions successives, de devenir de plus en plus stable, jusqu'à ne plus pouvoir être arraché. En soi, les racines ne sont pas quelque chose de solide, c'est leur multiplicité et leur entrelacement qui assurent l'efficacité de leur dispositif.
Les idées, elles aussi, n'acquièrent leur force qu'en développant leurs ramifications, de telle ma-nière qu'on puisse arriver à elles par des chemins très différents. C'est ainsi qu'elles peuvent obtenir une force d'évidence et s'imposer, alors qu'au départ elles ne tenaient pas de l'élément solide mais beaucoup plus de l'aérien (éthéré, etc.).

Le rêve peut permettre une autre comparaison. Il est lui aussi volatil, et il ne demande qu'à dis-paraître au réveil, à moins qu'on ne parvienne à noter - si peu que ce soit - afin de pouvoir plus tard le relire, l'annoter, le questionner et en faire l'exégèse de mille manières différentes. Alors, peu à peu, il prend de l'épaisseur, dévoile sa véritable nature et permet qu'on l'utilise.


UNE IDÉE DOIT ETRE DÉCLINABLE
Une idée qu'on ne peut pas travailler dans tous les sens ne passe pas au stade ultérieur de l'in-vention, elle reste au stade de simple trouvaille.

Par exemple, j'ai certainement été le seul au monde à traiter chimiquement la phrase suivante qui me plaisait : "Tout à coup, on entendit du balcon la voix tonitruante de Florent Schmidt crier qu'on voulût bien rejouer la fugue une seconde fois pour ceux d'en bas qui n'avaient pas enten-du" .
J'ai utilisé de manière nouvelle deux outils qui étaient à ma disposition, à savoir les lettres-transfert (genre Letraset) de mes maquettes d'imprimerie et les plaques pour circuits imprimés ainsi que les bains d'acide (perchlorure de fer) de mes montages électroniques.
Cette citation, écrite à l'aide des caractères Letraset sur la plaque de cuivre, a été ensuite plon-gée dans l'acide, de manière à laisser le message transparaître sur le métal après dissolution du cuivre dans le perchlo et des caractères transfert dans le white spirit.

S'il y a là une forme d'idée au degré le plus primitif, encore celle-ci ne peut-elle pas passer au stade supérieur, celui de la fonction.
Elle ne peut pas être réutilisée, n'est pas déclinable, et certainement pas féconde.



UNE IDÉE DOIT CHOQUER
Combien y a-t-il de nombres entiers ? Une infinité. Et combien y a-t-il, par rapport à cette infini-té, de nombres pairs ? Deux fois moins ? Et les multiples de 23, combien y en a-t-il par rapport à l'ensemble des nombres ? Vingt-trois fois moins ?
Cela semble l'évidence. Si je donne un livre de ma bibliothèque sur vingt-trois, un franc de ma fortune sur vingt-trois, cela représente une quantité vingt-trois fois plus petite que le total de livres de ma bibliothèque ou que le montant de mon compte en banque...
Il faut admettre que, rapporté à des quantités extrêmement grandes, et à l'infini mathématique difficile à affronter, tout cela est faux :
Il y a autant de nombres pairs que de nombres entiers ; pire, il y aurait selon les mathématiciens autant de multiples de 23 que de nombres entiers...
La preuve en est très facile à donner : il suffit d'écrire sur une ligne horizontale tous les nom-bres entiers.
Sous chaque nombre, je peux écrire son double : il y a donc autant de doubles (c'est à dire de nombres pairs) que de nombres.
 
Mais je peux, sur une autre ligne, encore plus bas, écrire sous chaque nombre son produit par 23. Tout nombre pouvant être multiplié, il y a autant de nombres que de multiples de 23.

Voilà une idée qui peut choquer le sens commun, frapper comme un coup de poing l'estomac d'un autodidacte non familiarisé avec la culture mathématique.

C'est de ce genre d'idées que le cerveau peut partir pour sortir des rails sur lesquels il a cou-tume de rouler, après avoir été contraint d'admettre des équations du type :
1 = 2 = 23
comme relevant de la même évidence et d'une même force logique que :
1 = 1

Il faut que le cerveau admette qu'il existe une différence de fonctionnement entre le petit et le grand, l'un impliquant un type de résultats tout à fait différents de ceux de l'autre.

Voici, pêle-mêle, des idées destinées à provoquer cette mise en train cérébrale. C'est dans leur diversité, les sauts qu'elles obligent à faire, les pistes inattendues qu'elles peuvent offrir à l'es-prit que réside leur intérêt.


IDÉE DE MOTS
"Je n'ai pas assez de larmes..." (phrase notée en avion, exprimée par la voisine de devant qui parle à son compagnon).
Quelle jolie _expression_., superbe construction... à condition de ne pas entendre la suite :
"pour porter des lentilles de contact".

En électronique, on note les duty cycle des signaux. Un signal peut-être allumé la moitié du temps et éteint l'autre moitié. On sait alors qu'à un moment pris au hasard le signal a 50 % de chances d'être allumé et 50% d'être éteint. Le duty cycle porte en abscisse le temps, les périodes allu-mées et les périodes éteintes.
Les proportions peuvent varier et les périodes être très inégales. C'est un peu ce qui se passe ici, où le mot larmes doit avoir une période de 99 % relié au chagrin et une période de 1 % lié à la lubrification. C'est de la surprise provoquée par la chute que vient l'idée. Peut-on définir les cy-cles des mots, leurs contextes d'apparition ?


IDM  : LE STIMULATEUR PSYCHANALYTIQUE
Pour forcer quelqu'un à associer des idées, lui demander de refaire le PLAN de tous les apparte-ments où il a vécu, de tous les bureaux où il a travaillé, en précisant les objets personnels pré-sents au mur ou sur les meubles, la disposition du moindre détail... La force émotionnelle libérée par cette activité est surprenante.
On peut aussi s'attaquer à l'appartement que l'on habite actuellement en cherchant à le recons-tituer tel qu'il était avant une transformation importante, le départ ou l'arrivée d'un être cher...

Une variante consiste à demander de réaliser une maquette en trois dimensions, qui représente ces lieux (chaises, tables, papiers sur les tables...) : le balsa se prête bien à la mise en scène des détails, et se colle facilement..
L'activité s'apparente au « travelling mental »   des méthodes de créativité (Chapitre 5), et per-met de reconsidérer la réalité sous un autre angle, à une autre échelle, ce qui facilite les rappro-chements inattendus.
Il ne s'agit que d'un stimulateur d'associations, d'un générateur d'émotions, un peu comme peut l'être une cassette enregistrée des années auparavant et que l'on découvre subitement. Le fait de la passer et de se voir mis en face de voix, de lieux, d'apparences physiques, de sentiments à jamais révolus peut provoquer des chocs émotionnels d'autant plus importants que cette ren-contre avec le passé est imprévue .


RÉDUIRE LES ACCIDENTS DU TRAVAIL
Il y a un accident du travail toutes les six minutes et ces accidents causent une mort toutes les quarante minutes. Pourquoi ne pas obliger les responsables politiques à accepter l'installation de dispositifs sonores dans leurs lieux de travail réglés sur cette fréquence, et ce pour les amener à réfléchir sérieusement aux accidents du travail, et à instaurer une politique qui les limite vrai-ment ? On pourrait installer un sifflet qui fonctionne toutes les six minutes dans tous les locaux concernés (Palais-Bourbon, Sénat, etc.).

Une variante consisterait à installer dans les locaux des centrales syndicales le même dispositif pour rappeler aux permanents syndicaux l'existence de ce problème...
Une autre variante pourrait faire émettre des émissions pirates, au même rythme, qui parasite-raient les émissions de télévision chaque six minutes, pour rappeler au pays que rien n'est réglé...

N'est-ce pas finalement ce qu'Antenne 2 avait fait (de 1986 à 1988) lors de la captivité des ota-ges français au Liban, en commençant le journal télévisé chaque soir par la photographie des ota-ges et le rappel de leur détention, ce qui n'était qu'un moyen de rappeler en permanence à chacun que le problème n'était pas encore  réglé... ?


IDM POUR LA CIRCULATION PARISIENNE
Pour régler la situation de la circulation à Paris , empêcher réglementairement toute possibilité de cortège officiel (motards, gyrophares, etc.) tant que des mesures efficaces ne sont pas pri-ses.
C'est ce que j'appelle une idée inattaquable . Le rendement et la productivité des hommes politi-ques en seraient à coup sûr diminués, mais ils s'attaqueraient enfin sérieusement aux problèmes de circulation. Les cortèges officiels masquent en effet la situation réelle de certaines capitales aux responsables qui devraient en être les premiers informés.
[Dans le même ordre d'idées, qui consiste à sensibiliser à un problème les gens chargés de le ré-soudre, il a souvent été proposé d'obliger les architectes à vivre dans les immeubles qu'ils dessi-nent, et de compléter la formation des magistrats par un court séjour en prison  avant leur prise de fonctions .]

Ce serait peut-être le moment d'éclairer le cher lecteur sur les parcours que l'auteur de ces li-gnes a suivis pour être amené à proférer de telles théories.

o
 
CHAPITRE 3
Du guichet à l'aventure.


« Celui qui dans la vie est parti de zéro pour n'arriver à rien dans l'existence
n'a de merci à dire à personne. »
Pierre Dac.





DEVENIR ADULTE ÇA SE MÉRITE
Ma vie d'étudiant avait fait long feu. Vraiment. J'avais successivement abandonné les sciences, échoué lamentablement  en faculté de lettres, et j'étais couvert de dettes , qu'il me fallait avant tout réussir à rembourser. Il me fallait être à la hauteur, c'est-à-dire être adulte.

Nous autres humains consacrons beaucoup de notre énergie , et de la plus noble, à lutter contre une sorte de tendance immanente à la clochardisation. Depuis notre enfance, nous sommes dres-sés à ne pas nous laisser aller à cette pente fatale.
Les reportages qui, l'hiver, nous montrent les SDF (sans domicile fixe) évoquent - parfois injus-tement - ces processus de chute, de dégradation qui guettent chacun de nous, tout stabilisés que nous croyons être.

Pour lutter constamment contre cette tendance, l'homme a besoin d'une espèce de compas, de gyroscope mental qui lui permette de se fixer un cap. Prenons l'image d'un terrain en pente, qui amènerait l'individu à glisser vers le bas ; ce compas lui permet d'être maître du terrain. Non pas de bouger lui-même, mais de rendre le terrain horizontal.
Ceux de nous autres qui sont capables de mobiliser une forte énergie peuvent se permettre de la dépenser sans cesse pour remonter la pente de ce terrain. Pour les moins bien dotés, il vaut mieux contrôler la pente du terrain : c'est moins fatigant.


CEUX QUI S'IMAGINENT SOUS LE REGARD DES AUTRES
Décision, grand saut.
J'ai passé un concours d'employé de bureau au ministère du Travail.

Si le mot honneur est quelque peu excessif pour désigner ce qui me poussait à rembourser mes dettes, une autre de mes hantises m'a, au moins autant, incité à passer ce concours : c'est la peur  du ridicule, notion qui cohabite de très près avec la paranoïa.

Le ridicule, c'est l'incrédibilité. Le personnage ridicule, c'est celui qui n'a pas de crédit  (quel que soit le sens qu'on donne à ce mot) : celui que l'on ne peut prendre au sérieux (et qu'il n'est donc pas raisonnable de croire). Pendant cette époque, qui a duré environ deux ans, la fréquenta-tion que j'ai eue d'une psychanalyste, douce, freudienne et idéaliste , m'a fait comprendre, que, chez moi, les deux notions de réussite sociale et de ridicule entraient en collision. Ce que je dé-testais parce que c'était ridicule, je le détestais en réalité parce que c'était lié à un établisse-ment dans la vie. S'habiller, porter une cravate, un costume me paraissaient des choses inconce-vables , tout au moins propres à ridiculiser ceux de mes congénères se livrant à de telles prati-ques.

Cette notion de ridicule se retrouvait aussi dans un autre domaine, celui de la drague. Se trou-vaient là rassemblés : l'approche de la femme (gestes et attitudes devant être mis en ¦uvre à cet effet), la nécessité d'avoir à lui parler, de lui dire des conneries, de l'inviter à danser, etc. Chacune de ces étapes me semblait l'occasion de se donner en ridicule. Du moins vis-à-vis de ceux qui assistent  à cet amusant spectacle, détail qui nous ramène bel et bien à la paranoïa (du moins celle caractérisant les gens qui imaginent le regard des autres braqué sur eux). Je n'osais pas m'imaginer, sous les yeux de mes copains, en train de pratiquer cette sorte de danse rituelle propre aux régions tempérées de l'Ouest européen.

La découverte du rôle que tenait cette notion de ridicule fut un véritable choc mais ne fut bien évidemment suivie d'aucun effet. Pourquoi y a-t-il le mot thérapeute dans psychothérapeutique ? Ne gardons que psycho et enlevons ces prétentions à soigner quoi que ce soit...

Tout le goût que je pouvais avoir à l'époque pour cette sorte de science psychologique disparut d'un coup : elle me permettait de découvrir quelque chose sur moi, et ce quelque chose n'était pas utilisable.
Toutes mes lectures, le fourbi conceptuel où j'avais entassé les notions d'inconscient, de trans-fert, de retour du refoulé, de traumatisme, m'avaient donné à croire qu'on pouvait remonter , et défaire quelque part les effets d'une collision qui avait eu lieu auparavant.
En réalité c'était faux. Rien ne changeait.

Là où je me croyais intéressant , là où je croyais avoir retrouvé quelque chose de fondamental, d'essentiel, qui m'expliquait l'obsession dont je souffrais et dont j'avais conscience de souffrir, j'avais trouvé un outil d'exploration, la psychanalyse ; mais cet outil ne marchait pas, au sens où il se limitait visiblement à révéler une relation cachée entre deux traits de personnalité, sans re-mettre en cause l'effet supposé de cette connexion.
Il existait donc des outils qui ne servaient à rien. Celui-ci était un outil cinématographique, dra-maturgique, un outil de spectacle : il servait à découvrir, à voir des choses, et c'était tout.

Plutôt dur à imaginer, en définitive, le cas des gens qui ont de vrais problèmes, et qui, arrivés à ce genre de révélations, attendent un changement de leur état. Ils attendent quelques jours, quelques semaines, et... rien. Il ne se passe rien.
La découverte primordiale n'a amené aucune transformation. Ils restent bègues, incontinents, angoissés, obèses, asociaux...


TRAVAIL (LE MINISTÈRE DU)
Après avoir donc consacré une année à mener la vie  avec mes copains, la simple accumulation de mes dettes avait fini par déclencher ce réflexe salvateur : je m'étais présenté au ministère du Travail en vue de m'y faire expliquer comment en trouver (du travail). Mais ils étaient malins, et m'avaient plutôt convaincu de passer ce concours «au cas où». Le niveau des épreuves (correspon-dant d'ailleurs à celui des autres candidats) étant celui du CM2, j'avais - quand même - été re-çu.

Jamais bien sûr je ne pourrai oublier mon modeste succès à cet humble examen, grâce à quoi me fut révélée la face cachée de notre organisation sociale : en gros, ce qu'on pourrait appeler le mode de vie protégé.

Je me suis retrouvé un lundi matin, dans une inspection du Travail, petite cellule qui avait en charge les régions d'Ivry, de Vitry et de Choisy-le-Roi. Il y avait là d'une part un inspecteur, d'autre part, et sous ses ordres, deux contrôleurs du travail et une secrétaire. Enfin, l'employé aux écritures, c'est-à-dire moi.

Le tout formait l'équivalent d'une PME installée dans un grand bureau, à l'intérieur d'un vieux bâtiment près de la porte de Versailles, où résidaient évidemment plusieurs dizaines d'autres cellules du même genre, chargées d'autres territoires.

Me voici dans un monde de biscuits dans les tiroirs, de supérieurs, de bordereaux, un monde de fonctionnaires.

Je suis chargé d'ouvrir le courrier, de donner un certain nombre de coups de tampons et, ce fai-sant, de procéder ni plus ni moins qu'à l'Évaluation primaire des Accidents du travail.

Je dois donc, moi, recruté  dans cet état d'incompétence totale qui me caractérise déjà, trans-mettre à l'inspecteur les dossiers (parmi deux cents reçus chaque matin) que je considère comme méritant  une enquête.
Les cas pouvaient être graves :

Ainsi une usine de détergents qui n'avait pas mis de rambarde de sécurité voyait ses ouvriers tomber dans des cuves d'hypochlorite. Après réprimande, on ordonnait la pose d'une rambarde.
La rambarde non posée, un nouvel accident, trois mois (ou deux ans) après, amenait une visite de l'inspecteur du travail, qui répétait qu'il faudrait mettre une rambarde... au risque d'une amende de 600 francs... Et si le scénario se reproduisait, nouvelle amende .

STABILITÉ DE L'EMPLOI
Mais ce monde était fascinant par bien d'autres aspects encore. L'indication la plus précise m'en a été fournie lors de ma (laborieuse) tentative de départ.
Pourquoi départ ?
On dit démission. Simplement parce qu'une démission supposait un enchaînement de demandes (qui doivent suivre la voie hiérarchique, pour remonter jusqu'à la "Direction départementale"), cascade de délais (jamais moins de six semaines chacun), etc., et qu'à vingt et un ans ce qu'on veut on le veut tout de suite.

Je tente alors de me faire jeter.
Première méthode : utiliser la machine à écrire (de haute époque) dont notre inspection est équi-pée, pour dactylographier à longueur de journée mes commentaires sur la politique intérieure française. L'ambiance du bureau s'en ressent très vite puisqu'une des quatre autres personnes se trouve ipso facto contrainte d'assurer la tâche dont je ne m'acquitte plus.
Ensuite parce que LE bureau en est un : on y joue Huis clos tous les jours, et tout le monde (sauf l'inspecteur) cohabite sur une trentaine de mètres carrés. C'est dire si l'intempestif crépitement de la Remington  constitue un geste pour le moins inamical. Mais très insuffisant, et de loin, pour qu'un rapport, fût-ce une simple note, soit rédigé et transmis (voir ci-dessus) à ce sujet.
Je poursuis donc cette opération d'auto-élimination en ne venant tout simplement plus au bureau, pendant un long mois, sans le moindre certificat médical, ni pendant ni après, pour documenter cette absence.
Rien n'y fait encore, mais je suis obligé de constater qu'une fois de plus les autres se sont dé-brouillés pour accomplir ce que j'avais à faire.
Après plusieurs semaines, l'inspecteur du Travail finit par m'expliquer les règles du jeu : malgré tous mes efforts, je ne pourrai pas me faire chasser du ministère. "Je le sais d'expérience, a-t-il ajouté, ça fait assez d'années que je suis ici, et un licenciement doit être avalisé par le minis-tre" .


DÉTECTIVE
Une demi-année s'écoulera finalement jusqu'à ce qu'une véritable occasion de vouloir changer d'air s'impose à moi pour de bon : touché par la grâce électorale à l'occasion des législatives de 1967, je décide de devenir journaliste. Journaliste politique s'entend, suite à un nouveau malentendu  consistant à croire vraie l'équation :

POLITIQUE  =  JOURNALISME  =  _expression_ DE SES OPINIONS.

Je commence par téléphoner à une autre inspection du Travail, spécialisée dans la presse, de-mandant tout simplement comment l'on entre dans ce métier.
La réponse est franche : "Sans relations, on n'entre pas dans la presse."
Puis, devant mon incrédulité : "Ou alors à Détective."

Métro, changement à Montparnasse, et trois quarts d'heure plus tard, dans le cours même de l'entretien d'embauche, le rédacteur en chef de Détective me confiait un reportage, non sans m'avoir fait transiter par une caisse pour retirer quinze billets de 100 francs  nécessaires à la mission. "Frais d'enquête", murmura-t-il d'un air mystérieux.
C'est ainsi que j'ai consommé ce départ du ministère du Travail.

Le reportage portait évidemment sur une affaire criminelle. Je suis allé à Nantes en voiture de location, j'ai pris cent vingt photos, et je téléphonais tous les jours au journal. Au bout de quatre jours, j'ai ramené à Paris trente pages finement rédigées pendant les trois nuits.

Je n'avais pas compris. Pas même subodoré, imaginé, que toute la matière rédactionnelle engran-gée par le reportage (informations, témoignages, photos, documents, pièces de toute nature) serait en réalité remise toute brute à une rédactrice spécialisée chargée, elle, de faire l'article.
Celle-ci venait une fois par semaine, s'asseyait devant un bureau sur lequel trônait une machine à écrire électrique, avec un tiroir rempli de fiches contenant les expressions propres à rendre croustillant l'article qu'elle commençait alors à taper :
BERNARD M. A RENCONTRE JOSIANE F. DANS UN BAL. TOUT DE SUITE SES LEVRES L'ONT ENFLAMMÉ.
Puis elle prenait une fiche dans son tiroir et complétait :
- LÈVRES DE FEU.
La fiche une fois utilisée passait dans un second tiroir, celui des expressions contenues dans l'ar-ticle . Pour éviter les redites.
Par exemple :
ELLE SUCCOMBA RAPIDEMENT AU CHARME DE RAYMOND.
Attribut croustillant :
- CHARME UN PEU ANIMAL.

Il n'aurait pas été convenable qu'un peu plus loin dans l'article un autre personnage (la plupart du temps, un parent de Josiane, de Raymond ou de Bernard) se révèle lui aussi doté d'un charme animal, ou, encore, soit équipé de lèvres enflammées.

Le principe de Détective était (déjà à l'époque) de partir de faits divers, si possible dépourvus de tout clinquant ou même de tout intérêt (cela afin d'assurer au lecteur une forme d'exclusivité). Sur ces pauvres péripéties généralement provinciales, on s'efforçait de greffer un aspect sentimental de manière à obtenir un crime passionnel mettant en scène des personnages tels que ceux qu'on peut côtoyer dans les romans : profonds, entiers, inflexibles, animés de sen-timents violents, et surtout d'une sensualité exacerbée , constamment en éveil, comme il sied chez tous les authentiques créateurs de littérature populaire.

Les titres évoquaient tous la famille. Ils mettaient tous en scène, en France exclusivement, un homme et une femme ; ils étaient tous rédigés à l'imparfait , selon une trame intangible :
LA BELLE-S?UR DIABOLIQUE [hystérique, insatiable...] EMBRASSAIT [caressait, découpait, sodomisait...] son neveu [grand-père, filleul, petit-fils...].
D'une régularité parfaite, les titres n'avaient qu'exceptionnellement de rapport avec les événe-ments réels, et venaient chaque jeudi encombrer les trottoirs  de Paris (devanture des mar-chands de journaux) sur de grands panneaux en bois, avec la photo d'une cover-girl (louée pour pas cher en agence), obligatoirement vêtue d'un bikini.

J'avais, moi, ramené de Nantes des vraies photos des gens impliqués dans l'affaire, mais tout à fait réels et désespérément quotidiens ; ils ne pouvaient ni correspondre au play-boy ravageur ni à la femme fatale (et pulpeuse) de l'article puisque le jeu consistait précisément à persuader le lecteur qu'il pouvait arriver à n'importe qui de devenir un personnage de roman.
Mes trente pages passent donc à la trappe, et je n'en suis pas finalement trop mécontent. Socia-liste, anarchiste, ou extrême et divers gauche, je n'étais et ne suis toujours pas très fier de la sauce Détective.
Le rédacteur en chef me convoque et l'entretien est rapide :
- Vous aimez la politique ?
- Mais c'est ma spécialité !
- Eh bien, je vous confie trois pleines pages : la politique intérieure, la politique extérieure, et une troisième page qui comporte l'éditorial, le billet, la chronique.
Ces trois pages, aussi institutionnelles que les titres du journal, constituaient en réalité la cau-tion que le directeur se donnait pour que Détective ressemble à un véritable hebdomadaire au-près de ses confrères sérieux.

André Beyler, le patron, n'est en effet pas n'importe qui. Il est alors, en tant que propriétaire-éditeur de Détective (son unique journal), LE responsable du Syndicat National de la Presse Heb-domadaire, élu et régulièrement réélu  par les directeurs de L'Express, de Témoignage chré-tien, du Nouvel Observateur ? pour les représenter dans les discussions avec le gouvernement ou les salariés.
Je m'engageai donc pleinement dans ce travail. Je devais écrire tout ce qui dans notre "journal" ne ressortait ni du crime ni de la salacerie (donc ce que personne ne lisait).
J'ai rempli les trois pages d'une demi-douzaine de numéros, puis l'on m'a mis à la porte, sans pré-ambule ni préavis (ni indemnité) d'aucune sorte.
C'est alors que je me suis aperçu (je n'y avais pas prêté attention auparavant) qu'on m'avait tou-jours payé en liquide, à la semaine, et sans aucune trace écrite d'un versementou même d'un en-gagement.
Je pouvais maintenant comprendre pourquoi on embauchait tant à Détective : après deux mois, les jeunes collaborateurs qui avaient fait don de tout leur enthousiasme étaient systématique-ment (et très facilement) virés, sans même le simulacre d'un prétexte, ce qui leur évitait (et évi-tait surtout à leur patron) une chute inexorable dans cette routine que nous devons fuir absolu-ment car génératrice de sclérose, demandes d'augmentation et autres créations de section syn-dicale.
Il m'était d'ailleurs impossible (si seulement j'avais osé) de retourner à l'inspection du Travail pour exposer mon malheur, puisque je n'avais aucune preuve écrite de quoi que ce soit. Formelle-ment, Détective et moi ne nous étions jamais rencontrés. Une sorte de travail au noir unilatéral.


LE GRAND SAUTÉMANCIPATEUR
J'avais ainsi fait en peu de temps la connaissance du monde protégé et du monde privé, de l'uni-vers des fonctionnaires et du système ultra-libéral. Je découvrais l'incroyable risque qu'il y avait à travailler dans le privé, au lieu d'avoir un boulot "sans histoire et garanti dix ans" .

Mais pendant ces six semaines de mon passage à Détective s'étaient produits deux événements.
Le premier était la sortie de L'Expansion, lancé par les frères Servan-Schreiber sur la base d'un hymne à la société industrielle, aux gagnants, à la réussite, thèmes qui en ont assuré le succès et dont les fondateurs n'ont jamais en vingt ans changé une nuance.
Le second était la parution du Défi américain grâce auquel Jean-Jacques Servan-Schreiber conquit définitivement ses initiales : cet hymne à l'Amérique qui, de façon tout à fait visionnaire, annonçait le rôle à venir de l'informatique. Tous deux se faisaient les hérauts d'une vision spéci-fiquement US de la société «libérale» dans laquelle je me projetai complètement, décidant illico de m'immerger dans ce qui, à ma porte, y ressemblait le plus : l'entreprise privée.

Mon passage dans un Ministère m'éloignera à tout jamais des tentations du secteur public et de l'emploi garanti. Et cela malgré l'immunité dont bénéficie le fonctionnaire contre le risque de chute : cette pente que je sens toujours prête à être dévalée, sans doute pour avoir trop souvent parlé, enfant, avec les cloches  qui campaient aux Gobelins, autour du lycée Montaigne .
Comme un héros qui quitterait le havre de la fonction publique pour entrer dans la jungle de la vraie vie (où, chacun pour soi, il faut lutter au nom du marché), j'ai alors l'impression de me lan-cer dans un milieu véritablement inconnu, plein de risques, exactement comme à la fin de l'en-fance lorsqu'on se jette dans l'âge adulte. Les pieds traînent, et une ostensible mauvaise volonté générale atteste les résistances qui se déchaînent devant l'imminence du Grand Saut émancipa-teur.
Vu de l'extérieur, le spectacle n'est malheureusement perçu que pour ce qu'il est, vague combat d'arrière-garde plutôt ridicule et souvent franchement suspect.

Alors évidemment on se récite en solo le célèbre théorème de Nizan : "J'avais vingt ans, et ja-mais on ne me convaincra que cet âge puisse être le plus beau gngngn." Et puis on assiste quand même (complaisamment ?) à son propre spectacle : Ah dis donc ! la fameuse Solitude, on n'aurait jamais deviné que c'était douloureux à ce point-là de faire (pour de bon) sa connaissance.

Tout bien pesé, il faut constater que les différentes formes d'insoumission aux règles sociales qu'on commence à intuiter  caractérisent les moments où c'est précisément le Désespoir qui lance le défi, dans un instant de si vive tension que s'interposent automatiquement les tampons de toute nature, préalablement imbibés de pudeur toute fraîche, et dont la mise en ¦uvre est indis-pensable pour que ne puissent JAMAIS être redoutés les symptômes d'une quelconque perte de contrôle.

Désespoir peut-être, mais les connotations incorrigiblement romantiques de ce vocable (victime de permanents abus) suggèrent de plutôt diagnostiquer une "saturation émotionnelle" : sorte d'inconvénient interne, parfois très vif, accompagnant certaines situations de transition, répu-tées ou présumées non réversibles, telles que : divorce ou rupture, décès (les naissances sont également très valables), licenciement ou autres formes d'élimination.
Il est fréquent qu'un choix soit impliqué dans de telles affaires : décision, volonté, abandon, etc. Or l'immaturité a ceci de commun avec le déshonneur conjugal  qu'on est toujours le dernier à être mis au courant.
C'est en l'espèce par une sorte d'abus de libre arbitre  que reste donc inavouée la véritable préférence, qui est de ne pas renoncer (et, plus précisément, de continuer) à bénéficier le plus longtemps possible de l'air indulgent, des sourires bienveillants et des émerveillements attendris ayant ponctué et même (de plus en plus rarement) ponctuant encore chaque geste, cri et autres paroles, depuis le tout premier jour, - heure et minute comprises.

Ma vision de la société est dès lors beaucoup plus proche de la conception américaine : la vie est une espèce de jungle dans laquelle chacun doit trouver sa place, faire son trou, et aller en creu-ser un autre ailleurs quand son emploi disparaît. Pour le même genre de raisons sans doute, j'ai pu appartenir à ce milieu UNEF, sans jamais me sentir réellement impliqué dans les "analyses" qu'on y développait. 
Le secteur public devient donc à mes yeux le lieu de la surprotection, l'entreprise celui de la lutte et de l'indispensable compétence.

Je suis bien sûr revenu de cette vision angélique et simpliste du secteur privé. Ne serait-ce qu'en observant de plus près, et avec un recul de quinze années, le développement de la carte à puce, j'ai côtoyé de nombreux incapables qui occupaient des postes à responsabilité dans des grandes entreprises privées. Et je n'en connais pas un, aucun, qui se soit fait chasser. Ou bien ils ont été promus et on leur a confié la responsabilité de secteurs plus importants, ou bien ils ont été "pla-cardisés". Le plus souvent, ils sont tout simplement restés en place.

Pour ma part, jeté de Détective (alors que je n'avais pas encore donné la preuve de mon incompé-tence ou de ma sclérose, puisque je travaillais tous les soirs jusqu'à des 11 heures-minuit à mes pages "politiques", et que j'aurais pu être exploité encore quelques trimestres), je me mets donc à chercher du travail.
L'entrée dans la jungle est là.

Pour le moment, j'habite chez une copine dont on disait (parlant de son appartement et surtout d'elle-même), d'un air entendu : "C'est chouette chez Martine ."
Début de 1968. Epoque du LSD, de Sergeant Peppers (et surtout du "double blanc") des Beatles. Dans ce haut lieu social, si "chouette", où je croise régulièrement Michel Polac (habitué déjà en vue de ces milieux à convivialité maximale), je commence à faire régulièrement de l'électronique.
Mais, sans emploi, sans domicile réel, sans travail, sans perspectives finalement, j'écris à Danièle Heymann, une journaliste de L'Express, journal que je lisais chaque semaine quoi qu'il m'en coûtât (financièrement).










L'Express, symbole pour moi d'une intelligence journalistique  (sans doute en souvenir du rôle joué par Giroud et Servan-Schreiber depuis l'époque Mendès-France jusqu'à la véritable clandes-tinité correspondant à la fin de la guerre d'Algérie). Tombé avec le début des 80's, le souffle précieux de Charlie-Hebdo n'oxygénera plus jamais nos cellules grises. Tant mieux pour mon confort, puisque, du coup, le journal idéal reste à mes yeux, en France et de très loin, Le Canard enchaîné.

Danielle Heymann écrivait alors sur la chanson, j'aimais ce qu'elle écrivait. Je le lui dis en toute simplicité, et lui demande de m'enseigner une sorte de recette pour entrer dans son journal.
Cette sorte de vénération pour L'Express, journal qui importait en France les m¦urs américai-nes, première incarnation  d'un Time français, me donnait l'impression que ma démarche était insensée. Pourtant elle me reçoit, confirme (une fois de plus, mais avec tout le tact indispensable à la situation) qu'on ne peut pas entrer dans la presse, mais promet finalement de faire tout ce qui est en son (symbolique) pouvoir pour me faire signer une feuille d'embauche quelconque. De fait, elle m'obtient un job de coursier (six heures par jour pour 450F/mois). J'étais ravi, mes raisons de l'être (ravi) étaient excellentes.
Je n'allais pas, en effet, être n'importe quel coursier : cette heureuse conclusion à ma démarche garantissait mon arrivée maintenant imminente auprès du saint des saints : le secrétariat de Ré-daction.














 
CHAPITRE 4
MATAPOF, introduction à l'Incertitude.


Un homme qui meurt par noyade revit en un éclair toute sa vie passée,
alors qu'il ferait mieux de nager.
Cavanna.



INITIATION AU NON-SENS ELECTRONIQUE
J'avais commencé, usant de mes moments libres , à inventer un certain nombre d'objets dont une certaine machine à tirer à pile ou face, qui a été ma première réalisation originale à propre-ment parler. Elle trône toujours dans mon bureau avec ses deux voyants (un rouge et un vert) et ses deux boutons.

"C'est une solution idéale pour celui qui veut jouer à pile ou face", m'entendait-on expliquer à qui voulait l'entendre.

Premier avantage, plus besoin de pièces de monnaie . Quand on appuie sur le bouton noir, elle réfléchit (les lampes clignotent à toute vitesse), et quand on relâche le bouton, elle répond : soit vert, soit rouge. Deuxième avantage : il n'y a pas de tranche.
Troisième perfectionnement : on peut tricher (en tournant le bouton blanc vers la gauche, - de la même façon qu'on baisse le volume de sa radio), le clignotement ralentit à un point tel que l'on peut ajuster l'instant où le bouton noir doit être relâché. Avec un peu d'entraînement (et suffi-samment de piles), on peut faire sortir le rouge quand on veut. Après quoi, on peut encore (qua-trième avantage) jouer tout seul, en accélérant peu à peu le rythme du clignotement (bouton noir vers la droite), jusqu'à ne plus être capable de prédire la couleur gagnante.
Cinquièmement, on peut aussi jouer en groupe, le gagnant étant celui qui aura réussi à tricher jusqu'au repère le plus rapide du bouton noir, démontrant ainsi la supériorité de ses réflexes. Voilà.


L'EXPRESS A PILE OU FACE
J'ai apporté un jour cet amusant bricolage au journal, dans le but de faire l'intéressant auprès des nombreux habitués (permanents et visiteurs) du secrétariat de Rédaction.

Ici se trouvait - comme se trouve encore dans tous les journaux du monde - le véritable centre nodal de la Rédaction puisqu'y circulent et s'y traitent tous les articles, toutes les photos, et aussi toutes leurs légendes, tous les titres, les brèves de dernière heure (qui obligent à couper douze lignes dans la cover-story ), les emplacements spéciaux  réservés par les annonceurs, les projets successifs de couverture, bref, la dernière ligne droite avant la fabrication, autre-ment dit : le plus près possible (hors l'imprimerie) du journal tel que le découvriront ses lecteurs.

Comme la télévision était encore loin d'avoir l'importance qui est la sienne aujourd'hui, la rédac-tion de L'Express était alors quelque chose de très en vue, et son secrétariat lui-même, un en-droit des plus parisiens.

Ma machine suscita aussitôt les réactions les plus variées (personne n'y restait indifférent), de la curiosité technique  à la stupeur incrédule, sous forme d'exclamations enthousiastes (chez la plupart des amateurs masculins), et de petits cris très encourageants de la part du nombreux personnel féminin . Ces dames et demoiselles vivaient au rythme des dîners en ville (on disait alors les «soirées») et plusieurs d'entre elles demandèrent aussitôt à m'emprunter la "Mata-pof " pour la montrer dans ces... soirées, à leurs amis qui adoreraient eux aussi. 
Il est peut-être temps, ici, de rappeler qu'en 1968 l'électronique était un domaine encore com-plètement mystérieux pour le grand public ; de telles "applications" de cette technique relevaient donc, au titre de ce mystère, de la provocation pure... ou de la perversion scientifique.
Il n'y avait - entre autres absents - ni minitel, ni walkman, ni télécarte, ni boîtier de télécom-mande (pour TV  ou magnétoscope ). Pas non plus de micro-ordinateur, de fax, de répondeur, ni même la plus rudimentaire des calculettes quatre-opérations-sans-racine-carrée-ni-mémoire.

Il n'existait en fin de compte que fort peu d'objets quotidiens comportant de l'électronique.
Certes, la télévision et les appareils reproduisant le son étaient largement diffusés, mais les or-dinateurs (qui occupaient déjà tout le devant de la scène) ne relevaient encore que d'un ésoté-risme coûteux.
En réalité, à cette date, personne ou presque, dans le public, ne se faisait une quelconque idée des phénomènes désincarnés (puisque silencieux, obscurs, et inertes à nos sens) que dissimulaient très bien ces coffrets en bois vernis. 

Pour permettre une comparaison facile, rappelons qu'en France, alors, deux revues mensuelles (Le Haut-Parleur et Radio-Plans), pas une de plus, trouvaient alors un public justifiant leur diffusion en kiosque.

C'est dans ce contexte, décidément fort daté, qu'il convient de se placer pour comprendre l'incroyable charme (disaient-ils) qui semblait caractériser ma petite trouvaille.  
Il faut aussi admettre que nous sommes tous, peu ou prou, fascinés par les phénomènes liés au hasard, et que la fonction de tirage au sort qui caractérisait la Matapof interpellait  vivement ces esprits qui, déjà, avaient confusément assimilé tout ce que l'électronique supposait de connexité avec l'ordre, l'esprit de système, l'organisation au carré, etc.

L'informatique, a fortiori, avait déjà pris la détestable habitude d'apparaître comme arbitre de toutes les incertitudes. On disait par exemple déjà des choses comme : "Ça a été démontré sur ordinateur." Ou bien : "La capsule spatiale a été entièrement calculée par ordinateur." Ou en-core : "Tous les cas de figure possibles ont été simulés pendant cinq mois sur un super-ordinateur. Aucune inquiétude à avoir."
Au total, chaque personne ayant eu la machine à tirer à pile ou face en main avait donc bel et bien subi les effets d'une certaine révolution culturelle : l'électronique, déjà si mystérieuse, si étran-gère à toute forme d'humanité (ou même d'animalité), avait au moins jusque-là de solides points d'ancrages dans notre culture élémentaire.
Voici qu'un objet imprévu bouscule cette perception bien structurée : électronique égale imprévi-sibilité, surprise, incertitude. C'est donc une forte relation (câblée très bas dans notre culture) qui se met à disjoncter, alors même que celle-ci reliait deux éléments majeurs de notre système référentiel quotidien :
 - d'une part, les considérations sur l'ordre et le désordre, sur la certitude aussi (et donc sur l'information), et même la problématique du hasard, avec ses principaux piliers (le déterminisme par exemple) ;
 - d'autre part nos présupposés sur la science de l'information, sur les systèmes artificiels (dont la fonction est de fournir à l'information un espace spécifique d'exécution), systèmes dont nous avons conservé la compréhension et surtout le contrôle - enfin et par-dessus tout - de leur mode opératoire rigoureusement reproductible.
Ce dernier trait offrait à lui seul pour corollaire l'ambition, désormais sans objet, de parvenir à réduire encore l'écart qui séparerait, hypothétiquement, l'absolue perfection des mécanismes matériels que nous avons créés d'un quelconque modèle théorique idéal.
Ce qu'enseignait donc, peut-être, la Matapof à ceux qui lui étaient exposés, c'était que des bar-rières pouvaient aussi sauter entre électronique et hasard, en même temps que celles qui s'effaçaient à la même époque entre briquet et poubelle.

Circulant ainsi de main en main, la machine à tirer à pile ou face finit par se retrouver sur le bu-reau d'un des collaborateurs les plus éminents du journal, Jean-Noël Gurgand .

Rewriter favori de la Rédaction en chef (qui lui exprimait son attachement en l'obligeant à ré-écrire chaque semaine les articles de tous ses collègues), Gurgand était, à ce titre notamment, un personnage considérable (aussi important peut-être que le rédacteur en chef lui-même), que ren-dait donc quasiment inaccessible - à mes yeux tout au moins - le rôle majeur qui était le sien dans l'organisation du journal.

Précision : L'Express avait adopté le principe, élaboré à l'origine par Time, de donner à tout le contenu rédactionnel une unité de style. Celle-ci était indispensable - selon la formule définie par Time - pour que les lecteurs ressentent en permanence une information provenant de source pure, non sujette à humeurs ou à variations, donc désincarnée. A cette fin, il était apparu plus réaliste de faire réécrire tous les articles du journal par un même rédacteur, plutôt que de for-mer chaque journaliste (reporters, correspondants, spécialistes divers, etc.) au style maison. Cette opération, classique chez de nombreux "news" (autrement dit : hebdos), est désignée par l'_expression_ anglaise rewriting . Dans une organisation tout entière consacrée à la narration écrite des événements, Gurgand était celui qui choisissait les mots. Il était donc (à mes yeux tout au moins) nettement plus égal que la moyenne des autres rédacteurs.
 
Sans commentaires superflus, mais passant à l'acte, celui-ci me commanda fermement dès le len-demain "un objet comme celui-là".

Je travaillais alors de 9 h 30 à 14 h 30, soit cinq heures par jour. De retour dans ma chambre sur le coup de 3 heures, je me livrais aussitôt, et avec une totale gloutonnerie, à cette passion de l'électronique, dans laquelle j'avais moi-même précipité le mouvement d'immersion (tous les jours sans exception, jusqu'à 2 heures du matin au plus tôt, défrichant par expérimentation systémati-que ces phénomènes logiques, tous plus excitants les uns que les autres, et trop impatient, bien sûr, pour me plonger dans un quelconque bouquin, a fortiori pour aller suivre des cours).
Je me plaçai donc en position de recherche d'idées, ce qui eut pour résultat de me faire accou-cher d'un second projet de "générateur automatique de phénomènes aléatoires". Électronique, bien sûr, je le voyais cependant doté de certaines formes d'animation mécanique, et m'attaquai après quelques jours d'incubation à la réalisation ce dispositif (appareil ?), encore anonyme et pour cause : le fonctionnement spécifique que j'avais fini par identifier pour cet appareil (ma-chine ?) consistait à lancer en l'air (sans raison apparente ni prévisible) une bille blanche, grosse comme un petit pois.
[En l'absence, donc, de toute forme de similitude avec quoi que ce soit, les ressources du vocabu-laire s'avéraient évidemment impuissantes à trouver ne serait-ce qu'une piste de dénomination.]
Une fois le câblage terminé, je procédai à la première mise à feu. Le principal composant  amor-ça aussitôt un très fastidieux processus d'essais/erreurs, dont je finis par triompher après plu-sieurs traversées de Paris à Solex en vue de dénicher pour cette pièce rare (et plutôt chère) les valeurs que j'expérimentai successivement dans le cadre de ma méthode de progression favorite, dite «100% empirique».

L'ensemble fonctionnait conformément à mon projet, c'est-à-dire de façon parfaitement errati-que. Le caractère audio-visuel du spectacle qu'offrait l'appareil en fonctionnement était assuré par la combinaison des sauts de la bille blanche, et du bruit (TOC), provoqué par la membrane du haut-parleur chargé de propulser (puis de recueillir) la bille.

D'une monotonie parfaite, le TOC était, en toute rigueur, aussi aléatoire dans ses manifestations que les mouvements de la bille elle-même, puisque la corrélation entre les deux phénomènes était exactement de 100 %.

La gratuité de l'ensemble était cette fois totale. Ne faisant même pas semblant, comme la Mata-pof, de servir à remplacer une prétendue pièce de monnaie pour jouer à pile ou face : le nouvel objet ne servait  à RIEN !

Désormais prêt à remettre le résultat de mes efforts à mon commanditaire, je découvris in ex-tremis une forme d'anxiété d'un genre nouveau pour moi :    
 - la situation n'était plus celle d'un processus autonome d'inspiration-création-réalisation, mais bel et bien d'une commande, dont le caractère clairement artistique était d'ailleurs établi par le libellé même : «un objet comme celui-là» ;
 - un nouveau pas avait été franchi en direction d'une gratuité désormais sans nuances. Peut-être ne fallait-il pas lancer le cochonnet plus loin, mais par exemple à côté (pistes possibles : ersatz électronique d'un dé, d'un tir à la courte paille, que sais-je ?)?
Bref, j'étais saisi par le trac.
Un matin je me décidai quand même, et, après avoir déposé sur le bureau de Gurgand, en son ab-sence, l'inqualifiable objet, j'entamai ma journée de travail ordinaire.

L'essentiel de mes fonctions consistait à porter un article tout juste rédigé à l'atelier de compo-sition typo qui se trouvait au bout de la rue de Berri, à revenir au journal non pas les mains vides, mais plutôt (après avoir attendu le temps nécessaire) avec les épreuves fraîchement composées d'un autre article, et donc destinées à la correction typographique.
Les corrections typo ne visent qu'à éliminer les erreurs commises par le claviste au moment de la frappe du texte, et accessoirement à corriger les imperfections orthographiques de toute na-ture. Elles s'opposent aux corrections d'auteur, qui, elles, fournissent (une seule fois) l'occasion au rédacteur de revenir sur son propre texte : modifier une tournure, changer un chiffre ou un nom, supprimer une phrase ou un paragraphe, y compris même, dans le pire des cas, une mouture entièrement nouvelle de l'article. Inutile de dire que les corrections d'auteur sont très mal vues par de nombreux collègues du rédacteur, plus précisément tous ceux qui, en aval de la Rédaction proprement dite, voient le journal de plus en plus comme un contenant et de moins en moins comme un contenu : secrétariat de Rédaction, tout d'abord, puis réviseurs, chefs de fabrication, et évidemment, tout en bout de chaîne, imprimeurs.
Enfin, je repartais vers la compo avec un lot d'épreuves corrigées, tous trajets que je faisais en lisant (et en débusquant bien sûr, chaque fois que l'occasion s'en présentait, des fautes que les correcteurs avaient oubliées.).
 
A mon retour de l'imprimerie, ce jour-là, je trouvai sur mon tabouret une enveloppe. Dans l'enve-loppe, il y avait un chèque à mon nom, et ce chèque était en blanc. Je veux dire que le montant de la somme n'était pas libellé .
Gurgand et moi - il convient de le préciser - nous étions alors parlé deux fois , et il nous arri-vait parfois de nous croiser dans l'ascenseur.

C'est le seul chèque en blanc que j'aie jamais reçu... Je me souviens de l'avoir finalement encaissé (et donc rempli), après l'avoir conservé quelque temps comme une sorte de trophée mais, finale-ment, il n'est pas interdit de considérer qu'une issue aussi? chevaleresque restait en parfaite harmonie avec le protocole si particulier de la commande.

 
INTERMEDE JURIDIQUE
Comment donc les hommes de loi s'y prennent-ils pour considérer, ou non, qu'un contrat commer-cial peut être réputé parfait ? Réponse : deux conditions, et deux seulement, sont exigées (ac-cord sur la chose, accord sur le prix).
Si l'on se souvient de la précision avec laquelle avait été définie la chose, ce chèque muet apparaît en définitive comme un équivalent particulièrement pertinent de la définition du prix.

Entre-temps, le petit lanceur de billes s'était immédiatement mis à remplir sa fonction , qui était de susciter l'intérêt dans les dîners en ville. Alimenté par des piles, il était aussi gracieu-sement portatif qu'une boîte à cigares, et produisait un petit bruit vraiment discret.
Encore et surtout, son incommensurable inutilité pouvait parfois donner le vertige.

Le jour même de la livraison, Gurgand me parla de plusieurs de ses amis, à qui il voulait absolu-ment montrer l'objet sans objet . Quelques jours plus tard, il me présentait à cette bande qui portait (et porte toujours) le nom collectif d'Éditions Saravah. Il y avait là Jacques Higelin, Pierre Barouh, Claude Lelouch (les plus visibles), et d'autres, plus ou moins assidus : Gérard Sire, Areski, Brigitte Fontaine, et surtout (par rapport à mon échelle idolâtrique personnelle) Jean Yanne.


INTERMEDE ARTISTIQUE ET ADMIRATIF
Pour mon usage exclusif : j'ai confectionné une sorte de (petite) théorie (dont l'occasion m'est pourtant donnée très régulièrement de constater la pertinence) sur le type de distances que doit s'efforcer de garder le public vis-à-vis des créateurs dont il apprécie l'¦uvre (et que jusqu'à pré-sent Jean Yanne est seul à prendre en défaut) : nécessité abolue, selon moi, de procéder à un permanent distinguo entre la production (qu'on aime beaucoup, un peu, ou parfois pas du tout) et la personne (qu'il faut ignorer).
Sous peine de polluer, et pour un minuscule bénéfice, l'admiration, pas si fréquente, qu'on a pour l'¦uvre.
Ainsi, les films que réalise Jean Yanne, cinéaste, sont-ils systématiquement caractérisés par la grossièreté, la facilité, la démagogie, le racolage .
Pour autant, on ne devrait jamais manquer une occasion (interviews, débats et talk-shows, mono-logues personnels, etc.) d'entendre Jean Yanne parler. Un mot, un seul mot prononcé par lui, et me voilà déjà plongé dans cette extase quasi incontinente annonciatrice du rire formidable. Un exemple ? Répondant à l'examinateur d'auto-école qui l'invite à supposer se trouver sur une route départementale : "Non !" répond Jean Yanne. (Avant de se mettre à expliquer qu'il ne prend ja-mais les routes départementales, et même que, d'une façon générale, il a horreur des routes dé-partementales, etc.).
Et ce "Non" suffit.

Pierre Barouh fut instantanément séduit, et me commanda sans hésiter une autre de ces créa-tions. Gérard Sire, lui, réalisait chaque semaine à la télévision, avec Jean Yanne, une émission provocatrice qui s'appelait 1=3, qui (incidemment) était pour moi le modèle, avant Charlie-Hebdo, Coluche et Desproges, d'un comique dominé par l'intelligence. Il décida immédiatement de faire quelque chose sur ça, avec ça. Il travaillait alors à de la réalisation télé, à de la production (dis-que et télévision), il faisait du cinéma avec Lelouch, et il lui arrivait même de "participer" à tel ou tel film monté par un de ses copains (ainsi Yves Robert, pour Salut l'artiste).      
Après avoir pensé l'utiliser pour une couverture de disque, il décida plutôt de "faire une télé".


VU A LA TELE   
Effectivement, peu de temps après, il venait tourner chez moi, avec une équipe entière, très exactement le 22 juin 1968, en pleine période de désenchantement. Les débuts même du post-soixante-huitisme.
Le tournage dura environ deux jours et le sujet fut diffusé trois mois plus tard.
J'avais déjà plusieurs fois fait de la radio (Garetto et Codou, de France-Inter, venaient juste de lancer ce qui resterait pendant plus de vingt ans : L'oreille en coin) mais la télévision m'était en-core inconnue.
Le sujet durait sept minutes, et avait été intitulé : Le liftier.
Les préposés au casting m'avaient par la suite expliqué comment, s'étant trompés une première fois sur mon boulot, ils avaient appelé L'Express pour se renseigner, déclenchant sans le vouloir un nouveau torrent de contestation parmi le personnel chaque fois que le mot liftier était pro-noncé.
L'Associated Press voisine, bien qu'employant cinq fois moins de monde que L'Express, maintenait en effet avec fermeté le cap défini en 1905 depuis sa création à Paris (rue de Berri), à Londres, et dans toutes les grandes capitales : un ascenseur est une machine complexe et dangereuse, dont la responsabilité et plus précisément chaque détail de la man¦uvre doivent être confiés à un employé hautement qualifié et tournant sur 3 x 8.
Une fois par an donc, "un de L'Express" s'avisait que la doctrine d'AP était sage, et que JJSS ferait bien, par prudence, de doter de servants en chair, en os et en uniforme la batterie d'ascenseurs qui desservaient le journal. Une telle perspective déchaînait évidemment les impré-cations des délégués du personnel, qui voyaient là une façon particulièrement sévère de ponction-ner la masse salariale, tandis que la plupart des autres commentaires soulignaient avec suffisam-ment de dérision le parallèle peu flatteur qui ne manquerait pas alors de s'établir entre un grand "news" et la Samar ou le BHV.
Le casteur (?), qui avait donc pu tirer de ces divers échanges la certitude parfaite que je n'étais pas liftier, estima néanmoins que ces métiers étaient interchangeables, donc équivalents, et il n'envisagea pas un seul instant de modifier les «cartons» de l'émission.

Sur un ton pince-sans-rire, Gérard Sire me demandait à quoi servait tel oiseau électronique ("Mais... à rien"). Puis il affectait de s'interroger sur mon compte, cherchant en particulier à sa-voir si je me considérais "plutôt comme un arriviste" ou "plutôt comme un opportuniste". Je m'efforçais d'entrer dans son jeu, en improvisant mes réponses et affectant un cynisme très "premier degré".

Malgré une diffusion très prime-time (vendredi soir, 20 h 30, sur la principale chaîne), aucune femme ne m'arrêta dans la rue pour (au minimum) me demander des autographes, aucune haute personnalité  n'insista pour m'avoir à sa table, mon téléphone ne sonna désormais pas plus sou-vent que d'habitude, et Anne Sinclair négligea de m'inviter à  Sept/Sept.
La presse me fit un accueil distant. Je reçus de Catherine (entre-temps devenue militante au Pc) un article de France-Nouvelle  (la revue "théorique" du Pc) tandis que Guillaume Hanoteau vou-lait bien me comparer dans Télé 7 Jours à un "continuateur de Marcel Duchamp", évoquant ce "chômeur qui fabrique des machines qui ne servent strictement à rien", ce "champion de l'Inutile", qui "a eu au moins le mérite, grâce à sa veine poétique et farfelue, de nous faire sourire".

Aucun raz de marée, ni même une simple petite vaguelette, ne salua donc ce baptême de télé, mais celui-ci me valut cependant, un an plus tard, une drôle de visite.


INTERMEDE LINGUISTIQUE ET REACTIONNAIRE
En y réfléchissant aujourd'hui, et comme tout ce qui concerne le Parti communiste  m'intrigue toujours et encore, je me retrouve, devant cette sorte d'enseigne ("Revue Théorique du PCF"), dans le même état de colère froide qui m'envahit souvent, par exemple en face de certains men-songes ou contre-vérités particulièrement odieux, impunément déployés par les publicitaires.
Et il y a en effet une certaine ressemblance.

Dans cette formule, le PC  se livre à une figure décidément très classique, dont le "milieu" psy, entre autres, abuse inlassablement : l'auto-valorisation par appropriation d'un vocabulaire typi-quement extérieur.
"Théorique" en effet ( ici parfaitement vide de sens) renforce tout d'abord par sa simple pré-sence l'autorité véhiculée par le journal, sur son seul nom : "Revue du PCF" ou bien "Revue Hebdo-madaire du PCF", par exemple, intimideraient bien moins que "Revue Théorique du PCF".
De plus, une idée est déjà suggérée : celle qu'il puisse exister une théorie soutenant les actions et les luttes, les réflexions et les options, les orientations et les choix, les préférences et les exclusives, du Parti communiste. (Il y a longtemps que cela n'est plus évident pour tout le monde?)
Mais surtout, par le contexte auquel il est habituellement associé, et par son usage nécessaire-ment répété, "théorique" suggère que soient superposables, à un certain degré, le domaine com-muniste (activité, propositions, valeurs, mais aussi lexique) et celui de La Science .
Pourquoi la Science ? Et pourquoi pas la littérature ? Le sport ? La coiffure  ?
Démonstration : Toute démarche scientifique peut en gros se ramener à la nécessité d'avoir, in fine, à comparer des choses comparables. D'où l'absolue et permanente nécessité de maîtrise du dispositif verbal, par conservation systématique des significations les plus restrictives, et donc élimination de tous abus, détournements, licences ou perversions, y compris dans le cas des élé-ments de vocabulaire empruntés à la langue commune .

Cette rigueur aboutit à investir tous les mots (et autres modules linguistiques) assujettis à un tel traitement, d'une véritable autorité : celle de la science en général, et plus précisément celle des "sciences exactes" (les mieux identifiées, et de très loin, comme "scientifiques"). L'emprunt (à la langue) se trouve alors automatiquement remboursé : gros utilisateur de ces mots à valeur ajou-tée (et bénéficiant ainsi, pour pas un rond, de leurs multiples connotations favorables), le préda-teur partage désormais un petit quelque chose avec La Science ; et les voilà donc devenus (sur-tout lui) un peu superposables.

Résumé : Surmontant leur handicap par intégration lexicale de termes prélevés dans le champ scientifique pur et dur, et donc par pur effet de maquillage, se retrouvent donc discrètement dorés ces blasons ingrats dont il n'est pas toujours si facile de porter les couleurs : publicitai-res ; sociologues d'entreprise ; homéopathes ; inlassables prosélytes de la psychanalyse (et acti-vités connexes) ; phytothérapeutes ; distillateurs de lotions capillaires ; raffineurs de sham-poing ; écumeurs de crèmes amincissantes ; bobineurs de cassettes ; entubeurs de dentifrice ; stratèges communistes du monde entier ; vendeurs de toutes les lessives ; marchands de tous les cosmétiques, produits de beauté et d'hygiène, sans oublier les lubrifiants ; propagateurs (enfin) de toutes doctrines ou théories non démontrables, non prédictibles, non reproductibles.





LES CHOSES DE LA VIE
"Pouvez-vous venir dimanche à Montfort-l'Amaury, Claude Sautet voudrait vous confier un rôle dans le film qu'il tourne. SAUTET, oui, Claude SAUTET, vous savez bien : le metteur en scène ? !"
En ces termes, un visiteur se présenta presque un an plus tard comme étant le régisseur de Claude Sautet, metteur en scène dont effectivement j'ignorais jusqu'au nom.
Et c'est en effet en pleine campagne armoricaine (entre Versailles et Trappes) que je l'ai ren-contré, assistant par la même occasion, et pour la première fois de ma vie, à une cascade automo-bile : il s'agissait du tournage de l'accident, future scène centrale des Choses de la vie

Sautet m'explique qu'il doit filmer, dans la transposition du livre de Paul Guimard, un dialogue entre le personnage principal du film (Michel Piccoli) et son fils.

Or, ce "liftier" sur lequel s'était attardé longuement Gérard Sire pour la télévision l'année précé-dente constituait un modèle réel, vis-à-vis duquel se repérer : ce qui selon Sautet était bien pré-férable (plus honnête et moins dangereux, entre autres) à la formule habituelle consistant à in-venter un personnage de toutes pièces.
Pour les mêmes raisons, il souhaitait pouvoir incorporer aux dialogues entre Piccoli et son fils certains des échanges que j'avais eus avec Gérard Sire.

J'allais donc servir à habiller, à concrétiser un personnage de roman qui n'existait pas dans la réalité, en lui donnant ma propre cohérence : mes vêtements, mon visage, ma voix, mon cadre de vie et ma passion iconoclaste pour l'électronique.
Bref, il s'agissait d'animer un individu fictif.  

Pour ce qui est du cachet, je me tirai assez bien d'affaire (du moins c'est ce que je crus alors).

Les 5 000 francs que je demandai au producteur du film, Ralph Baum (en évitant cependant de lui préciser qu'une telle somme représentait un an de mon salaire à L'Express ), me furent accor-dés sans problème .
Dès après cette rencontre, une équipe de déménageurs débarqua chez moi, et emporta sur les extérieurs du tournage, rue de Marignan, absolument tout ce qui pouvait être déplacé.

L'intégralité de mon laboratoire d'électronique, bien sûr, mais aussi chaise, lampe, cendriers, des-sus de lit, meccano, ¦uvre complète de Gotlib, intégrale d'Achille Talon, posters (et autres indé-nombrables coupures de presse habituellement punaisées sur mes murs, où que j'habite), filet à provisions, paire de chaussures traînant sous le lit, bref, la totalité du décor caractérisant le personnage vu à la télé. 
 
Tournage de la scène :
Piccoli entre dans ce décor transplanté ; il y découvre avec étonnement/amusement cet éparpil-lement de montages électroniques. [J'avais évidemment amené pour l'occasion toutes mes réalisa-tions , mais j'en avais même conçu et réalisé, avec tout un tas d'enthousiasme, d'autres encore.]

Après quoi, il se met à genoux devant le lanceur aléatoire (alias "Objet sans objet"), et fait sau-ter la petite bille blanche dans son appareil ; j'entre (ou plutôt le comédien jouant ce rôle), et il me demande aussitôt à quoi sert cette espèce d'appareil.
Le comédien répond :
- ... A rien.
Et Sautet se met à hurler :
- Coupez ! Il n'a rien compris ! C'est épouvantable !

Mes débuts dans la direction d'acteur se révèlent difficiles ; finalement, à force d'explications et à la onzième prise, je parviens à convaincre le comédien de prendre cet espèce de ton d'hu-mour à froid, très "anglais" (comme on dit, faute de trouver une référence plus éloquente), que visiblement Sautet attendait.
Puis le comédien parvient à réciter in extenso une longue tirade (extraite du "Liftier" et repro-duite verbatim), sur les avantages nombreux qui caractérisent un cui-cui d'oiseau électronique par rapport au bruit d'un vrai serin.
C'est finalement la tolérance généreuse du père Piccoli qui l'emporte, mais on le devine se sentant un peu largué.


LE FAUX COMME SYSTEME
Ces séances de tournage  m'ont fourni la révélation que d'autres mondes existaient, autres que celui de ma chère vraie vie (la nôtre), où les valeurs existent pour de bon, où les événements sont de vrais événements. Dans le monde éphémère de la comédie (théâtre, cinéma, TV), le faux est la seule caractéristique commune à toutes choses, et toutes les choses rivalisent d'artifice : même si une voiture a l'air neuve, elle est peut-être morte ; même si une femme est tarte, elle est peut-être jolie.
Cela est tellement vrai que bien souvent, alors que le plan de tournage ne consiste qu'à procéder à la simple reconstitution d'une scène authentique (par exemple : un automobiliste reconnaît dans la rue un de ses voisins, marchant seul sous une petite pluie fine, et l'invite à monter dans sa voi-ture), le metteur en scène exige fatalement la mise en ¦uvre d'une violente et abondante averse, en dépit non seulement du respect des faits à reproduire, mais aussi des nombreux inconvénients techniques et pratiques occasionnés par cette humidité pléthorique .

Autre illustration : une équipe d'Antenne 2, venue à mon bureau il y a quelques années pour enre-gistrer mes commentaires "à chaud" sur un événement d'une actualité encore toute fraîche, insis-ta, par la bouche de son réalisateur, pour me filmer assis derrière mon bureau. Or, 27 ou 28 jours par mois, au moins, mon bureau n'est constitué que d'un ignoble amoncellement : journaux, prospectus, dossiers ouverts, livres en tous genres, corbeilles de classement (empilées en quin-conce et bourrées de magazines ou de catalogues), bouteilles, verres, compact-disques, vestes et écharpes, claviers en tous genres, cendriers, tournevis et autres ciseaux à ongles.
Ma dernière campagne de rangement remontait à plus de trois semaines, c'est-à-dire que le fou-toir était au zénith. Dès les premiers essais, le cameraman fit observer au réalisateur que, mon visage étant cadré au centre supérieur de l'écra, tandis que le plateau de mon bureau occupait toute la partie inférieure, le vague effet de désordre qui se dégageait de l'image rendait celle-ci confuse. Le réalisateur estima que la solution consistait soit à éliminer tout ce qui se trouvait sur le bureau (annulant ainsi le désordre), soit à ajouter suffisamment d'objets (eux-mêmes suffi-samment hétéroclites et incongrus) pour au contraire renforcer l'effet de désordre. Cette se-conde solution (bien plus facile à mettre en ¦uvre) fut évidemment retenue, et je récoltai sans difficulté, dans les bureaux voisins du mien : une chaussure, un blouson, une poupée japonaise, une clémentine, ainsi qu'un vieux coucou suisse en panne. Une fois ces trouvailles harmonieusement disposées par-dessus le fourbi antérieur, les artistes envoyés par Antenne 2 se déclarèrent sa-tisfaits, et l'interview fut tournée sans autre difficulté.

La morale de l'histoire (et de celle qui la précède) est que le public récepteur du spectacle n'a pas l'esprit assez disponible, en tout cas pas assez longtemps, pour parvenir à capter les éléments annexes d'une scène (ou d'un plan), si ceux-ci ne lui sont pas lourdement présentés. L'attention du public ne se fixerait donc pas sur ces détails, qui seraient en définitive ignorés. Pourquoi donc s'embêter avec un hydro-générateur de pluie fine, si l'attribut de décor ainsi obtenu est destiné à ne pas être perçu ? Et pourquoi se priver du charme folklo produit par un bureau directorial (moi) particulièrement bordélique ?
Alors, forçons le trait (seule méthode garantie), quitte à tricher expressément avec la réalité.
DE QUI EST VRAIMENT CETTE HISTOIRE INVENTÉE ?
Rien n'a finalement d'existence, dans la comédie, sinon par référence à la représentation qu'en propose le créateur-démiurge. Et encore, dans le cas des Choses de la vie, ne peut-on pas (puis-qu'il s'agit d'un film adapté d'un roman) déterminer facilement dans quelle mesure cette fonction revient à Sautet, ou si ce n'est pas plutôt à Guimard qu'il faut remonter .
Ainsi la description de cet état ultime mêlant, avant la mort, les souvenirs de Piccoli et le présent de l'accident : de qui est-elle ?
Rappel sur cet admirable sujet (indispensable pour ceux qui, n'ayant lu ou vu ni Guimard, ni Sau-tet, ignorent selon moi plusieurs trucs importants sur la Mort) :

Éjecté de sa voiture après plusieurs tonneaux, Piccoli gît dans l'herbe, un peu sonné. Il se réjouit de s'être bien tiré de son accident, constate néanmoins une grande fatigue, et conclut à la néces-sité de ne surtout pas s'endormir. Son monologue intérieur, ainsi que les visions de ce qui lui reste de conscience, se prolongent, tandis que les badauds l'entourent, que l'ambulance l'emporte, que le chirurgien opère.
C'est depuis l'intérieur même de sa tête que l'on s'initie à cette inconcevable solitude : celle du mourant au souvenir final de tous ceux qui lui survivront.

Halluciné un moment (images de ses amis, conservées du jour de son mariage : on distingue net-tement le visage des invités, et des témoins), Piccoli leur découvre subitement de nouveaux visa-ges : ceux, dramatiques, des policiers arrivés après l'accident.

Mais de qui est donc cette idée épouvantable ?

Mêlant sans cesse présent et passé, il se répète avec réconfort : Je m'en suis bien tiré, cela aurait pu être pire, alors que tous, dans l'ambulance, cherchent en vain à communiquer avec lui qui est déjà seul, ailleurs, mais où ?
Guimard ou Sautet ?

Le problème de la paternité, dans le cas d'¦uvres collectives, serait-il finalement plus difficile à approcher, dans la réalité, que dans les petits classiques Larousse ?


QUATRE JOKERS DANS LE JEU DU MOURANT
Je me suis par la suite efforcé de voir et revoir ce film, pas seulement pour la scène, mais sur-tout pour ce confondant reportage que Sautet - à partir de Guimard - nous montre : le méca-nisme de l'agonie, puis ce dernier instant .

Ses copains, sa femme, qui l'ont poussé hors du petit voilier en riant, Piccoli dans l'eau qui leur fait des signes d'amitié, puis qui, par jeu, commence à s'immerger (remontant vite à la surface).
Et ceux du bateau, qui maintenant ne rient plus.
Le voilier donne l'impression de s'éloigner, - mais peut-être est-ce Piccoli qui dérive, entraîné par quelque courant. L'image devient de plus en plus surexposée, et Piccoli, la tête sous l'eau, qui ne remonte plus.  
   
Je retrouve à chacune de ces séances la niche de mes vingt-trois ans, avec tous ces objets déjà insolites, mais encore familiers, et surtout cette inquiétante association que le film établit ma-gistralement entre mort et folie.
La démonstration que construit Sautet suppose en réalité plusieurs transitions :
[...agonie] Æ perte de contrôle Æ cauchemar Æ hallucinations Æ folie Æ extinction de la cons-cience
et souligne, avec des images d'un autre monde (ou d'une autre vie), le rôle central du cauchemar.

Seul état finalement, dans cette dégringolade en six étapes, qui ne nous soit pas étranger, le cauchemar est en effet à la portée de chacun de nous, chaque jour, même si nous avons entendu parler de tout le reste.

Celui de Piccoli nous interpelle sans ménagements, car, intervenant après la phase de perte de contrôle (élimination de toutes les passerelles susceptibles de permettre une communication quelconque), il pourrait nous laisser espérer le pincement récupérateur, la sonnerie d'un réveil, ou n'importe quelle autre de ces issues salvatrices. Mais, complice diabolique de l'incertitude, le cau-chemar ne connaît que deux fins de partie :
 - c'en ETAIT un ;
 - ça n'en EST pas un.

Supposons donc que soient tirées à pile ou face les deux conclusions possibles pour votre specta-cle intérieur. Pile, gagnant, "tout cela n'était donc qu'un cauchemar" : le cauchemar lui-même, bien sûr, mais aussi (et surtout) cette catastrophique perte de contrôle, l'agonie, et tout ce qui avait déclenché le processus.

Face, perdu. Il ne s'agit pas d'un spectacle intérieur. C'est L'EXISTENCE. Mon existence.
 
Ça me fait une belle jambe (je préférerais le cauchemar d'un d'autre).
Mieux vaut s'attendre au pire, donc. Au point où j'en suis, et si j'ai bien tout compris le film de Sautet, il n'y en a plus pour très longtemps à partir de maintenant.
[Nom de nom ! Je viens de me rendre compte qu'avec tous ces trucs à moi qui se déglinguent un par un, mon espèce d'horloge interne est arrêtée. Je n'ai plus l'impression du temps qui passe, le temps n'existe plus pour moi, J'AI PERDU LA NOTION DU TEMPS.]
Alors il n'y en a plus pour très longtemps, peut-être, mais qu'est-ce que j'en saurai ? Ou qu'est-ce que j'en aurai su ?
S'ils doivent passer encore quatre minutes à scruter mon encéphalogramme, jusqu'à ce qu'il soit devenu tout plat, ça me fera peut-être, à moi, l'effet de quatre siècles, ou de 25 000 ans : mon horloge interne ne battant plus, sa période (résultat d'une sorte de division par zéro) est infinie.

CHACUNE des micro-étapes élémentaires - et elles seront nombreuses ! - qui devront s'enchaîner jusqu'à obtention d'un encéphalogramme bien plat prendra donc pour moi donc un temps infini. Ça y est, j'y suis, je le tiens : J'AI RENCONTRE L'INFINI !

Et l'ensemble du processus prendra donc au total, toujours pour moi, un immense gigantesque nombre de périodes infinies. L'ETERNITE ça y est aussi ! J'ai compris ! J'ai compris le principe, j'ai compris ma douleur, J'AI TOUT COMPRIS !
Et d'ailleurs, je me demande en réfléchissant tout haut si la séance ne serait pas déjà commen-cée depuis un moment ? [C'est pour déconner que je dis ça, parce que pour moi, maintenant, les mots comme «depuis un moment», «commencer», «déjà», je suis incapable de me faire une seule vague idée de ce qu'ils peuvent bien représenter. Aussi bien, je pourrais les supprimer de mon vocabulaire. Mais alors, il faudrait en supprimer une sacrée quantité  !]

Au fond donc, ce qui m'attend, c'est quoi ? Souffrir la mort, il paraît que c'est ce qui se fait de mieux dans le genre désagréable, et continuer sans cesse ma décrépitude (je ne vois aucune rai-son pour que quelque chose se mette à s'arranger maintenant) : morceau par morceau, souvenir par souvenir, et jusqu'au moment de l'encéphalogramme plat. La souffrance ultime, en somme, et cela pendant l'éternité. Eh bien voilà, après l'infini et l'éternité, j'ai rencontré L'ENFER. 
 
[Quel dommage de rencontrer tous ces jokers  au même moment (et quel moment !), sans même pouvoir le raconter aux copains !]

Ne manque plus que le Diable. J'ai pourtant été gâté (l'agonie, la mort, la souffrance éternelle de l'enfer). Il aurait quand même pu faire un geste.
Bon sang ! Mais c'est bien sûr ! Le Diable, c'est celui qui avait tiré mon cauchemar à pile ou face.

Et avec Lui, sûr qu'il n'y a pas de deuxième tirage.
°
°  °


DONNEZ-MOI ?
?un instant, tout cela me fait beaucoup d'effet.
[Pas vous ?]


LA VRAIE VIE, REVELEE PAR L'OFFICIEL
Les petites graines lancées en direction de mon ambition professionnelle commencent à germer ; au bout de quelques mois, j'ai réussi à faire mes premières piges à L'Express.
Intégré à la Rédaction de par les courses mêmes dont je suis chargé , je ne tarde plus à m'en sentir partie intégrante, et cela d'autant que j'ai maintenant des occasions relativement fréquen-tes de m'entretenir avec Claude Imbert, le Rédacteur en chef.
J'ai trouvé le rythme tout naturellement, en laissant libre cours à celui de mes penchants qui je crois me caractérise en exclusivité : cette stupeur inlassable, cette incrédulité devant tout ce qui arrive, tout ce qui se fait, même parfois tout simplement ce qui est ; bref, ma manie de dé-couper sans cesse le papier et de rassembler des liasses de petites bandelettes dont moi seul connais les trésors cachés  m'a permis de gagner ces galons.

Je me suis abonné, tout seul et à mes frais, au Journal officiel (édition des Débats).
Passionné par ces comptes rendus de sessions (la même fascination, exactement, pour la politique en action  qui avait commencé à me tenailler dans mon ministère, puis à Détective), je les dévore comme pâtisserie avec, dans la foulée, les questions écrites et orales posées par les parlementai-res aux ministres.
S'y dissimulent des univers inconnus, aux caractéristiques incroyables  et qui me poussent, mal-gré ma timidité devant les gens célèbres, à aller frapper à la porte de cette espèce d'être su-prême qu'est à mes yeux le Rédacteur en chef.
 
C'est depuis quelques années, seulement, que, fouillant dans telle ou telle pile dans l'espoir (tou-jours déçu) d'y retrouver la pièce à conviction dont je vais régaler amis ou visiteurs, je sais que ces reliefs de notre monde sont des perles rares, et je me vois sans grand orgueil, sale et pois-seux comme le clebs fouillant dans ces ordures qui se présentent à lui - où qu'il aille et d'où qu'il vienne -, y dénichant de ses pattes et de son museau englués les purs joyaux que représentent à mes yeux ces faits : ils prouvent, par leur existence même (leur réalité), que l'organisation appa-remment si routinière et en tous cas tellement sous contrôle de notre milieu leur permet d'être.

Et ma curiosité est d'autant plus assoiffée de ces poussières d'humanité que, j'en suis certain , l'on pourrait y discerner quelque chose comme le vrai substrat qui fait que tout cela finit par tenir, en d'imperceptibles vibrations qui trahiraient la Vraie vie.
Persuadé que bien sûr il connaît déjà tout cela, lui, le plus pro  qui est à la tête du plus presti-gieux des journaux, je lui montre quand même une intervention du député des Alpes-Maritimes ayant attiré mes coups de ciseaux.

J'y réfléchis depuis plusieurs jours ; n'était la haute qualité de l'interpellateur (élu du Suffrage Universel direct), de l'interpellé (ministre du général de Gaulle, une sorte d'équivalent de Dieu pour l'époque, mais avec les faits d'armes en plus), et surtout de l'instance (l'Assemblée, celle-là même où l'on vote la censure, la confiance, le 49-3, le budget, l'amnistie, etc.) où le dialogue s'engage officiellement, le problème soulevé relèverait en effet de l'anecdotique avec tendance Clochemerle très marquée.

Seulement voilà : je ne m'en doute certes pas encore, mais le monde que nous habitons est très compliqué dans ses règles, et d'aussi éminents représentants de l'État ne se livrent décidément pas à des gestes? provocateurs. Ces animaux-là n'ont ni le goût ni l'esprit à se livrer à des choses non directement efficientes, bref : blague, canular, acte gratuit, n'interfèrent jamais avec leur conduite, leur action, ni même leur conception de la vie !

Coup de projecteur sur un micro drame économique : l'Honorable Parlementaire "alerte l'atten-tion du ministre de l'Information  sur le scandale qui peut être constaté chaque jour, à treize heures, à la télévision. L'émission Paris-Club reçoit en effet des invités (chanteurs, vedettes, artistes, etc.) devant un décor floral composé de roses, ce qui porte un préjudice considérable à la profession des horticulteurs d'¦illets."

Voilà donc tous les indices réunis pour un de ces sottisiers dont Le Canard enchaîné détient la recette nationale.
Le Canard, oui. Mais pas L'Express .

Une génération, cinq chaînes, et quatre-vingts satellites plus tard, on saura assurément comment il fallait décoder la réaction de ce lobby provençal (choqué par le plateau vu chaque midi "à la télé", les choix du décorateur de la rue Cognacq-Jay, le préjudice porté à la Côte d'Azur).
Pour l'instant, l'¦il levé vers moi, sans hésitation mais sans non plus l'esquisse d'un amusement  dans son regard, Claude Imbert se déclare intéressé.

L'autre ¦il n'a même pas quitté la pile de dépêches des Agences laissant attendre une imminente et importante offensive  de la part du Nord-Vietnam. Et, visiblement, il déplore cette sorte d'infirmité qui lui interdit - tandis qu'il m'encourage - de continuer à évaluer la situation en Tchécoslovaquie (comme le lui permettrait sans doute l'examen des notes de son envoyé spécial Marc Ullmann, retour de Prague).
 A la fin du mois, je découvre sous les 450 francs de salaire de base, un extra de 50 francs libel-lé : piges.

A vrai dire, mes recherches n'ont rien pour rappeler celle d'une aiguille dans la botte de foin : les parlementaires (principalement les députés) font preuve d'une imagination, d'une écoute, d'une prévenance, d'un zèle, qui ont toujours beaucoup ôté au mérite de mes trouvailles.

Quelques jours plus tard, le député du XIe arrondissement se signale à mon attention en attirant celle "du ministre de l'Intérieur sur le problème des nuisances causées aux riverains du parcours République-Bastille par les manifestations et les cortèges incessants qui obstruent la circulation et causent de la gêne exclusivement aux habitants de ce quartier. A titre de solution, il propose que soit créé dans le bois de Vincennes un parcours réservé aux manifestations de manière à permettre l'_expression_ des libres opinions sans gêner les riverains...". Ma nouvelle découverte aura elle aussi l'honneur d'être publiée .

Il ne s'agit décidément que de perles, certes de belle prise, mais dont la portée est quand même un peu marginale.

Enfin, à deux doigts d'être définitivement étiqueté comme pittoresque maniaque, je découvre, toujours au hasard du Journal officiel, que la situation de l'industrie papetière est plus floris-sante dans certains pays d'Europe que dans d'autres.

Claude Imbert me charge cette fois-ci d'en faire MOI-MEME un article complet.
Titré "Les riches lisent plus..." l'article sera publié dans L'Express (sous une signature connue des lecteurs du journal, bien sûr) : on y découvre sous une apparence finale vraiment anodine le fruit de dizaines d'heures que j'avais évidemment trouvé passionnant de consacrer à de monstrueuses séries numériques (analyse des corrélations entre le nombre de quotidiens lus dans un pays et le niveau de vie de ce pays). C'était, enfin, mon premier véritable article de journaliste.

Mais les circonstances ont alors voulu que cet article d'une colonne un quart marque, outre ce succès, mes adieux à L'Express en particulier, et à la presse de grande information en général.



L'ÉCHO DE LA PRESSE ET DE LA PUBLICITE
Peu de temps après, tombant par hasard sur une sorte d'hebdo dont j'ignorais l'existence, L'Écho de la Presse et de la Publicité, je découvre avec stupéfaction qu'il existe un journal trai-tant exclusivement de deux sujets qui me passionnaient entre tous : la presse, la publicité.

Sa double page centrale, rubriquée "Publirama", reproduisait des annonces publicitaires (presse ou affichage) qu'un article signé "Diogène" critiquait de la manière la plus sévère .

C'était là, je m'en rendais compte en face de cette double page, le but ultime  que je pouvais me fixer : hurler ma haine de la publicité. Lettre immédiate au directeur de ce journal, lui proposant mes services pour tenir cette rubrique-là, très précisément, dès le numéro suivant si possible.

Il me reçoit le surlendemain.
Le journal occupait un minuscule hôtel particulier, avec l'imprimerie au rez-de-chaussée et la rédaction au-dessus, dans la minuscule rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois, en face du Louvre. On passait visiblement son temps à tenter de se croiser dans l'escalier en colimaçon qui lui servait de colonne vertébrale. Mon futur patron va droit au but, et me demande immédiate-ment si je sais taper à la machine.
Puis il me donne un formulaire à remplir sur lequel je découvre une case plutôt brutale : Salaire demandé.

Avec mes difficultés habituelles à me situer face à l'argent, donc après longue hésitation, j'opte pour une somme de 1 600 francs, qui me semble propre à améliorer encore mon sort de coursier à mi-temps et qui ne doit pas être excessive pour une sorte d'éditorial.

Mais la case suivante me force à préciser le Salaire minimum demandé . (Cette fois-ci, la bruta-lité est vivement indiscrète.) Après longue réflexion, je me résigne à répondre : 1 050 francs .

Puis ce personnage, qui visiblement sait ce qu'il veut, me demande de rédiger un article d'essai.
Mon rêve de journaliste se réalise donc à cet instant précis, où l'occasion m'est donnée de pren-dre mon style le plus polémique, le plus pamphlétaire, le plus vitriolé, pour attaquer quelques-unes des publicités qui occupaient cette semaine-là les rues et les magazines.

La réponse revint une semaine plus tard, sous la forme d'une embauche à 1 050 francs .

Ce qui intéressait mon patron devait être le salaire demandé, allié à l'énergique motivation dont je faisais preuve, ainsi que cette aptitude à "taper à la machine" qui chez lui caractérisait spéci-fiquement l'homme de presse (et accessoirement, comme je le compris vite, le dispensait d'avoir à embaucher une dactylo). Quant à mes qualités littéraires et journalistiques...
Je me révélais ainsi, et une fois de plus, un exécrable salarié, incapable de défendre ses intérêts financiers les plus élémentaires.

Je devais découvrir par la suite que ce patron de choc entretenait avec l'extrême droite, dans une certaine mesure, le même genre de relations que celles qui sont les miennes avec la gauche ou l'extrême gauche. Il n'avait en effet aucune carte de parti en poche mais fréquentait de près ce milieu , en épousait les principaux contours, en avait les mêmes réflexes, les mêmes frustra-tions, les mêmes nostalgies ; et, pour ce qui le concernait, il en présentait les caractéristiques les plus enkystées dans ses rapports avec ses employés.

Ce qui, on le verra, ne m'épargnera pas...

 
CHAPITRE 5
Stimulation créative.

« Quand Eve voulut un deuxième enfant, Adam fut très embarrassé car il ne savait pas quel était le geste, parmi tous ceux qu'il avait faits, qui avait eu pour conséquence d'engendrer le premier bébé. »
Cavanna.


                       

LA CREATIVITE D'ENTREPRISE
Des techniques, des qualifications, une mise en conditions spéciales sont-elles nécessaires à une stimulation de la créativité personnelle ? Et que faut-il entendre par créativité, "méthodes de créativité" ? Comment tout cela relève-t-il à la fois de la psychologie individuelle et de l'innovation industrielle ?

Ce mot de créativité, qui semble maintenant sorti de notre lexique parce que vieilli, était en 1971-1972 bien placé dans le vocabulaire de l'entreprise, et occupait une (toute petite) place de ce que l'on appelle aujourd'hui la gestion des ressources humaines.

Depuis le milieu des années 80, des cabinets spécialisés proposent aux entreprises, pour la for-mation de leurs cadres supérieurs, des stages de domination, de sur-domination, d'énergisation... La mise en situation de survie dans la jungle, un saut (dans le vide des gorges du Verdon) suspen-du à un élastique, la marche pieds nus sur des braises ou le rafting sont les procédés qui paraît-il, en jouant sur l'angoisse que le cadre développe et doit surmonter, permettent (selon leurs pro-moteurs) de développer cette fois-ci  non pas la créativité, mais l'"esprit d'équipe". [Perfection-nement individuel, donc, mais clairement orienté - conformément à la doctrine ambiante depuis la fin des années Peace and Love - vers le bénéfice de l'Employeur.]

Notons en premier lieu que, si la capacité d'innovation et de façon générale la démarche "créa-tive" correspondent à des mécanismes personnels, relevant du registre intime de l'individu, elles présentent aussi une certaine importance pour l'entreprise. Pourquoi ? Parce que - selon un théorème infaillible propre à l'économie de marché - les produits ne rapportent vraiment d'argent que dans la première partie de leur vie. Dès la fin de cette première phase, la concur-rence se développe et le profit associé à ces produits diminue automatiquement.
Une entreprise doit donc sans cesse créer de nouveaux produits, et pour cela s'entourer de col-laborateurs  à l'imagination audacieuse.

LE JUGEMENT DIFFÉRÉ
Osborn avait, entre les deux guerres, posé dans ce domaine une première règle, dite du jugement différé, dont la technique du BRAIN-STORMING est issue. Le brain-storming consiste à proposer une suite de stimulus  à un groupe d'experts qui fournit toutes les idées pouvant lui venir à l'es-prit, sans aucune censure. On diffère donc toute notion de jugement liée à l'intérêt, à la rationa-lité, au réalisme économique ou aux possibilités de mise en pratique de l'idée qui naît.

L'innovation était alors pratiquée à partir de méthodes rationnelles. Pour créer, par exemple, de nouveaux produits concernant la cuisine, on utilisait un tableau à double entrée, pour porter en abscisse et en ordonnée les différents objets déjà présents dans la cuisine. Chaque point du plan obtenu correspond à la combinaison de deux objets, de deux concepts qui se trouvent associés mécaniquement de manière parfaitement logique.

Le brain-storming est alors mis en ¦uvre, et un groupe doit se demander, face à un couple casse-role/réfrigérateur, donné par un point de la figure, ce que pourrait être une casserole-frigo, sans porter aucun jugement sur l'idée émise par tel ou tel, relativement à son intérêt, sa nou-veauté, son degré de réalisme économique, sa facilité de mise en ¦uvre, etc. Le brain-storming peut ainsi conduire à l'idée que cette casserole hybride garderait, après avoir fait cuire les ali-ments, les restes du repas au frais ; combinaison forcée, donc, de deux fonctions, adjonction d'une prise de courant... et peut-être de telles spéculations finiront-elles par déboucher sur une idée véritable ?


LA SYNECTIQUE
La règle d'Osborn fut améliorée dans les années 1950 par un autre Américain, Gordon, qui démon-tra l'efficacité d'une approche plus élaborée, qu'il baptisa SYNECTIQUE, après avoir réussi à re-censer certains des principaux processus préalables à la phase de création.
[Osborn, au contraire, ne s'occupait pas de ces processus, mais se contentait de travailler sur les techniques propres à donner une chance aux idées naissantes, sans considérer spécialement ce qui les avait fait naître.]

Gordon proposa des pratiques d'innovation fondées sur l'irrationnel en introduisant un nouveau concept, celui de L'ELOIGNEMENT. Il faut aller chercher ailleurs de nouvelles inductions.
Mais comment définir cet ailleurs ?
En creusant les notions de détour, d'indirection par rapport à l'objet visé.

Soit une poule, un plat de maïs, et un grillage. Un grillage non pas droit, mais demi-circulaire, non fermé, qui sépare la poule du plat de maïs. Il ne viendra pas au gallinacé, qui a les yeux rivés sur le but à atteindre, l'idée de faire le tour du grillage. Ce parcours obligerait dans un premier temps la poule à s'éloigner de son plat, et surtout à le perdre de vue, pour pouvoir l'atteindre dans le second temps. Un chien, au contraire, sans doute plus intelligent (?), aura certainement l'idée de s'éloigner pour contourner ce grillage .

Et c'est une vingtaine d'années plus tard, cette fois-ci
en France, que Guy Aznar, créa-teur du cabinet SYNAPSE, met en pratique et améliore les principes de Gordon en faisant travail-ler des groupes. Pourquoi des groupes ? A mon avis, pour des raisons surtout liées à l'époque des années 1970, qui attribuait volontiers une plus grande puissance au groupe qu'à la somme des indi-vidus.

Aznar introduit d'abord une première dose d'un élément qui pourrait sembler paradoxal (mais ne l'est pas tant que cela), en posant le principe d'incompétence. Systématiquement, seront incorporés, dans le groupe de création, des individus qui ne connaissent rien au domaine dans le-quel doit se situer l'innovation. (On suppose qu'ils ne sont pas conditionnés par les habitudes de pensée des spécialistes de la question, donc qu'ils iront plus facilement batifoler sur des voies annexes, en ne trimbalant surtout dans ces instants qu'une moindre dose de culpabilité.)

D'autre part, l'association demandée ne le sera plus par le croisement mécanique de deux concepts notés sur un tableau à double entrée : un animateur jouera le rôle central, chargé de provoquer le plus possible l'_expression_ du groupe, son éloignement du concept de départ, puis le croisement avec la réalité.
Exemple de processus aznarien, dans le cas d'une recherche d'idées concernant l'automobile . Dans un premier temps, on dressera des listes de mots concernant d'abord de très près, puis de plus loin, la voiture. Ainsi seront retenus par exemple : essuie-glace, accéléra-teur, frein à main, boîte de vitesse, boîte à gants, etc., puis station-service, parking, policier, préfecture, accident? .

A partir de ces mots, l'animateur, sur un rythme très rapide destiné à empêcher toute réflexion rationnelle, va proposer ce qu'on peut se représenter comme une forme de travelling mental, c'est-à-dire qu'il va suggérer de considérer l'objet d'un autre point de vue (de beaucoup plus près, ou de beaucoup plus loin), quitte à tomber dans l'absurde le plus patent. Le meneur de jeu va donc donner une consigne :

- Examinons la boîte à gants et agrandissons-la. (Travelling sur la taille de l'objet.)
Et le groupe d'imaginer :
- Elle est comme le coffre arrière de la voiture...
- Elle peut contenir la voiture elle-même...
- C'est un container...
- Et si la boîte à gants était le parking de la voiture, on pourrait la transporter ainsi...

Après cet éloignement maximum, en recroisant ce champ de conscience avec le réel, on peut in-venter (ou réinventer) le concept de trains auto couchettes...
Diminuant la boîte de vitesse, on l'imaginera de la taille d'un bouton ; on supprimera le levier, et l'on (ré)inventera sans doute rapidement la boîte automatique .

On produit ainsi des erreurs, des aberrations systématiques, qui s'avèrent constituer la voie obli-gée pour arriver à des idées fécondes.

Une autre méthode consiste à projeter des diapositives abstraites. Une tache jaune sur un fond vert va être combinée avec le mot essuie-glace et, de nouveau, l'animateur questionne le groupe sur ce qu'il imagine :

- Et si l'essuie-glace déposait une fine pellicule sur le pare-brise à chaque passage pour proté-ger du soleil...
- Et si , dit un autre, les fauteuils de voiture étaient comme les fauteuils d'avion et compor-taient des tables pour prendre des repas avant de regarder un film...

La difficulté de la méthode résidera dans le retour de l'irrationnel au champ du réel et c'est là que se situe le rôle principal de l'animateur.


FILIERE DE LA STIMULATION CREATIVE
En 1971, mon ami d'enfance Botton m'annonce soudain qu'il quitte la Caisse des dépôts et consi-gnations pour un travail où il va gagner 500 francs par jour. Le fantasme absolu, si propre à ces années pacifiques (pouvoir ne travailler que deux jours par mois), jaillit immédiatement. On n'en-visage pas souvent alors de travailler plus pour gagner beaucoup d'argent, mais bien plutôt de travailler moins en continuant à gagner la même somme ?

Engagé dans cette «Caisse», avec une licence de sciences économiques, comme informaticien (alors qu'il n'avait jamais [JAMAIS] touché un ordinateur), il avait vite compris qu'il n'avait rien à faire, et que personne ne le connaissait, ne le surveillait, ni même ne soupçonnait ses "activi-tés" . Pourtant, il décidait de changer d'employeur...

Il m'expliqua donc ce nouveau job, tellement plus lucratif... On réunissait les clients (cadres sup) dans un château. On les faisait se regarder, se toucher, se caresser la joue, se renifler et on baptisait l'ensemble "stages de créativité".
 
Malgré mes doutes, je fus bientôt obligé de convenir que c'était possible et, qui plus est, que cette pratique se développait avec les patrons eux-mêmes.

Pour ma part, j'avais été chassé de L'Écho de la Presse et de la Publicité, inconditionnellement (comme on dit en parlant de la reddition allemande en 1945). Une conversation, au cours de la-quelle je mettais la dernière main à la fondation d'une section syndicale, avait été captée grâce au système d'écoutes, très évolué  pour l'époque, que le directeur aux nostalgies politiquement suspectes avait mis en place dans tout le bâtiment.

Il m'avait immédiatement licencié.


Je travaillais comme secrétaire de Rédaction à Chimie-Actualités, hebdo dont j'assurais la confection et la fabrication.
Botton me téléphona un jour et me proposa une place (inopinément vacante) dans un stage de trois jours... Je sautai sur l'occasion, malgré mes appréhensions à l'idée de bientôt avoir à cares-ser et renifler d'odieux patrons  gras à lard.


UN STAGE
Assis en rond, il nous faut préalablement nous présenter en choisissant un pseudonyme. Puis on nous demande de nous regarder.
Nous le faisons durant dix minutes, à la suite desquelles la consigne est précisée. Il s'agit de bien regarder le visage de l'autre, dans toutes ses imperfections, avec les poils qui dépassent, les petits boutons, la couperose, bref tout ce qu'il est plutôt indiscret - donc gênant - d'observer dans la vraie vie.
De fait, le malaise s'installe avec une parfaite efficacité chez les participants. Se succèdent alors des activités de dynamique de groupe qui font monter progressivement une angoisse géné-rale, une tension de plus en plus épaisse ; l'ambiance est cassée de temps en temps par d'autres genres d'exercices comme celui qui consiste à monter sur une table pour se laisser tomber dans le vide, les yeux au plafond, en ne comptant que sur les huit autres participants (ceux-ci ne levant leurs bras qu'au tout dernier moment) pour vous recevoir comme sur un matelas...

L'après-midi du deuxième jour, une fois le sommet de la tension atteint, le meneur de jeu pro-pose de trouver des idées.

On va maintenant considérer l'essuie-glace sous l'angle de sa matière, de sa dynamique, de sa couleur, et les membres du groupe sont enfin priés de phosphorer à partir des éloignements pré-conisés par Gordon. Enfin soulagé de n'avoir plus à observer, sentir, toucher, et à être observé, senti et touché, chaque membre du groupe déchaîne son imaginaire sous la forme d'une intense activité verbale.
Pour ma part, je me révélai immédiatement intarissable .
UNE POSTÉRITE DOUTEUSE...
De ces groupes sont issus deux types de phénomènes, l'un éphémère et inoffensif, l'autre d'un intérêt économique permanent, et très antipathique.

D'une part, des stages de bio énergie, de dynamique de groupe, de gestalt, etc., menés par les psychologues, ont attiré à cette époque une clientèle importante mal à l'aise dans sa peau, et ce en raison des aspects particulièrement gratifiants sur le plan relationnel des activités proposées.

Ajoutons que la composante affective entre les participants du groupe pouvait se développer à un point tel que la créativité, elle, en était oubliée... Danger du travail en groupe dans de pareilles conditions : on se gratifie comme des fous , mais on ne "crée" plus.

L'autre phénomène, plus douteux, né de ces techniques de groupe consiste en l'émergence d'études (opinion, comportement, etc.) dites «qualitatives».
Par opposition aux approches classiques, dites «quantitatives», fondées sur l'étude d'un échantil-lon important de population, celles-ci n'ont besoin que d'un nombre très restreint de sujets, car elles postulent que les processus observés, se situant dans des couches très profondes de notre système référentiel, seront les mêmes sur dix personnes que sur mille (et donc que sur cin-quante-cinq millions).
Leur organisation générale est la même que celle des techniques de créativité. A des membres réunis dans une salle, on demande de trouver des idées sur un produit au cours de séances de même nature.
Mais, ici, il ne s'agit que d'enregistrer (à l'aide de caméras et magnétophones cachés) les réac-tions des sujets et de soumettre celles-ci à des «psychologues» . Ceux-ci, à partir des bandes ainsi obtenues, au cours de la phase (pompeusement) dite d'"analyse de contenu" dégageront les pulsions les plus profondes associées au produit évoqué lors de la séance dans un but de produc-tion de publicité, voire de marketing (donc plus en amont, encore, dans le cycle de communica-tion/création).

La publicité, qui, à l'école américaine, c'est-à-dire depuis une vingtaine d'années, ne considère plus comme nécessaire de transmettre un message et ne cherche donc, dans sa phase d'élabora-tion, que des mots  (parfois représentés eux-mêmes par des images) susceptibles d'être trans-mis avec profit à son public, a trouvé là un outil performant.

Ces techniques, si elles ne permettent pas de résoudre des problèmes donnés, si elles ne relèvent donc pas à proprement parler de ce qu'en anglais on appelle PROBLEM-SOLVING, peuvent tout à fait servir à fournir, outre des idées de produits nouveaux, des mots (ou des images) à associer à ces produits en vue de futures campagnes.

Éventuellement donc, ces techniques de création peuvent être utilisées pour favoriser la diversi-fication d'une entreprise (si celle-ci se demande explicitement ce qu'elle pourrait bien fabriquer de nouveau).
Mais, dans la majorité des cas, on ne cherchera bel et bien qu'à trouver les mots  les plus at-tendus par le public.
Quant aux membres du groupe, si d'aventure ils avaient cherché réellement à créer, ils auraient découvert peut-être (avec dans ce cas le sentiment d'avoir été les dindons de quelque farce) que seule la somme de leurs attitudes corporelles, de leurs gênes, de leurs émotions, ainsi que le vo-cabulaire spécifique avec lequel ils s'étaient exprimés avaient été exploités. Et c'est finalement ce matériau que des «psychologues», dans leur analyse, utiliseront pour proposer des éléments de futurs messages publicitaires , ou bien, encore et surtout, pour faciliter la commercialisation de nouveaux produits.

Sans vouloir à tout prix couper les cheveux en quatre, il faut bien constater une double trompe-rie :
 - trompés, les membres du groupe qui s'imaginent être invités pour leurs qualités créatives, et donnent le meilleur d'eux-mêmes alors que l'enjeu est ailleurs... ;
 - trompées, les cibles de cette publicité qui n'inocule, en fait de message, que d'obscurs affects (souvent peu ragoûtants) résidant de longue date au fond de leur inconscient.

Détestable contraste, donc, entre l'ingéniosité du dispositif mis en place pour développer notre créativité (activité noble s'il en est) et l'application mensongère, clairement régressive, qu'en récupérait cyniquement la pub, et surtout le marketing. J'en ai conservé une profonde aversion pour le mensonge sous toutes ses formes ainsi qu'une méfiance systématique envers tous les dis-cours qui se trouvent être réversibles (ou inversibles), dans lesquels on peut remplacer un mot par un autre, voire par son contraire sans bouleverser quoi que ce soit de la cohérence ou même du sens.
L'application de la psychologie aux techniques de créativité me gênait moins. On était souvent dans le charlatanisme parfait, mais certains des animateurs faisaient montre de qualités humai-nes remarquables, et d'aptitudes (pas du tout évidentes) à tenir un groupe.


Le résultat de ce stage fut immédiat : je décidai le soir du troisième jour de quitter mon job  pour m'adonner sans retenue aux délices de la création illimitée.

Mais, déjà pourvu d'un emploi et désormais habité par le projet de fonder une "société de créa-tion d'idées", ce choix supposait d'une part de quitter ce travail, et d'autre part de rassembler les fonds nécessaires à la constitution d'une entreprise...
SE RENDRE INDÉSIRABLE
Autant je m'étais fait licencier contre mon gré de Détective, sans avoir réussi à me faire licen-cier du ministère du Travail, autant cette fois-là mon inspiration eut l'occasion de s'épanouir en un procédé efficace, et, ce qui ne gâte rien, d'une moralité inattaquable.
 
Je travaillais depuis trois ans, donc, comme secrétaire de rédaction.
A ce poste, on rassemble la copie , on se procure les photos, puis on les recadre, on réalise la maquette du journal ; mais on corrige aussi les articles, avant de leur donner un titre... le tout, au rythme imperturbable des semaines
Le travail dans un hebdomadaire présente une caractéristique particulière, qu'on ne rencontre dans aucune autre rédaction : à chaque jour de la semaine correspond une tâche particulière, qu'on retrouvera la semaine suivante, au même jour et à la même heure.

Quant au Rédacteur en chef adjoint, Daniel Vernet, il passait sa journée à feuilleter Le Canard enchaîné, Charlie-Hebdo, le Financial Times, etc., le tout avec l'air de s'ennuyer profondément à ces lectures. Vers 17 h 30, le portier de l'immeuble lui signalait par téléphone la présence de sa femme dans le hall (et par conséquent le moment de rentrer dans ses foyers). "Dites-lui qu'elle m'attende cinq minutes", bougonnait Vernet.
Il enfonçait alors une page blanche dans sa machine à écrire, et se mettait à taper une article de sept à huit feuillets. Après quoi, il le relisait, le corrigeait, et me le donnait, après y avoir inséré lui-même les intertitres, les notes, sans oublier les tableaux de chiffres et références documen-taires.
A 18 h 30, pas plus tard, il rejoignait Marie-Thérèse, tandis que je n'avais qu'à expédier tel quel son article vers l'imprimerie. Rien à jeter, rien à corriger, tout bon. Et même, c'était écrit.
C'est au contact de cet incroyable professionnel que j'ai pigé ce qui me séparerait pour toujours d'une grande carrière de journaliste.
[La suite m'a amplement donné raison : c'est - tout simplement - du Monde que Vernet est allé dans les années 80 diriger la Rédaction.]

La compagnie d'éditions dans laquelle nous travaillions venait d'inaugurer une imprimerie au lan-cement de laquelle j'avais pris toute ma part (c'est-à-dire que j'en avais essuyé avec enthou-siasme les plus gros plâtres, y séjournant parfois des nuits entières, jusqu'à ce que mon journal sorte, en raison de l'organisation résolument catastrophique de cette lourde machine).

C'est de cette expérience que je tirai l'idée d'envoyer à la direction générale une lettre exposant mon analyse des problèmes auxquels était confrontée la société ainsi que mes propositions de restructuration pour l'ensemble du groupe de presse.

Le groupe comprenait une trentaine de journaux, chacun d'eux employant une dizaine de person-nes, et la direction était bien sûr profondément indifférente à mon opinion quand elle reçut cette proposition de nouvel organigramme qui déplaçait les individus, changeait les structures, embau-chait, fusionnait les titres, licenciait, diversifiait ses activités par croissance externe, etc.

L'efficacité fut totale. Après deux ou trois lettres je fus convoqué à la direction du personnel.

En substance, on avait bien reçu mes courriers. Mais le pilotage d'une grosse entreprise était une chose fort délicate ; je pouvais bien sûr quitter la société, et d'ailleurs je n'avais qu'à signer cette lettre de démission par laquelle j'acceptais 15 000 francs d'indemnités de licenciement.

Affectant la plus vive surprise, je fis néanmoins observer que les calculs auxquels, incidemment, j'avais pu me livrer au cas où, m'avaient amené à un résultat de 27 000 francs.
La lettre fut retapée dans l'instant, le chèque rédigé et je fus immédiatement licencié. Dehors, sur le trottoir.
Il suffisait donc d'atteindre la direction générale de l'entreprise dans ses prérogatives fonda-mentales, en feignant de prendre sa place.
J'étais, me plaçant au niveau de la direction, devenu l'homme à supprimer toutes affaires ces-santes, ce qu'exactement je cherchais à être.
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°  °


INNOVATRON
20 000 des 27 000 francs formèrent donc le capital initial d'une S.a.r.l. dédiée à la formation d'idées, INNOVATRON (INNOVA de Innovation et TRON au sens de "machine à...", sens auquel s'ajoutait incidemment une certaine connotation électronique ). 
Nombreux sont ceux qui, vivant déjà de ces techniques, soit dans une optique publicitaire, soit dans une optique psychologisante, ont dû rire de ma naïveté à imaginer que des idées pouvaient se vendre...

Mais on n'y peut rien : une dose de naïveté accompagne immanquablement la création de toute chose, y compris d'une société (et surtout celle de sociétés de créativité).
ILLUSION DU PREMIER CLIENT (PREMIÈRE)
Je disposais d'ores et déjà d'un portefeuille-clientèle, gros d'un prospect. Celui-ci cherchait des idées directement applicables dans la publicité (la petite) : il s'agissait d'imaginer des moyens de présenter des meubles.

La principale difficulté était néanmoins que, mis en situation, je me montrais un animateur lamen-table. Être au milieu d'un groupe de huit ou dix personnes qui attendent tout de vous, et animer ce groupe  des heures durant, cela ne correspondait ni à mon caractère, ni surtout à mes ta-lents .

Pas de problème cependant, le client fut royalement servi. La liste d'idées, de thèmes, d'accroches et de formules que je lui fournis était impressionnante. C'était quelqu'un qui avait l'avantage immense de m'employer pour la première fois qui se trouvait en face de moi, tout comme le Rédacteur en chef que j'avais fréquenté à Détective : je donnais tout ce que je pouvais donner.
Et mon client fut bien sûr enthousiasmé par mon travail...
Un phénomène tout à fait déroutant qui se manifeste dans le lancement d'activités nouvelles, à mon avis quelle que soit leur nature, est celui de l'enthousiasme du premier client. Ce phénomène pervers tend en effet à donner l'illusion qu'existe derrière lui une quantité d'autres clients, tous prêts à passer commande dès qu'on les contactera.

Or, le premier client est souvent déjà intéressé (par le produit ou la prestation) et prêt à ache-ter un peu n'importe quoi (généralement à n'importe quel prix) : Il faut donc se représenter ce-lui-ci comme un client déjà gagné. C'est après lui que les difficultés commencent réellement, et que l'on entrevoit (parfois trop tard) le contexte REEL dans lequel l'activité s'exercera.
Solliciter des capitaux, extrapoler des résultats futurs à partir de ce premier client tient de mécanismes hallucinatoires... On ne touche en premier lieu que des clients qui existaient déjà en tant que tels avant la création de l'entreprise ou du produit (donc totalement atypiques, et ne représentant en aucune façon le "marché").
De plus, dans ce type d'activité, ce que demande le client à venir, ce sont des références, tou-jours plus de références, et le fait d'avoir déjà pu vendre des idées à un marchand de meubles ne prouve pas une prédisposition particulière à être utile à un fabricant d'aciers spéciaux.
On doit s'épuiser en propositions, comme le fait un consultant, mais tout aussi simplement un voyageur représentant de commerce qui doit sans cesse prouver que son produit est bon, puis tenter de convaincre un nouveau client avec les mêmes arguments et la même stratégie...

Le traitement de texte n'ayant pas encore été inventé, ce métier de consultant qui consiste à rédiger proposition sur proposition, projet sur projet, en changeant un mot ou une phrase à cha-que fois, était alors d'une lourdeur impressionnante , le tout réclamant les qualités d'endurance et de persévérance d'un véritable Sisyphe.
Faut-il ajouter que les principes d'incompétence, d'inexpérience que je défendais n'étaient en rien recevables par mes clients éventuels, car bien trop paradoxaux...


LE MUR DU N.I.H.
Le fait est que les solutions offertes par Innovatron, riches en idées, en nouveauté, en créativi-té, ne rencontraient pas de problème à résoudre.
Les entreprises regorgeaient déjà d'idées nouvelles, et je me heurtais surtout à la loi fondamen-tale du NIH, qui conditionne dans ses couches les plus profondes toute la problématique de l'in-novation dans l'entreprise ou tout autre milieu clos.

Ce principe, qui marque du sceau Not Invented Here  toute idée d'origine extérieure à l'entre-prise pour la freiner, la faire disparaître si possible, est un des freins certainement les plus puis-sants à l'innovation.

L'exemple le plus frappant de ce principe de fonctionnement me fut fourni par Radio-France. Je reçus commande d'une recherche d'idées sur le thème nouvelles émissions de radio, nouvelles façons de faire de la radio.
Personnellement passionné - et depuis toujours - par ce média, mon rapport final avait fini par comporter trois cents fiches d'idées nouvelles (émissions, thèmes, styles, journal, axes de dé-bats, interviews, principes de jeux, enchaînements, jingles, etc.) en grande majorité abordables et applicables, résultant elles-mêmes d'un tri effectué sur environ huit cents idées.
Aucune à ce jour n'a jamais été appliquée.
Même dans le cas où un chef d'entreprise décide la mise en ¦uvre d'une innovation d'origine ex-terne, et s'y engage sous sa signature, les exécutants internes, eux, ont le plus souvent tendance à ne s'y mettre qu'à contrec¦ur. Je faisais la vexante expérience de cette loi cruelle aux inven-teurs.

Je n'ai réussi en fin de compte à travailler que pour cinq ou six clients, finissant l'exploration de cette voie avec quelques créanciers .

°
°  °

Innovatron s'établit en janvier 1973 et les brevets de la carte à mémoire seront déposés en 1974-1975.
Entre son invention et sa première réalisation s'écouleront encore une demi-douzaine d'années.


COMMENT VIENT UNE INVENTION [PREMIERE]
Ma première invention du temps d'Innovatron est antérieure de quelques mois à la naissance de la carte à mémoire : c'est d'un procédé de télécopie qu'il s'agissait.
Au moment où les premiers appareils fax apparaissaient en Europe (1973), je m'attaquai avec toute la fraîcheur indispensable à la conception d'un système plus rapide que les autres.

Comment aborder le domaine ? La première tâche avait consisté à me représenter ce que devait être la transmission d'une image.
Une image est composée, sur une feuille, de points noirs et de points blancs.
A chaque fois qu'il y a un point noir sur la feuille que je veux télécopier, une micro-gouttelette d'encre est projetée sur le papier blanc chez le destinataire. Pour fixer les idées, supposons qu'il y ait sur une feuille standard environ 1 500 points sur 2 000 : c'est donc un total de trois millions de points qu'il faut définir sur la télécopie, et par conséquent transmettre les uns après les au-tres.

Le second temps relève de la prise de conscience. On réalise avoir raisonné jusque-là en termes quasi manichéens, organisés autour de la notion de symétrie, symétrie de l'ordre blanc et de l'ordre noir. Bref, on a toujours vu ces points comme relevant de la même logique, mais de deux manières opposées.

Amusons-nous alors à calculer la surface totale occupée par l'encre noire sur une lettre commer-ciale.
A notre grande surprise, celle-ci représente moins du centième de la surface du papier (et par conséquent, du blanc). Cela indique déjà que la représentation en termes de symétrie est trom-peuse.

Par analogie, supposons maintenant que l'exploration de la page à télécopier soit faite par une voiture, qui parcourt tous les points blancs et noirs et envoie à l'autre bout de la chaîne, à la ma-chine du destinataire, les consignes pour injecter l'encre... Que fait cette voiture ? Elle parcourt des points blancs, encore et encore des points blancs puis une courte zone noire. Suivent des points blancs, surtout d'immenses zones blanches, puisque le blanc est majoritaire sur la feuille, comme sur toute page imprimée.

Alors, l'idée jaillit : au lieu de donner des successions d'ordres, un pour chaque point, en indi-quant s'il est noir ou blanc, remplacer les ordres qui commandent individuellement d'imprimer des points blancs par la mesure du temps pendant lequel l'instruction "blanc" doit être maintenue.

L'économie du nombre d'ordres devrait être impressionnante, et on passerait  certainement de 20 minutes (temps nécessaire à l'époque pour une télécopie) à moins de 40 secondes. (Je fis bre-veter cette idée, mais elle n'eut pas de suite, d'autres événements se bousculant bientôt.)


L'ILLUSION DU PREMIER CLIENT [DEUXIEME]
Un riche héritier, qui se cherchait des domaines actifs où investir ses fonds, me fut alors pré-senté par Robert Boublil .

Ne sachant où investir, et peu soucieux d'affronter une concurrence économique sur un secteur déjà établi, il me demanda quels secteurs neufs pouvaient se révéler féconds.

J'étais pour ma part arrivé à la conclusion, après avoir fait fonctionner mes "méthodes" sur son cas spécifique, que la location d'outils dans une boutique spécialisée, qui devrait permettre en-suite d'ouvrir une chaîne de magasins, correspondait à la définition qu'il avait formulée de son problème, et je lui suggérai cette voie.

Je ne le revis que trois mois après, pour apprendre qu'il avait légèrement amendé mon idée, et choisi en définitive d'ouvrir non pas une boutique de location d'outils, mais plutôt un restaurant .
Mille mètres carrés porte Champerret : il n'avait en tout cas pas mégoté. En fait, la (courte) suite des événements ajouta encore quelque charme à cette mésaventure : le jour de l'ouverture, après donc que l'établissement eut été convenablement agencé (plusieurs millions de francs), l'affluence (plusieurs centaines de personnes) fut telle que, pour faire face à l'abondante de-mande, il fallut acheter précipitamment auprès des bouchers, épiciers, et traiteurs du quartier beefsteaks, légumes et ¦ufs-mayo, avant de pouvoir les refacturer (évidemment à perte) aux convives du restaurant tout neuf.
Le lendemain, contre toute espérance et en dépit d'achats massifs cette fois-ci, la clientèle se stabilisa aux alentours d'une dizaine de personnes, ainsi que les jours suivants.
Après enquête, une explication toute simplette put être donnée de cette grandeur (éphémère) et de cette décadence (finale) : le jour de l'ouverture avait aussi été jour de grève de la part du personnel de cantine dans une très grande compagnie d'assurances qui faisait face au restau-rant ; cette grève n'avait duré qu'une journée, zénith du restaurant?

Là aussi, le vertige du premier client avait frappé.

L'INVENTEUR (PORTRAIT-ROBOT)
Je tirais peu à peu les enseignements de ces diverses expériences et, en particulier, je me mis à entrevoir ce qui devait pouvoir caractériser un inventeur, c'est-à-dire en principe, moi :


1°/ Ce n'est pas un spécialiste. Il peut avantageusement venir de l'extérieur du sujet.  (Pour moi, à l'époque, venant de nulle part, ce n'était pas difficile ; je n'étais pas un scientifique au sens ha-bituel , pas même un ingénieur qui connaîtrait tout un domaine de l'électronique.)
Que fait-il ? Il réunit deux machins qui existent, c'est-à-dire entre lesquels il CAPTE ou IDENTIFIE une liaison cachée (et ce en dehors des habitudes mentales auxquelles tout le monde - et a fortiori le spécialiste - est dressé).
Avoir une idée nouvelle c'est, nous l'avons vu, rassembler deux choses qui n'avaient pas été ré-unies avant (du moins dans la tête de l'inventeur).


2°/ L'inventeur en activité est en proie à une excitation si toutefois la confrontation avec un spé-cialiste n'a pas pour effet de modérer son excitation (et donc ne diminue pas les capacités inven-tives ).
Fébrilité totale à aligner les caractéristiques de l'idée et à en repousser les inconvénients ou les impossibilités.
Cette excitation est génératrice de foi à soulever les montagnes, phénomène de la plus haute importance dans la problématique (méconnue) de la mortalité péri-natale des idées.


3°/ L'inventeur sera plutôt électron libre que modèle de stabilité sociale. Contremaître chez Renault, huissier à Roubaix, viticulteur en Languedoc ou chef du personnel à la Sécu, il lui serait sans doute plus difficile qu'à un autre d'abandonner son travail, de fonder une entreprise à ris-ques (etc.), et il pourrait aussi tout simplement être un peu trop fatigué le soir pour agiter ses neurones après huit heures de travail.


4°/ Il doit être prêt à s'investir et à investir pour protéger son invention. Déposer une demande de brevet, la défendre, cela coûte de l'argent qu'il faut avoir, ou être capable de trouver. (Il doit normalement passer à l'expérimentation ; mais l'invention n'implique pas nécessairement, dans certains domaines, d'aller plus loin que l'exposé du principe.)
[Ainsi mon invention sur la télécopie s'est-elle arrêtée  au stade de la description sur papier officiel : le fait est que se cantonner à une description théorique, sans oser même déposer une demande de brevet, révèle à tout le moins qu'on ne se mouille pas, ce qui va évidemment à re-bours de ce que l'inventeur doit à tout prix s'efforcer de démontrer.)

5°/ Il doit trouver des partenaires financiers, qui se révéleront vite indispensables à l'avancement du projet.
S'il a une idée, il n'a pas forcément les moyens (financiers ou logistiques) de son idée ; donc il doit trouver, puis convaincre, d'éventuels bailleurs de fonds que son idée vaut le risque d'un investis-sement, permettant dans une première phase sa MATERIALISATION (modèle, puis maquette, puis prototype) et plus tard son éventuel développement.

C'est dans cet ensemble de problèmes que je me trouve soudainement plongé quand vient au monde l'idée de la carte à mémoire, processus qui, vu avec le recul de quinze années, apparaît comme une illustration exemplaire de ces quelques règles, dont on aura compris que je les consi-dère comme plate-forme minimale de lancement.


COMMENT VIENT UNE INVENTION [DEUXIEME]
Étape n°0 : imprégnation véritablement fébrile, liée à une exploration systématique  de ce ter-rain encore tout nouveau, et encore à peine défriché, de la logique électronique.

Contexte : c'était à la fin de 1970 que j'étais parvenu à faire fonctionner une machine capable d'additionner , à laquelle j'avais progressivement ajouté les deux autres opérations, avant le point d'orgue majestueux de la division, soit au total une véritable  "calculatrice quatre opéra-tions" entièrement câblée, pour environ 1 000 francs de composants et cent heures de fer à sou-der.
Malgré une fierté  à faire péter tous les clignotants de la bienséance, je me sentais évidem-ment incapable de rationaliser la chose jusqu'au point de la rendre industrialisable. Mais je lui supposai néanmoins un intérêt minimum comme kit pour monteurs & bricoleurs.

C'est auprès de Texas Instruments que je pris le risque d'explorer cette piste, tentant à mi-mots  d'avoir une conversation avec un homme de marketing sur ce genre de possibilités, les perspectives offertes, l'état d'avancement des travaux chez "les grands" sur le sujet, etc.

Mon interlocuteur parvint sans difficultés à me faire lui exposer complètement mon idée? après quoi il me révéla avec une ironie discrète le douloureux scoop propre à me faire redescendre de l'Olympe : présentation mondiale par Texas, la semaine suivante, au prix de 1 300 francs, de la première calculatrice individuelle quatre opérations.

Très frustrante, cette brève aventure m'avait cependant apporté, au moins, deux enseignements de première importance que la suite n'allait pas tarder à démontrer et que je n'aurais certes pas pu aller chercher ailleurs :
 - un inventeur isolé pouvait mener un projet concurrençant  une organisation telle que celle de T.I. ;
 - dans une affaire de ce genre, deux années au moins séparaient l'idée de sa commercialisation.

Deuxième temps : découverte (dans un magazine), des mémoires intégrées «à haute capacité» (1024 bits ), ou plutôt de leur existence jusqu'alors inconnue (de moi).

Les mémoires électroniques sont facilement représentables sous la forme d'un damier dont cha-que case contient une information élémentaire ou "bit".
Dans le cas d'un damier, ou tout simplement de la bataille navale, on peut définir chacune des cases en nommant la colonne et la ligne à l'intersection desquelles elle se trouve.
Un système de tableau à double entrée de ce genre peut rendre compte de la manière dont une mémoire électronique fonctionne :
Pour 1024 bits, 64 fils de commande sont indispensables au repérage de toutes les cases de la mémoire (32 lignes fois 32 colonnes = 1 024  cases).
En activant donc deux fils, l'un (en abscisse) désignant une colonne parmi 32, et l'autre (en ordon-née) désignant une ligne parmi 32, on pointe donc une case (opération d'adressage), dont on peut alors :
 - consulter le contenu (cycle de lecture),
 - forcer le contenu (cycle d'écriture), c'est-à-dire inscrire un bit (de valeur Ø ou 1), indépen-damment du contenu antérieur de la case.

Des mémoires effectivement équipées de ces 64 fils seraient en pratique difficilement manipula-bles, et ne pourraient finalement être mises en ¦uvre que dans des appareils extrêmement en-combrants. C'est pourquoi on a de longue date incorporé à ces mémoires une logique dite de déco-dage d'accès permettant de réduire le nombre de fils de commande à DIX .

Réfléchissant dans un troisième temps à la possibilité d'utiliser de telles mémoires comme sup-port de référence, je suis obligé de constater que, sur un mot donné (lui-même formé de plu-sieurs bits, par exemple 4), une information enregistrée, telle que 0101 (soit CINQ en langage décimal), pouvait à tout instant être modifiée, par exemple en transformant le troisième bit (à partir de la gauche) de 0 en 1 (soit 0111, ce qui transforme l'information CINQ en SEPT), ou en-core en transformant le quatrième bit de 1 en 0 (soit 0100, ce qui transforme l'information CINQ en QUATRE).
Dans un quatrième temps donc, je me concentre sur la recherche de moyens capables d'empêcher la modification ou la lecture d'un ou de plusieurs mots déterminés (par conséquent des mots à statut particulier, plus ou moins intouchables) contenus dans la matrice.

Je lance le grand jeu, c'est-à-dire que je procède à la mise en ¦uvre (parce que c'était décidé-ment une de mes préférées) de la méthode d'éloignement par travelling mental :
Dissection de la mémoire.
Celle-ci est constituée :
 - d'une matrice de stockage des informations ;
 - d'une minuscule intelligence permettant le décodage d'accès .

Grossir ou réduire la matrice ?
 ?Je ne vois pas ce que cela change.
Réduire l'intelligence ?
 ?Difficile, car celle-ci n'est déjà qu'embryonnaire.
Renforcer l'intelligence ?
 ?Lui dédier presque tout l'espace de la puce, et donc le rôle principal ?

Quel rôle spécifiquement, immensément intelligent ?

L'intelligence, c'est paraît-il l'adaptation : nous y voilà. Un composant servile (lisant quand et où on lui demande de lire, écrivant quand, où et ce qu'on lui demande d'écrire), incapable de s'adapter à la situation qu'implique mon problème : une situation plus complexe il est vrai que celles caractéri-sant le train-train quotidien des mémoires ordinaires, puisqu'il s'agit en l'occurrence de respecter non seulement les ordres reçus, mais aussi de CAPTER le statut particulier (jusque-là ignoré) des "mots intouchables".
Ignoré, ce statut l'est effectivement, en l'absence de tous organes spécifiquement chargés de sa détection. Il convient donc de combler ce vide, en concevant des moyens logiques propres à dé-terminer si (de par leur localisation, leur contenu, ou autres caractéristiques) tels mots ou sec-tions de la mémoire sont ou non accessibles (c'est-à-dire inscriptibles ou même lisibles). L'évaluation de la situation obtenue à l'issue de ce traitement  correspondra bel et bien au sta-tut recherché, et sera aussitôt exploitée par un organe préposé à la supervision des commandes :
 - empêchant la lecture du mot si celui-ci est réputé non lisible ;
 - empêchant toute écriture du mot si son statut est non inscriptible.

Véritable chien de garde de la mémoire, l'ensemble du dispositif sera donc finalement caractéri-sé, selon les différents cas de figure, par une action d'inhibition :
 - sur un mot à lecture interdite, les ordres de lecture provenant de l'extérieur seront inhibés, et par conséquent ne produiront pas d'effet ;
 - de même, sur un mot à écriture interdite, tous ordres de lecture (lecture d'un 0 ou d'un 1) se-ront inhibés, donc de la même façon non suivis d'effet ;
 - enfin (mais cela va sans dire), sur les mots dépourvus de statut particulier, les ordres d'écriture/lecture seront acheminés sans obstacle ni embûche.

En résumé, et à la hache : une mémoire ainsi agencée ne se laisse pas faire, au contraire de ses cons¦urs dépourvues de moyens inhibiteurs, qui obéissent à tous ordres reçus sans se poser de question ni faire leur mauvaise tête.

Cinquième temps : essayant alors une dizaine de schémas possibles, j'en identifiai quatre remplis-sant exactement les différentes fonctions souhaitées, tout en ne recourant qu'à un minimum d'organes logiques.

Recroisant enfin ce principe avec la réalité, je pouvais désormais prendre le pari que mes "moyens inhibiteurs" seraient facilement hébergés sur la puce, à l'intérieur de la zone logique chargée du décodage d'accès.

Épilogue : cette première séquence de l'aventure de la carte à mémoire ne s'acheva (à mes yeux) qu'avec la réalisation en composants «discrets» d'une maquette concrète, fonctionnelle , maté-rialisant bel et bien l'idée .


MEMOIRE ELECTRONIQUE, MEMOIRE HUMAINE : 
UNE SIMPLE HOMONYMIE
Ces références permanentes aux mémoires, exigées par le propos même, rendent indispensable de souligner, ici par exemple, à quel point, et par deux aspects au moins, les mémoires dites "d'ordinateur" ne peuvent en rien être rapprochées de la Mémoire (la nôtre) : leurs principales caractéristiques sont (et resteront sans doute) strictement inconciliables.

1) Dimensions du contenant
Autant on doit se contenter de la capacité (exprimée en kilo-octets ou méga-octets) caractéri-sant l'espace de stockage d'une mémoire électronique, cette capacité étant parfaitement définie au bit près, autant le processus cérébral nous permettant d'emmagasiner et de conserver des informations, au sens qui convient ici (souvenirs, connaissances, etc.), semble résolument étran-ger à ce type d'unité de mesure.

Il n'est pour s'en convaincre que d'imaginer un solide vieillard (genre vieux professeur), plein de sagesse et de santé, que l'on emmènerait successivement au cinéma voir Le parrain et , en Égypte, remonter le Nil jusqu'à Assouan.
Aucun doute qu'il reviendrait de ces expériences avec la tête bien plus pleine qu'avant, et qu'il pourrait assurément décrire (lui-même) très longuement le caractère des personnages du film, les détails fins du scénario, leurs visages, de nombreuses répliques et répondre avec exactitude aux questions qui lui seraient posées, pendant des heures, sur Le parrain et sur le Nil, non seule-ment en ce qui concerne les informations qui lui seraient restées présentes à l'esprit, mais encore en termes d'émotions ressenties, celles-ci devant représenter encore un bon paquet de méga-octets.

Il est absolument capital de bien se rendre compte que l'acquisition de ces informations nouvelles n'a entraîné aucun préjudice pour les informations anciennement stockées.
Les données acquises en dernier lieu ont donc bel et bien été ajoutées. D'où l'idée venant immé-diatement à l'esprit (mais qu'il convient sans doute de chasser) tournant autour de l'infini et de ces sortes de choses .

Il est peut-être concevable d'inventer pour pouvoir réfléchir à ce genre de choses une sorte d'infini humain, ou infini biologique (nouveaux jokers  donc) afin de permettre la manipulation de certains nombres particulièrement énormes accompagnant l'animal-en-général [mais tellement plus intéressants quand même chez l'animal-homme (mémoire)], et par ailleurs l'ordre du vivant (A.DN, chaînes chromosomiques, etc.).


2) Dynamique du contenu
Les mémoires électroniques sont foncièrement effaçables, réversibles, modifiables, rectifiables, etc..
Mais les EPROM, EEPROM (et même PROM) sont modifiables par construction, c'est-à-dire que l'on peut en changer le contenu informationnel non seulement par élimination des données, mais aussi par altération de celles-ci :
 - inversion de bit dans une EEPROM ;
 - effacement global puis réécriture d'une information légèrement ou très différente dans le cas d'une EPROM ;
 - forçage d'un bit à 1 (de façon à transformer par exemple le chiffre CINQ en SEPT), avec une simple PROM.
Bref, la perspective d'un changement d'état de la mémoire est certaine. Mais il s'agit d'un chan-gement d'état informationnel, et de rien de plus, c'est-à-dire que la quantité totale d'informations élémentaires (bits) contenue par la mémoire est rigoureusement la même avant et après le changement d'état.
Ordinateur --> mémoires
--> mémoires -->  souvenirs
-->  souvenirs --> certitude
--> certitude --> preuve -->  justice
La mémoire humaine est, elle, farouchement rebelle, totalement inaccessible, à l'hypothèse même d'une modification de son état ne procédant pas de l'ajout pur et simple.
Ajout, ajouter, adjoindre, ad-jonc-tion, aucun moyen  de faire autrement.

Si l'on se souvient que le boulanger de notre enfance portait un chapeau bleu,
Et que l'on se fasse administrer la preuve que ce chapeau était bel et bien jaune,
Nous ne disposons d'aucun moyen opérationnel pour corriger ce souvenir.
A fortiori, si le boulanger ne portait en définitive pas de chapeau, même impossibilité : la sup-pression du souvenir chapeau ne se peut pas .

Cette différenciation entre Mémoire (humaine) et mémoires (électroniques) ouvre des perspecti-ves sans doute intéressantes (et pour l'instant encore vierges) dans les champs de réflexion liés à l'amnistie judiciaire, alors même que le problème de l'irréversibilité de notre mémoire est déjà relié par de nombreuses ficelles à la problématique de la justice en général : souvenirs, témoins se remémorant une situation, preuves d'un fait basées sur un témoignage, etc.
Il est en tout cas satisfaisant d'observer que, par une très courte transitivité, irréversibilité et culpabilité se trouvent ainsi reliées, ce qui confirmerait [s'il en était encore besoin] le rôle écla-tant joué par cette dernière notion dans toutes choses ici-bas .
 












CHAPITRE 6.1
Le radoteur.

« Quand les hirondelles volent bas,
les souris dansent,
parce qu'elles se sont trompées de proverbe. »
Cavanna.



SHANNON ET LES PREMIERS ESSAIS
En 1975, un an avant le tout premier "lancement" de la carte , un de mes associés, professionnel de l'innovation et de la P.I. , commença d'exprimer ses préoccupations à mon égard, pressentant (et en l'occurrence : redoutant) l'arrivée de quelque nouveau démon (idée, projet, envie, etc.) au rang de favori parmi mes sujets d'excitation (eux-mêmes ayant traditionnellement le statut de générateurs de bonne énergie ).

Je ne devais pas, à son avis, propulser un deuxième projet (surtout s'il s'agissait d'une nouvelle invention), ni même me hasarder sur quelque autre piste sous peine de susciter un doute immédiat chez nos principaux partenaires (ou pressentis tels), et donc in fine déconsidérer le plan carte à mémoire encore dans les limbes.
Après, selon lui, une invention jugée aussi unanimement prometteuse, je donnerais assurément l'impression de n'avoir pas encore tout donné, que d'autres idées éventuellement plus attractives encore  arriveraient certainement (à condition de savoir attendre) ; bref, que cette carte avec son circuit intégré n'était peut-être pas nécessairement la trouvaille finale, c'est-à-dire celle après laquelle on ne cherche plus où creuser, parce qu'on creuse.

Je suivis ce conseil prudent, affectant de me considérer désormais comme interdit d'invention publique sacrifié sur l'autel de toutes les espérances, celles du très-sacré, très-fragile, très-prioritaire plan carte à puce.
Mais la pomme était déjà à moitié croquée.

Tentant pendant quelques semaines de comprendre ne serait-ce que certains des mots employés dans l'ouvrage réputé "abordable" du célèbre théoricien de l'information Claude Shannon, j'avais fini par me replier sur le modeste espoir  de récupérer au passage une idée, un concept, l'esquisse d'une notion, ou même seulement une bribe de connaissance en provenance DU Shannon (comme on dit dans le grand Ouest).

Mendeleev s'amusait lui, dans le grand Est, à prédire la place qu'occuperont , dans sa célèbre Classification périodique des éléments, tels ou tels corps simples encore extérieurs à notre connaissance, dont l'apparition, ni plus ni moins qu'immanente, relève d'une probabilité unitaire, et dont par ailleurs la molécule ou l'atome nous sont d'ores et déjà connus avec une probabilité "fa-vorable" de valeur P (sachant P évidemment inférieur à 1).
Sorte de Mendeleev qui aurait travaillé sur des 1, sur des 0, sur des vibrations et sur des ryth-mes (en général rapides), en lieu et place de corps simples et d'électrons lourds, Shannon, per-sonnage hors du commun - et certainement l'un des scientifiques ayant marqué de sa plus formi-dable empreinte la civilisation qui est la nôtre -, a connu la consécration qu'il méritait, dans les mêmes conditions en quelque sorte que Mendeleev ; ayant réussi à formuler une théorie autonome et complète des systèmes de transmission et de traitement du signal, il a unifié cette théorie en définissant dès cette époque  les lois, règles et principes qui caractériseraient nécessairement, le jour venu, de futurs modes de transmission de l'information analogique "numérisée", parmi les-quels compact-disque, téléphonie contemporaine (radiotéléphone, satellite de communication, etc.), télécopie, sans compter les réseaux de toute nature, dont il a su prévoir et quantifier, vingt ans avant leur apparition dans la vraie vie, débit et limites.
Se demandant, au cours de cet itinéraire, combien il fallait prélever d'échantillons dans un signal périodique, quel qu'il soit, pour garantir le respect d'une certaine bande passante , il établit par la théorie (puis, longtemps après, par la pratique) que les échantillons de signal devaient être prélevés à un rythme multiple de la fréquence du signal le plus aigu à transmettre. Dans la foulée, il nous a fourni un second renseignement précieux : la valeur du coefficient multiplicateur.
Ainsi, avant Shannon, on ne sait simplement pas pourquoi ni dans quelles limites fonctionnent ces canaux que les PTT et les militaires du monde entier exploitent depuis bientôt un siècle.
Après Shannon [et Nyquist], on sait que pour transmettre par échantillonnage les modulations suraiguës de la prodigieuse Oum-Kalsoum  il faut s'arranger pour prélever 2,5 x 14 000, soit 35 000 échantillons par seconde, pas moins.
On aura deviné que 2,5 est précisément le coefficient universel établi par Shannon.

Finalement, la loi de Shannon a prouvé son infaillible applicabilité à tous les systèmes d'information (par exemple  tous les dispositifs capables de transmettre, émettre, recevoir, traiter des signaux.)
Or, ce n'est pas si souvent que sont mises en évidence des lois opérationnelles  dont la portée est si générale qu'un domaine majeur de la Connaissance s'en trouve littéralement coiffé, en même temps d'ailleurs que de nombreuses autres disciplines .

Seule, à peu d'exceptions près, en effet, jusqu'à présent, la Relativité nous a habitués à un degré aussi élevé dans la généralité du discours : cela parce que, précisément, son domaine d'interférence et les conclusions qui sont déjà les siennes concernent effectivement toutes cho-ses dans cette vallée de larmes, et même plus loin.
Dans une mesure différente, la thermodynamique est elle aussi amenée à procéder par super et hyper-notions, dès lors qu'Ordre et Énergie (pour ne citer que les deux principales vedettes) sont au programme.
Et voilà Shannon qui nous propose une tentative de programme commun entre Thermodynamique et Information.

INFORMATION ne serait à l'en croire qu'une forme particulière d'ORDRE, et à ce titre obéirait aux mêmes lois ;
INCERTITUDE supplanterait in extremis INFORMATION ; ce qui ne laisserait comme forces en présence  qu'ÉNERGIE et INCERTITUDE, avec cependant la vague perspective de voir INCERTITUDE finir par rafler la mise, dans le cadre d'une vision du monde donnant la préférence au Diable (Hasard grossièrement déguisé) plutôt qu'au Bon Dieu (notre représentation préférée de l'Énergie [créatrice] et donc symbole d'une Happy End pour notre Univers à nous).

Tout cela brutalement résumé.



DECOUVERTE DES SOURCES D'INFORMATION COHERENTES
Et ma persévérance n'avait pas été vaine.
Shannon avait en effet exercé son audace sur de très ambitieux autres projets, notamment celui de fournir une théorie des sources d'information, et avait parcouru à cet occasion un petit bout de chemin en compagnie de nos héros désormais familiers :
 - hasard
 - entropie
 - information.

Sans aller, cette fois-ci du moins, jusqu'au bout de sa démarche, il trouva néanmoins de quoi jeter sur le papier quelques règles établissant un degré minimal de cohérence entre sources d'information et données.

_______________________________________________________________
SOIENT CINQUANTE MOTS D'ANGLAIS PRIS AU HASARD. SHANNON POSTULE L'EXISTENCE D'UNE LOI DE COMPOSITION DE CE SOUS-ENSEMBLE DE LA LANGUE, NON NEUTRE, ENTIEREMENT DETERMINEE, ET VA S'ATTACHER A DEMONTRER LA RIGUEUR DE CETTE LOI.
_______________________________________________________________

Commençons par prendre l'espace précédant un mot (PRIS par exemple) appartenant lui-même à la source d'information "Soient........loi".

Puis :
0/ Avançons alors d'une position, et examinons le caractère (P de PRIS) désormais pointé.
1/ Notons cette lettre temporairement, au dos d'une vieille enveloppe.
2/ Parcourons maintenant la phrase dans sa longueur, lettre par lettre, "en anneau"  .
3/ L'objectif est de trouver une autre lettre identique à celle notée sur le dos de la vieille enve-loppe.
4/ Nous repérons le P de POSTULE, qui est ainsi le premier caractère émis par la source.
5/ Inscrivons ce caractère à l'encre, directement sur le livre.                                     P

Réitération de la phase 0 : avance d'un pas, et examen du caractère (O de POSTULE) désormais pointé.
Réitération de la phase 1 : notons cette lettre temporairement, au dos d'une vieille enveloppe.
Répétons maintenant les opérations 2-3, 2-3, 2-3, etc., jusqu'à ce qu'un nouvel O soit trouvé.
Réitération de la phase 4 : nous repérons le O de LOI, qui est ainsi le deuxième caractère émis par la source d'information.
Réitération de la phase 5 : inscrivons ce caractère à l'encre, directement sur le livre.  O
         
Réitération de la phase 0 : avance d'un pas, et examen du caractère (I de LOI) désormais pointé.
Réitération de la phase 1 : notons cette lettre temporairement, au dos d'une vieille enveloppe.
Répétons maintenant les opérations 2-3, 2-3, 2-3, etc., jusqu'à ce qu'un nouvel I soit trouvé.
Réitération de la phase 4 : nous repérons le I de COMPOSITION, qui est ainsi le troisième carac-tère émis par la source.
Réitération de la phase 5 : inscrivons ce caractère à l'encre, directement sur le livre. I

(Sautons cinq cycles correspondant à la production de T, R, E, N)


Réitération de la phase 0 : avance d'un pas, et examen du caractère (E avant-final de DETERMINEE) désormais pointé.
Réitération de la phase 1 : notons cette lettre temporairement, au dos d'une vieille enveloppe.
Répétons maintenant les opérations 2-3, 2-3, 2-3, etc., jusqu'à ce qu'un nouvel E soit trouvé.
Réitération de la phase 4 : nous repérons le E final de DETERMINEE, qui est ainsi le septième ca-ractère émis par la source.
Réitération de la phase 5 : Inscrivons ce caractère à l'encre, directement sur le livre.   E

Réitération de la phase 0 : avance d'un pas, et examen du caractère (E avant-final de DETERMINEE) désormais pointé.
Réitération de la phase 1 : notons cette lettre temporairement, au dos d'une vieille enveloppe.
Avec la sortie de ce marqueur de fin de mot (espace, ou tout signe de ponctuation) le processus est terminé.
Les caractères successivement émis par notre source ont été :

P O I T R E N E

Cette suite de lettres ressemble d'une certaine façon au «style» général de la chaîne de départ (bien que POITRENE n'existe sans doute pas ).

A quoi tient donc cet indiscutable phénomène de ressemblance, si étranger d'habitude à tous les processus mécaniques ?

L'explication tient au caractère probable, ou improbable, de la présence de tel ou tel doublet :
 - PO, par exemple, apparaît deux fois (POstule, comPOsition) ;
 - OI, de son côté, apparaît trois fois dans la source ;
 - Quant à IT, on ne le compte qu'une fois, mais une fois quand même ;
 - Au contraire, PA n'apparaît pas une seule fois, et la probabilité est donc nulle de le voir produit par la source.
Au total, chaque lettre émise par la source apparaît nécessairement dans une position conforme à la distribution caractérisant la source : le O vient après un P, mais avant un I .
Soit finalement : PO(2)?OI(2)?IT(1)?TR(2)?RE(3)?EN(5)?NE(2).

Les couples émis par la source sont donc en toute certitude présents dans la chaîne initiale, dans cet ordre exact, et ce au moins une fois.

Ce trait caractérise également les débuts et fins de mots : aucune série ne pourra comprendre un M comme finale, puisque la source ne comprend aucun mot se terminant par M. Pour la même raison exactement, aucune série ne pourra avoir J comme initiale.
Littéralement fasciné par les propriétés incroyables aussi bien que par la confondante simplici-té  de cet algorithme, j'ai jeté sur le papier quelques noms de fleurs et, "à la main", exactement comme nous venons de faire, déniché en quelques quarts d'heures plusieurs compositions littéra-les entièrement nouvelles et indiscutablement florales .



QUICK & DIRTY : PREMIERE MACHINE A MOTS
De plus en plus intéressé, et désormais impatient, je déclenche sur-le-champ l'enfer électronique (fer à souder, compteurs, comparateur et mémoire). En moins de quinze jours, le miracle se re-produit : un petit assemblage gros comme une boîte à chaussures, muni d'une toute petite impri-mante (genre tickets), produit dès qu'on la branche les plus infinies variations sur le thème déci-dément inépuisable des fleurs, au rythme d'une composition par seconde à peu près.

Quand des copains viennent me rendre visite , ils doivent subir d'interminables démonstrations, consistant invariablement en liasses de tickets de caisse, scotchés puis réunis en paquets de vingt , et dont l'ordre méthodique devait impérativement être conservé, afin de permettre les comparaisons subjectives, de visiteur à visiteur , qu'exigeait prioritairement le caractère en-core expérimental, n'est-ce pas, de ces investigations lexico-linguistiques.

Ce n'était désormais que listes, listes, et listes encore : indénombrables alignements de composi-tions méta-para-péri-florales, que mes indulgents copains, copines et visiteurs avaient bien de l'amitié à accepter d'évaluer, cocher, annoter, compter, en une épreuve d'endurance d'autant plus méritoire qu'eux-mêmes ne parvenaient visiblement pas à déterminer, pour de bon, si le spectacle que je leurs donnais correspondait plutôt à une percée technique, ou plutôt à un jeu de société .
L'ensemble était très lourd, et force m'était bien de constater que tout cela n'avait aucun rap-port avec la carte à mémoire.
L'apparentement le plus proche qu'on pouvait trouver à ce "domaine" était sans doute la poésie, et de plus aucune raison particulière n'existait pour qu'Innovatron se dote d'un département res-ponsable de la fabrication de mots nouveaux.


LE RADOTEUR
Je continuai finalement de façon plus ou moins hobbyiste , jusqu'à l'amélioration du système, que je commençai alors à désigner sous le nom de Radoteur (en raison de son infernale propension à se répéter lui-même). De câblé , le système devint programmé grâce à Jean-Pierre Leroy   et se transforma donc en une séquence d'instructions, ponctuellement exécutées - l'une derrière l'autre, et sans jamais de surprise - par un microcalculateur (c'est-à-dire un petit ordinateur à fonction unique avec lequel on peut dialoguer par le truchement d'un clavier et d'un écran ).

Puis, tardivement mais finalement touché moi aussi par la véritable grâce semée autour d'eux par les fondateurs-animateurs-dirigeants d'Apple, la première chose que j'appris à mon ordinateur Apple2 fut le Radotage. Enfin, à son heure, le Macintosh fut dressé, et radote désormais sur simple demande.

Le Radoteur tel qu'il se présente aujourd'hui va beaucoup plus loin que la rotation toute simplette de l'anneau originel.
Un des équipements les moins créatifs dont je l'ai depuis maintenant rehaussé est un filtre anti-radotage, lui interdisant de faire semblant d'avoir trouvé quelque chose, lorsque en réalité le mot produit a déjà été créé au cours de la même session (ou bien même existe depuis le tout-tout début, tel quel, dans la liste-source). Dès que le système produit un mot, il le conserve en mé-moire et vérifie, avant toute nouvelle proclamation, qu'il n'y a identité avec aucun mot déjà enre-gistré. (Sa mémoire est donc composée de deux sections : liste-source, fichier des mots fabri-qués.)
Cette fonction apparemment toute simple de filtrage a mis en évidence un phénomène absolument saisissant : le ralentissement inexorable de la vitesse de production. Comme un humain qui se met au travail, le Radoteur commence par produire des mots assez rapidement, puis il a de plus en plus de mal à en trouver, et son rythme ralentit (progressivement certes, mais de plus en plus rapidement), jusqu'à atteindre un niveau risible. Une liste-source d'une centaine de mots com-mence par produire environ cinq mots par seconde, puis deux par minute au bout d'un quart d'heure, et un par jour au bout d'une semaine.
Il va sans dire que cette analogie supplémentaire entre création humaine et création électronique m'étonne [comme on disait sous Molière] et me comble depuis le tout premier jour. Aujourd'hui encore, je ne me lasse pas de la constater.

Le Fidélisateur, de son côté, institue la notion de cadrage variable : là où n'étaient considérés à l'origine que des doublets, sont désormais prises en compte une infinité de combinaisons possi-bles. Non seulement, donc, une lettre en avant, une lettre en arrière ("1.1"), mais aussi deux en avant, une en arrière ("2.1"), et ainsi de suite : 3.1, 4.1, 2.2, 3.2, etc.
La fonction 1.1 est donc remplacée par x.y, c'est-à-dire que des constantes deviennent des varia-bles.

Souvent risqué , ce mécanisme est ici, tout de suite, très séduisant : les mots deviennent beaux ! Et encore plus ressemblants qu'avant ! Le phénomène déclenché dans le silicium par le Fidélisateur est en effet le suivant : plus le cadrage est "large" (somme X+Y), plus le Radoteur a du mal à produire des mots nouveaux, puisque ceux-ci comprendront des suites de lettres de plus en plus longues (3 + 2 = 5 lettres, par exemple) obligatoirement déjà présentes, par principe, dans la Liste-source.
Mais, en revanche, la petite capacité de production subsistant fournit des mots de plus en plus fidèles à la Liste-source (véritable langue d'origine) et donc bien plus facilement prononçables (entre autres qualités).

Le Pondérateur n'exerce son effort que sur les Listes-sources, et assemble des listes de diffé-rentes origines en une Liste uniforme.
Dans le cas d'un... travail (?) sur mon fichier de cinquante insultes, une production typique res-semble à :


orveux bordebile chat glante hiatique mepriereux saloperi orrible foire ignomi rachat pourritu merdiot veux crache pourrible ignobese sanglaviot morverole mondel inie horrie ideux agonie enfoireux immon saloparde oble orverosse sale agondel poufiatique meprisseux bordurritu pour-ris imbese ideulis putainjure merdure glanglaviot enfoutain rache hiat poure vomini orrie immo-che chatiqueulis vachiasse horri monde salante craclurevure ? ? ?

En incorporant à ces «insultes», grâce au Pondérateur, des listes de noms de fleurs et des pré-noms féminins, je fais cohabiter dans un mot plusieurs  évocations.
Le Radoteur a créé par exemple anémonde, enfoirette, où l'on reconnaît comme à livre ouvert les combinaisons de pâquerette, anémone, immonde (entre autres).

Certaines de mes fonctions inaliénables demeurent, bien sûr :
 - le dosage de chacun des fichiers (par exemple : cinq parts de prénoms , dix parts de fleurs, une part d'États américains), un peu comme l'obtenteur de roses ou le parfumeur doit se débrouiller, je suppose, pour déterminer la proportion des diverses composantes participant à ses tentatives ;
 - la surpondération d'un mot. Travail sur une Liste-source de 100 fleurs, à laquelle s'ajoute 200 fois le prénom Sabrina (ou bien 500 fois  California) ;
 - l'élimination a priori de certaines sonorités, de certains mots, ou de certains genres de mots, connus  comme trop dangereux car de nature à gâter la production finale ;
 - le repérage, sur la liste enfin produite, des mots intéressants mais aussi l'amélioration à la main des mots apparemment mauvais, c'est-à-dire finalement l'introduction d'une impureté (dose d'er-reur) dans la liste, l'adjonction ou la suppression, ici ou là, d'une ou deux lettres (cette manipula-tion permettant à elle seule de porter à 2 ou 3% un rendement initialement très inférieur à 1%) ;
 - la re-génération, ou second degré de Radotage, consistant à faire Radoter le système sur sa propre production (elle-même brute de machine ou améliorée artisanalement), ou encore sur sa Liste-source enrichie du meilleur de la production Radotée (quelques dizaines de mots, jamais plus).

Travail «créatif» toujours au premier plan donc, puisqu'il faut constituer des Listes, les corriger, les affiner, les doser entre elles, décider du cadrage, intervenir sur la production intermédiaire (réinjecter avec ou sans pondération), etc.

Par exemple, il faut pouvoir raffiner une production comme :

vanessee coqueline fabiennesota katiane camilla ordurielle amaryse perveine oeille michel colora-lie cole huguet annine nicolette natachat florado yolange babeth gentiana vermontana vervenche fabiolaine vacheline sylvania ghislande josetts valérianne gentine josiana clémentiane romaria violetta paquerite amaryland jacquelicot madeline agonia ignoming viridiane racha ludmillet san-glantine adeleine maryllis belle mariane coquerine bette méla estherine agather églante muguette louisiane bégoni salaudine caline viola pamélanie sandra oliviane tatia romarine mepriscilla gabrina diana pennsylviane corinnessa isabelladone sabriel élizabetty islaine florali salabamara oeillette glycinthème colorielle romarguet justiane hampshine carolette islanther glanthe louisia coqueli-non wyomi salentine adelweisse amaranium jacine estelladone flore indiane angélie jeannice jose bérénie ghislaire violete amaranie romarylin laetitiane mélanthe paulie vandrine amarjola mugue-rette églaine florrina lavand coquerite azalériana pristine colombia azalériane glantianne jasminia beth émilladone aurenge marizona patrice chrysante yolainesévelyne debilie gérantine simonia sabette amarania lolivia imbecille texande marjolaieul laudrey bellado volumbine véronie idiane neviève adège myosota hortensin glavande nathilde edelweisse tulie gérantiane oeilla chrysande coralicot amarjolaieul régina florada rhodetty élis nick nicot virgine meprimevère violet agalie stéphine aude mariam narciss ludmille nadelweisse bordure horraine danium colubilis michidée groseline muguerite rossette narcisseuse anémonde rosette vachussee félia clarin thée éliza-bette muguere putah mariel rachania marysante verolita lucine verite mexicot genevadasse juline laviolanièle bella judine fridahlia chat georginie roma chryse claieul lavanium magatherine josia églanthe rite bénédith églain connessachel maryllina carmentine fabine capucie gérancois anglan-tanie claranium connarciss maudith amarjolaine babelladone bernadèle angermone emmanueline delweisse hortensiane sidone sabiolet perveux loralie julipe aurélicot frantiane arlène morvenche huguerette irmaine craclure gérante dorothérèse pissipi béatricie pascalie hortenne éverveine mathy lesliette saline oeillis tulis glandra pervence chriss merdelawai poufiassa orduri camiliane azalérielle paolaine joséphar foire coqueriture ginie missorchideux édictoireux michemarylande dahomarina jacque edelicot coridiot sylvande bérence dahliana merdiquelly madette eugénicolet oeilletts penne cathalie violaieul volubile pourrite volubilise jesse arine anny clémen annina caro-letta amarjorin gabrie liane poure horcine laie veilaine odelissane julisse conne santul gite pathi-sèlette aliania lubilliquet lisseux glasmillette gensia prinecine meprine ignomaryse bégladon myose capucin béglasmintis violubie laime éliania némoche vane flopaquet gensianthe glyne murene cotia belweilie gélicoque maïtépharia myolie amarjole warylvireineedwis judice pivolette gélicutathée-mordellette génémone paquet missot jolexicole jacis antenchris angérite bére calériscoque bor-nar idée bectonsida ricola mine olette horcia imengérite jorrite élémone égondie amarjolette maure elie chryllavalis bruyèret égone lucin bégladèle marithy nédahlillet romarysalori hariane ange clée myoret pivolavalie chel florte jache camarjolette vadone lita chine dette gélicte bégla-do carosot marie rosot glabine élie pauditte jeane ohin voire colianie capute résédasse sylène minar laudrane émenthe fabrine illiquer idegone cothèvre clarguere yose coline dahlillet barmone matith paulicky orrise béralette annicoque huste sédahlillete bénia résédiantis maskana agontis nessia marosola vomiconiummylise brane magana orane laine pivola merdurris frie mugélicoque josabinne anglasmintis égine jurible kenne gridée marandelisse marandrine liperverimon géliconna mona amarcherma ronicoin azaniquet némon clarite claudmicine gensette chidiquet yomana rhor-cine romarysa eulisse nardeux ghidée béglada salansacis lole rénuphariat floriolette catrignoin corianthe maridoral kath paolgabetty auline félizonnebia milliquet jachane merose bruyèrentia capuck jencine poufia oblette léonium rolaise nicarictine jermaryline lucielvane violubile misline jeanny marte oraclaie oklanthe marandelan gélène chèmevure marotia mexanthe isca hérose ro-minonine iness flolanne bégladonium salas foisisse flord fabriss sale margue marandeliss marjo-lette violure alind dane catrine annasse fanupharia marine odine aure marging radakotia angéritu-cin vivièlette azalérène louta coren ? ? ?

A partir de prénoms féminins, d'insultes et de noms d'États américains savamment ajustés par l'homme, le Radoteur produit en effet ces 519 noms qu'il est évidemment indispensable de trier, enrichir (et éventuellement bricoler un peu, à la main, sans fausse honte) afin de finir par ex-traire de l'ensemble viridiane, romarine, flolane, nathilde, laetitiane, vivia, misline ou floriolette.

Une chance, donc, que j'aie poursuivi cette sorte d'achèvement du Radoteur, car, dans les années très difficiles qui ont suivi le lancement solennel (premier du nom) de la carte à mémoire, soit trois longues années sans revenus d'aucune forme, il m'a permis de tenir le coup en vendant aux industriels, cabinets de marketing, agences de pub, des listes riches de dizaines et de dizaines de noms possibles pour une nouvelle laque censés évoquer à la fois (et y parvenant en effet) la douceur et l'éclat du cheveu, la femme, le mouvement, le sport, etc.


LE RADOTEUR ET LA MUSIQUE
Partant du principe de Shannon, j'ai aussi, avant même le passage à l'informatique, essayé de coder certains des Petits Préludes de Bach. Affectant un signe à chaque note, j'ai pu traiter trois octaves de douze notes chacun (do, do dièse,, dièse etc.) avec les lettres de l'alpha-bet et les chiffres pour les transcrire sous la forme de suites de signes.

A partir du prélude en majeur (BWV 925) l'algorithme a dérivé la série suivante: 0TTSTVM MLTLJS JEQES0 ESHHSHJHSH, ?


Sur ces suites de signes, le Radoteur peut ensuite travailler et offrir ses propres productions (sous forme bien évidemment de suites de lettres), qu'il faut alors transcrire sur une portée . Et voilà comment je me suis retrouvé, avec l'éblouissement que l'on devine, devant une partition ressemblant effectivement à Bach. On y trouve le thème, dans la généralité de ses directions mélodiques (mais aucune indication rythmique, puisque par principe seules des notes noires peu-vent être produites, sans attributs d'accent ou de valeur).
De la même manière, j'ai traité Amsterdam de Brel, L'Auvergnat de Brassens, Les feuilles mor-tes de Kosma , Les yeux noirs... avant de travailler, comme pour les mots, sur des fusions de fichiers et de produire un mixage de Kosma/Brel, Brassens/Bach, etc. .
Cette production ne rapporte pas un centime.


LA COPIE
Maintenant que le Radoteur existe sur Macintosh, il rencontre à son tour - comme tout logiciel - le problème de la copie.

De par sa nature même très accessible, et capable de travailler tel quel sur toutes les langues à alphabet, il est tout à fait propre à amuser et même épater les amis, un bon dimanche après-midi, sans aucun effort. Et comme tout programme, même si sa création a représenté des milliers d'heures de réflexion/analyse puis de programmation/mise au point, quelques secondes suffisent, sans avoir à dépenser un seul centime , pour en effectuer une copie conforme.

Le LOGICIEL a en effet cette particularité - inconcevable avant l'informatique - qu'il peut faire donner naissance à une situation d'un genre absolument nouveau (et d'ailleurs quasi para-doxale), qu'un législateur pourrait ainsi qualifier :

REPRODUCTION ILLICITE D'UNE CREATION INTELLECTUELLE
SANS AUCUNE INTENTION DE L'UTILISER.

Appelons donc "situation du dimanche après-midi" celle de deux copains qui, se montrant leurs micro-ordinateurs , en viennent à se copier tout à fait gratuitement l'un pour l'autre un pro-gramme, un autre puis encore un autre, sans effort aucun bien sûr, pour la simple raison qu'il reste de la place sur la disquette qu'ils ont chargée... Le logiciel, aussi élaboré et précieux soit-il, en vient alors à être considéré comme un tas, un paquet que l'on reproduit et que l'on diffuse en le niant donc complètement : il occupe en effet maintenant la place occupée précédemment par du vide... [Voir Chapitre 9 : Ubiquité.]
Il perd toute valeur. Valeur économique, vis-à-vis de son créateur, et valeur d'usage puisque ses fonctionnalités propres ont été purement et simplement ignorées lors de l'opération de copie globale (amas de logiciels). Comme si un ami, à qui je donne une cassette vidéo type 240 (quatre heures) pour qu'il me copie un Tex Avery que j'ai manqué l'autre soir chez Eddy Mitchell, me rend la cassette avec non seulement le dessin animé, mais aussi le dernier Aldo Maccione qu'il a enre-gistré  sur la même cassette.
La comparaison avec la copie de la musique ou de la vidéo n'est d'ailleurs pas véritablement du même ordre de facilité. Copier un disque vinyle ou compact ou une cassette (audio, vidéo) réclame un réel travail (trouver les câbles ad hoc, les prises leur correspondant sur les appareils, bran-cher le tout, etc.), et surtout absorbe un véritable temps, qui est tout bêtement celui de la durée du film (Autant en emporte le vent) ou de la musique (le Ring).

Or, la copie d'un logiciel ne réclame que quelques secondes.
 
La comparaison avec la copie du livre n'est pas non plus sérieusement opposable : combien de di-zaines d'heures à photocopier le Marcel Aymé sorti en Pléiade, le tout pour n'arriver qu'à une improbable exploitation du résultat (feuilleter le soir au lit, ou dans le métro, ce pavé de papier grossièrement agrafé...) ?
Chaque jour, sous nos yeux, l'importance relative des biens matériels par rapport à celle des biens immatériels s'inverse graduellement. On compte d'ores et déjà moins en termes de produc-tion de fer ou de céréales qu'en circulation d'informations.
Un certain degré de domination, non pas économique, ni culturel, mais à mi-chemin , peut se mesurer par le compte de biens immatériels de toute nature, qui offrent ces traits communs d'avoir un fonctionnement pyramidal (une seule source offre les mêmes services à tous), et d'être... copiables.


QU'EST-CE QU'UN BIEN COPIABLE ?
C'est une suite d'informations, presque toujours à caractère séquentiel (il y a un début et une fin), dont une reproduction à l'identique ne coûte que le prix du support. La différence entre l'objet fabriqué, de l'ère industrielle, et le produit marqué (support d'information, déjà post industriel) réside dans le fait que la copie d'un objet matériel coûte au minimum le prix de l'objet de départ alors que la copie de l'information ne coûte rien, et confère même à chacune des répli-ques une valeur égale à celle de l'original .

Le DAT (enregistrement digital), qui menaçait à l'origine toute l'industrie mondiale de la repro-duction de musique, a pendant un certain temps cristallisé sur lui les inquiétudes : un dispositif anti-copie doit-il ou non être systématiquement installé sur les magnétophones digitaux ?
Si le dispositif anti-copiage n'est pas installé, les magnétophones pourront créer des copies d'un compact-disque de qualité strictement identique à l'original (puisqu'il ne s'agira, dans la copie comme dans la source, que d'une information strictement binaire).
Affrontement, aux dimensions planétaires, donc, face au problème clairement posé : que va deve-nir l'industrie du compact-disque ?
Mais les opérateurs industriels en jeu sont aussi de grands producteurs de musique, et ils peu-vent choisir une autre solution pour se protéger. Pour instaurer un système anti-copiage, il suffit d'obliger le processus de copiage à passer à un certain moment par l'analogique, donc à perdre au moins une fois au cours des étapes successives le caractère totalement numérisé (binaire) du son. Les copies n'auront plus la perfection de l'original. Les grands industriels (Sony, Philips, Toshi-ba...), à supposer qu'ils se mettent d'accord sur un tel système, se trouveraient dans une situa-tion curieuse.
Une telle entente serait bien sûr totalement contraire aux principes de libre concurrence qui - très consensuellement - gouvernent le milieu économique ; et de plus, chacun des industriels y participant serait à la merci complète de celui du groupe qui déciderait subitement, rompant uni-latéralement l'accord, de commercialiser un appareil sans dispositif anti-copie pour empocher seul toutes les parts du marché mondial.


LA PROTECTION FUTURE DES LOGICIELS
Aujourd'hui, déjà, la création assistée par ordinateur est en train de faire disparaître les mé-tiers qui se situent, dans le cycle industriel, entre l'idée de l'objet et sa fabrication en usine (dessinateur, maquettiste...). C'est en effet le concepteur  qui crée, assis devant son ordina-teur, un rasoir, une bouteille, un circuit imprimé ou [presque] n'importe quel objet industriel. Il lui attribue ses caractéristiques, et ces données, saisies sur son clavier, sortent de l'ordinateur sous la forme d'une cartouche magnétique, pour être introduites, à l'usine, dans une sorte de machine-outil et finalement piloter le robot qui assurera la fabrication complète de l'objet (ou au minimum la forme de son moule). Le circuit va d'une machine à une autre machine, DIRECTEMENT .
Projetons-nous maintenant un siècle en avant pour imaginer le paysage industriel. La production des biens matériels a été presque entièrement automatisée, les emplois correspondants sont en particulier perdus, et seul le domaine des biens informationnels emploie encore un peu de monde . Les créateurs seront donc avant tout des créateurs de logiciels, qu'il s'agisse de télé-commande de robots ou de création d'images de synthèse?
Ces biens sont tous vulnérables à la falsification et à la copie. Il sera donc capital d'assurer leur sécurité pour permettre au système économique de fonctionner.
La carte à puce pourra alors entrer en jeu, comme outil de protection du logiciel. En effet, elle seule pourra garantir leur incopiabilité. Pour prendre un exemple concret, on sait qu'aujourd'hui toutes les machines à laver le linge fonctionnent sous le contrôle d'un microprocesseur, c'est-à-dire d'un logiciel. Comment l'inventeur d'un système qui commande de manière tout à fait nou-velle les machines à laver peut-il envisager de protéger son nouveau logiciel et empêcher une co-pie à l'infini, qui correspondrait à sa propre ruine ?
On peut dès maintenant avancer que, même dans un siècle, la carte à puce ne relèvera pas de la copie comme le logiciel ou la page de livre qu'on photocopie. Pour risquer une forme d'analogie, disons que la copie d'une carte à puce correspondra peut-être à ce qu'est actuellement, pour un particulier, la photocopie d'un volume de l'Encyclopædia Universalis?

En effet, au c¦ur de son fonctionnement, à la différence de celui d'un circuit imprimé, se trou-vent des processus chimiques. La photo d'un circuit imprimé, sa représentation imagée permet-tent de dévoiler son fonctionnement : tel segment du circuit conduit ou ne conduit pas le courant.
La carte au contraire, qui est un circuit intégré, et non plus un circuit imprimé, est composée de parties en silicium, aluminium, phosphore, antimoine, etc. plus ou moins oxydées, plus ou moins impures. Pour être plus précis, il s'agit de parties chimiquement très pures, mais auxquelles on a ajouté des impuretés - une molécule de bore, d'arsenic... pour un million ou un milliard de molé-cules par exemple - qui en changent totalement le fonctionnement. Ces processus échappent entièrement à l'image, ce qui les rend impossibles à analyser, et dépendent entièrement de la "recette" utilisée lors de la fabrication (à quel moment faut-il ajouter telle impureté et à quel moment telle autre ?) un peu comme le résultat donné par le Radoteur dépend de la recette exacte (préparation, mélange des fichiers, falsification  des résultats...).

Bien sûr, la carte peut donner l'impression d'être alors un outil de contrôle, d'interdiction, mais, en empêchant la prolifération des logiciels-parasites, elle remplira un rôle globalement positif .

Supposons un logiciel (très futuriste) qui permette, à partir des téléscripteurs d'agences de presse, la production directe, en image de synthèse, d'un journal télévisé sous la forme d'un speaker  de synthèse qui annonce les nouvelles. Une fois fabriqué, ce logiciel pourra être repro-duit à l'infini, comme tous les logiciels ; mais, sans la carte à mémoire qui lui sera adjointe, il ne fonctionnera pas (ou, pire, il fonctionnera mal). La chaîne de télévision qui voudra utiliser ce logi-ciel devra donc régulièrement acheter une nouvelle carte à puce, un peu comme l'usager actuel du téléphone, afin d'assurer le bon fonctionnement du logiciel.

Par quelque bout qu'on prenne le problème, la prolifération et la duplication des logiciels sont nuisibles, tuant la poule aux ¦ufs d'or, et empêchant en définitive le créateur de passer de l'idée à sa réalisation. Pourquoi un inventeur se donnerait-il la peine de faire passer une idée à son stade de réalisation concrète, ce qui réclame de lui un effort gigantesque, si la vente de piz-zas ou la gestion d'un hôtel permettent de vivre beaucoup plus à l'aise ? La seule solution actuelle consiste à vendre très cher sur le moment une production, et à l'abandonner ensuite à la copie sauvage....

RADOTEUR ET DICTIONNAIRE
Un dernier projet qui me tient à c¦ur, dans le domaine de la production de mots, combine le dic-tionnaire et le Radoteur. A partir d'un dictionnaire "saisi" - il en existe désormais (à la diffé-rence de l'année 1984, où j'avais eu cette idée) - on va se demander quels produits (ou notions) pourraient être imaginés, apportant une innovation appréciable dans un secteur donné : automo-bile, ou encore - pas de risques inutiles - cuisine.
Dans un premier temps, l'ordinateur va extraire l'ensemble des mots qui comportent le terme cuisine dans leur définition, et mettre dans un même sous-fichier toutes ces définitions..

On trouvera ainsi :
o COUTEAU : accessoire de cuisine servant à émincer la viande...
o RECHAUD : instrument (électrique ou à gaz) permettant la cuisson des aliments..., etc.

Cet ensemble de définitions va être soumis au Radoteur qui va produire des définitions, c'est-à-dire des phrases. Les premières phrases produites seront des définitions, au participe présent, de forme très pure ; les suivantes devront être remaniées par l'homme, et sans doute révéle-ront-elles des objets sans existence mais riches (peut-être) de quelque potentialité, bref inté-ressants. De plus, le travail sur les équivalences syntaxiques et lexicales réalisé depuis plusieurs années facilitera grandement le travail sur les définitions, le Radoteur pouvant travailler non plus seulement sur un mot (émincer) mais sur tous ses équivalents (couper, tailler, hacher, etc.) .
Si le premier fichier n'est pas suffisant, on pourra procéder à une sorte d'exponentiation, en élargissant la Liste-source à l'ensemble des mots qui comportent dans leur définition un terme DONT LA DEFINITION CONTIENT  le mot cuisine.
Le radotage va se faire sur des phrases qui ont toutes à voir directement ou indirectement avec la cuisine, et, comme dans d'autres cas, le processus d'invention peut alors démarrer parce qu'on sort, ici à l'aide de l'ordinateur, des rails mentaux, des habitudes de réflexion acquises, pour relier des éléments qui vraisemblablement ne l'ont jamais été.
Dans la création de mots, de définitions, comme dans toute invention, il ne s'agit en fin de compte que d'arriver une fois de plus à maîtriser le désordre . Le désordre mène à cette in-sondable notion d'entropie "positive", qui contient en elle-même le germe de son propre manque d'intérêt.


PRODUIRE SOI-MEME SON TEXTE, CHEZ SOI
En 1975-1976, avant l'utilisation de l'ordinateur mais déjà dans une perspective de type informa-tique, je demandai à des amis de jouer avec moi. Le jeu proposé consistait à faire honnêtement ce que pourrait faire à notre place un ordinateur sur la base de tout ce qui peut se dire ou avoir été dit dans la langue française.
Le principe était déjà celui du cadrage du Radoteur, mais étendu à la taille du mot, c'est-à-dire avec l'idée de fabriquer des phrases. On n'associait plus des suites de lettres mais des chaînes de mots.

Prenons l'exemple d'un cadrage 3.1 : le joueur doit disposer de trois mots de départ pour en don-ner un pertinent c'est-à-dire possible, qu'il ajoute à la suite, un peu comme dans les papiers pliés surréalistes du jeu du Cadavre exquis.

Soit le début :
Les glaçons finissaient...

Le joueur doit ajouter un mot plausible qui est :
de
Le pliage fonctionne alors et le joueur suivant disposant de glaçons finissaient de? ajoute le mot vraisemblable :
fondre.
La situation devient plus intéressante quand on ne dispose plus que de :
finissaient de fondre....
puisque l'orientation sémantique donnée au départ à la phrase par le mot glaçons a disparu et que le processus de type automatique fonctionne désormais seul.
 
Le tout repose sur une conception markovienne, c'est-à-dire - si j'ai bien compris le sens de ce mot - entièrement SEQUENTIELLE de la chaîne de langage. Après un élément donné doit apparaî-tre tel autre type d'élément dans la chaîne. Sont exclus d'une telle conception du langage les phénomènes de rétroaction sur des éléments précédents comme l'intervention d'éléments d'au-tre nature que ceux de la chaîne elle-même.

Les chaînes de Markov et l'étude de suites dans leur séquentialité peuvent avoir d'autres applications. On pourrait peut-être par exemple, à partir d'interprétations marko-viennes de l'évolution des cours en Bourse d'un titre donné , et, si l'échantillon étudié est as-sez large, arriver à certaines conditions de prédictibilité.
[En revanche, ce type de procédé est exclu pour l'arrivée des courses du tiercé.]

Un complément de la consigne consiste à imposer aux joueurs de fonctionner dans un certain type de "texte mental", donc avec un référentiel donné : on ne construira par exemple que du texte narratif, ou du texte policier, ou gastronomique, ou sportif, etc.
Toutefois, comme dans le mélange de fichiers du Radoteur, on peut combiner deux référen-tiels  et demander une production qui couvre deux domaines, tout l'intérêt résidant alors dans la variation des consignes : politique et sport, science-fiction et diplomatie, amour et mécanique, etc.

Bien sûr, le domaine de production privilégié est le texte poétique qui s'accorde bien avec les rapprochements surprenants de mots que cette technique peut opérer. Dès la mise en place du principe de cadrage, les résultats furent probants.

On y trouvait :
La mer était calme, ce printemps était tendre.
J'aime la couleur de tes lèvres, la fraîcheur du miel de Provence ou d'ailleurs.
Madame la marquise est encore morte, car elle jouissait très joliment avec le teint blafard.
(ca-drage 2.2)

Certaines phrases étaient correctes du point de vue de la syntaxe et du sens :
La musique adoucit l'âme du poète mort.
L'indépendance n'est pas seulement la marche en arrière sur l'Amérique.
(politique, cadrage 3.2)
La majorité silencieuse s'est prononcée hier soir : un important message de réconciliation et de promesses fallacieuses. (politique, cadrage 3.2)

D'autres nécessitaient des retouches, une falsification semblable à celle opérée sur les produc-tions du Radoteur :
Le Roi de France, grand pays des géants, ombrageait (à corriger en : ombrageaient) le beau gar-çon fou.

Enfin, la création opérée sur des types de textes très prédictibles, comme les horoscopes, offrit des surprises :
En ce qui concerne votre mariage, avec un important risque de voir bientôt votre mari, vous serez amoureuse. (cadrage 3.2)
Votre vie sentimentale est marquée par une légère inquiétude qui sera passagère. Mais ne vous inquiétez pas pour l'homme. (cadrage 3.2)


Malgré la présence d'abondants déchets, comme avec le Radoteur, et à condition de rester dans les limites absolues de la phrase, le processus est utilisable par tous et sans autre matériel qu'un papier et un crayon. Il produit automatiquement des textes surprenants (et en général nouveaux) à partir d'un cadrage et d'un ou deux référentiels donnés aux joueurs qui émulent  le fonction-nement d'un ordinateur.


LES PETITES ANNONCES
De par le caractère répétitif de leur structure , les petites annonces ne pouvaient pas échap-per à ma volonté de fabrication. Voici un programme élémentaire qui permet d'en créer à loisir à partir de fichiers créés préalablement, et de deux instructions informatiques élémentaires :
 - le tirage au sort, qui décide de manière aléatoire laquelle de deux possibilités va devoir être exécutée,
 - et le Go to, qui envoie l'opérateur, humain ou électronique à une instruction donnée.
Ce programme est donc utilisable, lui aussi comme jeu de société, manuellement, avec des sacs qui contiennent des petits papiers classés selon les catégories demandées et un simple dé (détermi-nant l'une des alternatives tirées au sort, l'autre les nombres pairs se voyant attribuer une des valeurs du tirage au sort, un nombre impair l'autre), ou sur une machine.
On créera dans un premier temps les fichiers suivants :

JUSTIFICATION : c'est la raison de l'annonce (exemples : Cause départ, Double emploi, Décès?).

DEMANDEUR : la manière dont il se présente (Monsieur, Veuf, Pilote de ligne, Radical de gauche, Zoophile?).
 
QUALIFICATIF : la qualité (au sens large) dont le Demandeur se prévaut ou qu'il demande à l'Ob-jectif (39 ans?).

PROBLEME : ce qui provoque l'annonce (Cherche, Cède, Rencontrerait?).

OBJECTIF : ce qui est demandé (Villa bord de mer?).

PROBLEME AUXILIAIRE : ce qu'on pourrait ajouter de tel en fin d'annonce (Intermédiaire, Pro-fessionnelle s'abstenir?).

Les résultats pourront ressembler à ce que la machine m'a donné :
o EXPL AGRIC CH FRAGILE GAZELLE 50 A POUR SORTIES
o ECOLOGISTE 30 A CH VEUF
o CAUSE DEPART EMBAUCHE IMM EXPL AGRIC PASSIONN PSYCHAN
o ETUDIANT CHE DAME SENSIBLE AVEC REMORQUE
o SOCIETE CH CADRE DOCILE
o JEUNE LOUP BIEN CH AVOCAT DESINTERESSE POUR AMITIE DURABLE
o FRAGILE GAZELLE SENSIBLE CH RETRAITE DES POSTES HYPER-SENSIBLE POUR AMITIE DURABLE.

Ou même, tout simplement, cette production entièrement automatique  :
o MONSIEUR CH DAME.
On aura deviné que le corpus de départ, autrement dit le vivier d'annonces réelles préalablement engrangé, était pondéré autour de plusieurs sources, finement dosées entre Le Particulier (auto-mobiles : achat/vente), France-Soir (offres d'emploi, divers), et bien sûr  Le Nouvel Observa-teur.


LES PROVERBES
J'ai aussi réalisé le même genre de travail (et on peut le réaliser, seul, à une toute petite échelle) avec les proverbes, dictons ou maximes qui suivent. Il suffit de photocopier les deux colonnes ci dessous, et de les faire coulisser de haut en bas pour créer de nouvelles expressions d'une [fu-ture ?] sagesse populaire :


Les chiens aboient      la caravane passe
Messieurs les Anglais  tirez les premiers
Pierre qui roule      n'amasse pas mousse
Qui veut noyer son chien     l'accuse de la rage
Un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras
A bon chat        bon rat
A c¦ur vaillant  rien d'impossible
Abondance de biens     ne nuit pas
A l'impossible       nul n'est tenu
Après la pluie    le beau temps
L'appétit  vient en mangeant
Il n'y a pas de fumée  sans feu
Qui vole un ¦uf vole un b¦uf
Ventre affamé       n'a pas d'oreille
Tel est pris   qui croyait prendre
Qui sème le vent     récolte la tempête
Plus on est de fous   plus on rit
J'y suis     j'y reste
Un bienfait    n'est jamais perdu
Qui a bu      boira
Qui aime bien      châtie bien
Tant va la cruche à l'eau    qu'à la fin elle se casse
?il pour ¦il   dent pour dent
Qui se ressemble  s'assemble
Veni vidi     vici
Nul n'est prophète  en son pays
Qui va à la chasse   perd sa place
Rira bien  qui rira le dernier
Qui veut la fin      veut les moyens
Tout est bien    qui finit bien
Un de perdu       dix de retrouvés
En avril        ne te découvre pas d'un fil
Exemples :   Après la pluie, rien d'impossible
       En avril, tirez les premier
     Tout est perdu en son pays
      Qui sème le vent perd sa place
  Tout est bien, la caravane passe
        Qui veut la fin n'amasse pas mousse
     L'union vient en mangeant
       Qui veut noyer son chien ne nuit pas
    A c¦ur vaillant, dix de retrouvés
       L'appétit n'a pas d'oreilles.

Ou encore mon préféré  : Veni, vidi, j'y reste.


INTERVIEW EN GUISE DE CONCLUSION
BRUNO - Mais enfin, monsieur Moreno, comment caractériser toutes ces recherches ?
?Il n'y a là que de la marginalité dans la marginalité, même plus d'informatique, encore moins d'électronique !
Personne n'est intéressé par ce type de création poétique. Ne serait-il pas plus intéressant de dégager vos motivations personnelles ?
?N'y a-t-il pas en premier lieu l'angoisse du créateur qui attend avec impatience qu'une machine prenne sa place ?
?Et puis la mégalomanie de l'inventeur, possédé par l'impatience de se trouver dans la position de Dieu lui-même, c'est-à-dire d'avoir inventé quelque chose qui sache inventer 
?
?Enfin, franchement, la recherche sur la production de langage n'est-elle pas liée à un problème personnel de communication ?

L'AUTEUR - Mon cher nègre, pas de questions personnelles ici.











 
CHAPITRE 7
Problématique des papiers, mystère de l'Identité.


« Quand Staline déclarait la chasse à l'ours ouverte,
 les lapins prenaient le chemin de l'exil.
Car, s'ils n'étaient pas des ours, ils n'avaient aucun papier
pour le prouver ».
Cavanna



MONOLOGUE INTERIEUR
Tututtt ! Tchoutchou ! Rémi donne un bonbon à Jean-Paul La ma-man de Ré-mi est très bonne et très gen-tille avec son pe-tit gar-çon qu'elle ai-me bo-coup Ré-mi ai-me sa ma-man Pourquoi di-sent-ils donc que je suis mort, que je suis fou ? (Ça me rappelle Guimard et Sautet)
Moi seul, seul, sais si je pense correctement, et je sais que je ne suis pas mort En tous cas, je sais que je pense J'ai conscience Je suis conscient Ça fait ffrrrrr dans ma ptite tête. C'est à ça qu'on doit reconnaître si on est vivant ou décédé Mort ou vif, comme ils disent sur les affiches de luckyluque : WANTED ! ! !
Papiers s'il vous plaît : vé-ri-fi-ca-tion d'identité Didentité Véé, rii, fii, caa, tion Vérification Vérificatsion !

Vrifcationdidentité ! J'ai conscience qu'un flic me demande mes papiers "Papiers" ! pour une vrif-cation Une vrfcationdidentité Y veut vrifier Vrifier que jsuis.... Même pas vrfier que jsuis moi Y veut vrfier Y dit qu'y veut vrifier Vrfier mon i-dentité Mon identité = moi
Moi, c'est ce qu'il y a d'écrit sur le papier plastifé que je porte sur le poumon droit Sur mon poumon droit Mon poumon à moi, dans ma poche à moi de ma veste à MOI
Moi, qui suis le type à qui on demande de montrer ses papiers au pluriel, afin de prouver, lui, qu'il en a bien, des papiers au pluriel Parce que s'il en a pas, le type, des papiers, ça barde
On l'emmène au co-mmissariat afin de vrfier son identité Afin de l'identifier Car il faut absolu-ment savoir qui quelqu'un est Sinon, on peut tout supposer, et on n'a aucune raison de le croire quand il déclare : "Je m'appelle Edgar Morneplaine, j'ai 29 ans, et je suis né à Saumur (Loire-Atlantique)" Alors, pendant tout le temps où on le mettra en prison et où on lui fera son procès pour vagabondage (va-ga-bondage), on ne saura même pas comment l'appeler, ni qui on condamne-ra, ni même qui on libérera C'est pour ça qu'il faut absolument vrfier lidentité de ceux qui, comme moi, ont l'air louche
Si j'ai pas de papiers, on me considère comme un va ga bond, et on me punit comme tel Non pas parce que je n'ai pas de papiers, ça serait trop dégueulasse, mais parce que je ne coopère pas avec eux. C'est pas vrai, disent-ils, tu t'appelles pas Edgar Morneplaine, le seul que nous ayons en fiche est mort quinquagénaire en Algérie, et il était né à Bourron-Marlotte (Seine-et-Marne) Comment que tu t'appelles de ton vrai nom, et où k't'es né ?
"Je m'appelle Edgar Morneplaine, j'ai 29 ans, et je suis né dans le XVIIIe, clinique Beausoleil"
C'est pas vrai !

Et comme on peut pas encore comparer la photo du gars avec les trois milliards de photos d'iden-tités mises en fiches dans cette putain de vallée de larmes, pas moyen de lui attribuer un nom, des prénoms, date et lieu de naissance, signes particuliers, numéro matricule, et le toutim
Alors s'il s'obstine, le type, ça fait "outrage à agents et à magistrats dans l'exercice de leurs fonctions" Sur la Costa Brava, ou dans un urinoir public, ou au claque sur une dame qui vit de sa tendresse, ça coûte moins cher Mais dans l'exercice de leurs fonctions, alors là c'est différent Et si y s'obstine encore, ça fait qu'on l'emmène dans un endroit spécialisé, après qu'un expert l'ait déclaré "schizophrène latent, apparemment irresponsable mais sans danger d'accès violents"

Et si, quand je vis, je rêvais ? Ça en serait un drôle de rêve
Et comme les rêves, il paraît que c'est court, ça serait un rêve qui se passe entre le quarante-sixième et le quarante-septième ding de mon réveil qui sonne en faisant ddrrrrinnng, pour que je me lève et que j'aille à l'école, ou passer mon bac, ou passer mon deuxième bac, ou partir en va-cances, ou aller au boulot, ou partir aux îles Fidji ?
Alors comme ça dure, se dit le vagabond qu'on frappe pour qu'il avoue comment il s'appelle, où il est né, son numéro national d'identité Je suis fou je suis fou
Ce qui est difficile, c'est de pouvoir déverser sur les autres, sous une forme abordable, ce qu'on se dit tous les jours dans sa ptite tête Car il est bien évident que c'est ça, qu'on a à dire On peut le dire à sa femme (qui ne rêve que de ça), à son psychothérapeute (qui n'en peut mais), à son directeur de conscience (qui comprend de travers), à son confesseur (qui jouera à vous punir), à son bout de papier mais pour la Communication c'est pas ça

Ou alors il faut improviser, mais depuis qu'ils ont inventé la psychanalyse, on ne sait jamais s'ils ne vont pas profiter d'une virgule mal placée pour vous transformer en un cas clinique, passion-nant peut-être mais autre Nous sommes tous des cas cliniques allemands
Et, de toute façon, comment les mots, misérables chaînes de caractères, pourraient-ils servir à véhiculer les soliloques de la conscience ! C'est comme si on voulait faire une déclaration d'amour en morse( Ou en gwBasic)

Sans vouloir jouer les puristes, on peut demander - et je demande : mais les nuances (!), où sont les nuances, qu'est-ce qu'on en fait des nuances ? Les "nuances" de la sensation, de la perception, les subtilités de la conscience, - si-j'ose-dire ?

J'ai décidé que tant qu'on n'aurait pas inventé la télépathie il faudrait renoncer à communiquer En attendant, on est très seuls
Il faudra décortiquer un mec, brancher sur tous les points de sa ptite tête où il passe du cou-rant, des fils électriques, et les faire rentrer dans une machine placée au centre de la terre - par exemple à Saumur - de façon à ce que tout le monde puisse se brancher dessus si il veut

Mais le problème, c'est que la conscience ce n'est pas, ce n'est pas un haut-parleur : donc il n'y a pas dans notre tête UN FIL qui va à un haut-parleur/conscience, mais plein de fils qui vont dans tous les sens et, pour une raison que je ne m'explique pas, nous sommes conscients Ya pas de centre

Un centre, un truc, un endroit où tout converge et qui fait qu'on entend la musique, qu'on voit la ligne jaune, la 2 CV qu'on veut doubler, le motard dans le rétro, le cendrier trop plein, le pare-brise qu'est sale, l'essuie-glace qui tressaute, le soleil qui se couche, la pluie qui s'annonce, et on a un peu trop chaud, et envie de fumer, et des fourmis dans les jambes, et on a trop mangé, et on a une crotte de nez qu'on voudrait bien extraire, et on regrette nos quinze ans, et on a peur parce que les pneus sont lisses, et on se demande comment on va finir le mois, et on espère voir une station d'essence à l'horizon, et on a sommeil, et on a le cafard !

Et tout ça constitue l'enchevêtrement le plus serré qu'on puisse imaginer : non pas un fil rouge, et un fil bleu, et un fil vert, et un fil vert clair, et un fil noir, et un fil bleu marine, et un fil jaune citron, mais trois millivolts de 2 CV, 5 millivolts de trop chaud, 1/2 millivolt de fourmis, 0,52 milli-volts d'envie de doubler, 10 millivolts de pneus lisses, trois mégahertz de cafard

Alors vous pensez si ils me font marrer, les minables fieffés connards qui essaient d'intéresser le monde à leur vidéophone en couleurs, permettant de parler à un gars tout en voyant sa tête - en couleurs - pendant qu'il vous répond ! hi-fi + télévision SECAM, le degré 0,01 de la communica-tion, l'imposture magistrale, le comble du modernisme, la honte de la pensée Drrrrinnng
Un coup de crosse sur la tempe, un coup de poing dans le dos, en route pour le bloc, on va t'ap-prendre, mon lascar, à vagabonder dans notre beau pays sans papiers et avec les cheveux longs
Et sale avec ça ! Fainéant ! Parasite ! Un coup de balai, et débarrassez-nous de cette vermine

Savez-vous que les tubes en polychlorure de vinyle stratifié représentent un marché en pleine expansion... Nous en importons l'équivalent de 26 millions de dollars, pour une consommation na-tionale qu'on a pu évaluer à plus de septante millions (HT), alors même qu'on s'attend à une aug-mentation encore très sensible de la demande intérieure dans ce secteur Si vous voulez mon conseil, investissez, mon cher, investissez dans le tube PVC, vous ne le regretterez pas Les tubes sont en période de profonde mutation, et c'est le moment de saisir la balle au bond D'autant que la matière première ne coûte pratiquement rien !
Moi, si j'avais vos capitaux?
Monsieur le Ministre, Monsieur le Préfet, Mesdames, Messieurs
La lutte contre les trafiquants de devises est à l'ordre du jour : faut ce qu'il faut Et surtout ne jamais dire fontaine je ne boirai pas de ton eau L'assassinat de cet ambassadeur allemand au Guatemala, quelle chose ignoble D'autant qu'il n'y était absolument pour rien
J'ai entendu dire qu'il avait une femme et plusieurs enfants Et il n'a jamais fait de le nazisme ! Il paraît qu'il était très doux et que c'était un homme d'honneur, très discret Mon mari a entendu ça au poste Et à la télé, ils ont dit exactement pareil Vous pensez !

A chaque fois, à chaque fois que j'arrive à ce carrefour, le feu est rouge Et pourtant je ne pars jamais au même instant par rapport à l'horloge que constitue ce feu, et il n'y en a aucun autre entre mon point de départ et lui C'est tout de même incroyable

Il y en a que ça laisse froids, moi ça me rend peu à peu paranoïaque, parce-ce que avec tout c'est pareil : la queue à la poste ("the other line goes faster", selon François), la panne d'essence quand je suis à trois kilomètres d'une pompe, les factures quand je n'ai plus un sou, les boutons de man-chettes disparus quand je suis pressé, les gens qui ne viennent pas quand je me sens seul et qui viennent quand j'arrive à foutre une nana dans mon pieu, et puis les feux rouges, tous les autres feux rouges, l'ensemble des feux rouges terrestres, et leurs complices sens interdits

Et pourtant, pourtant, je ne pourrais pas citer une personne parmi toutes mes connaissances qui ait seulement remarqué ce phénomène - ce qui tendrait à prouver que j'en suis seul victime - alors que moi je deviens peu à peu fou, fou à lier, et que j'ai envie de conduire un tank pour pas-ser quand même, pour brûler ce feu à toute vitesse, écrasant tout sur mon passage, à contre-sens. Et un jour, je le ferai, quand je serai grand
Alors on voudrait que je vote, que je fasse la queue pendant trois quarts d'heure à la mairie pour sentir au-dessus de moi l'inventeur du suffrage universel rigoler, rigoler follement tandis que je glisse mon enveloppe dans la caisse sous le regard grave du premier assesseur qui pense : "Celui-là, il aurait pu se raser pour venir faire son devoir électoral" J'ai beau avoir un sens aigu de la démocratie, je ne voterai que lorsque nous serons trois à pouvoir le faire : moi, et deux autres

La cellule où l'on m'a enfermé roule vite à travers les rues de la ville C'est comme un ventre, où je suis protégé des autres tant que quelque chose ne change pas J'ai peur des bruits insolites Si une situation change, tout peut arriver Anything can happen Happen contre moi, toujours contre moi, toujours me défendre, toujours subir parce qu'il est difficile de résister Tout est violent, quand ça change, il vaudrait mieux que rien ne change jamais, qu'on sache une fois pour toutes que rien ne changera, que la vie c'est ça

L'existence fixe, pour ne plus être attaqué ; même si on s'ennuie Pour pas s'ennuyer, il faut mon-ter et descendre Or, dans monter-et-descendre, il y a descendre, avoir mal, se faire menacer Subir le chant des mecs dans Le crépuscule des dieux, et Sacha Distel sur France-Inter
Après le Top-50, il y les résultats complets des courses, et puis après le journal (accablant) de Patrice Bertin, et puis après du sport, et puis après Guy Lux, et puis après on passe sur Europe et Elkabbach, et Eve Ruggieri, et Blanc-Francard, et Micheline de Bozieu-Tucé
Alors autant mettre des disques, mais alors là on s'enfonce un peu plus, on entre encore plus dedans soi-même Et pour la santé mentale, c'est pas bon du tout
Ce qui serait formidable, ça serait de vivre l'instant précis où l'on s'endort quand on est fatigué à en mourir Dans Les choses de la vie, le type est tellement fatigué de son accident de bagnole qu'il en meurt, mais c'est de la fatigue et rien d'autre Ca doit être inouï de mourir dans ces conditions là, plutôt que de mourir d'une balle dans la nuque

Je suis SUR que la douleur est absente de la mort, que la mort n'est qu'une explosion - boum - de la conscience, conscience d'être, que la mort c'est le nirvâna. Mais la mort par fatigue seule-ment, pas la mort subite, cela va de soi
Et puis la mort, c'est précisément l'instant où l'on sait que plus rien ne changera jamais plus C'est la sécurité totale, un utérus ultime, le recroquevillement dans les quatre dimensions à la fois
Ne plus craindre, ne plus être tripoté, ne plus subir la conscience, se reposer de la vie après toute une existence
ÊEtre lâche, comme ils disent, pour ne plus jamais l'être, mais ce n'est pas par lâcheté qu'on se suicide c'est par folie, et c'est par fatigue qu'on se laisse mourir



SOLILOQUE HALLUCINE?
?Face à ma confidente machine à écrire : rumination vengeresse après interpellation policière, un soir de 1971 (mobylette mal garée).
FACETIES EXISTENTIELLES
Ma mère m'a raconté comme une anecdote plaisante, quand j'avais neuf ans, comment à ma nais-sance j'étais un bébé fort laid. Typique manifestation, selon elle, d'une certaine injustice imma-nente, puisque certains nouveau-nés trouvent la beauté en partage dès le premier jour ; ainsi le bébé de sa voisine de chambre à la maternité, une Turque restée dans le coma après son accou-chement.
Ma mère trouvait ce petit splendide, et en tout cas plus beau que moi.
Un matin, elle s'aperçut que l'infirmière  avait inversé, au retour du bain, les petits bracelets de tissu qui permettent de repérer les enfants... L'espace d'un instant, ma mère eut -  dit-elle -  la tentation de ne pas signaler l'incident.

Récit qui me plongea dans un paradoxe de style métaphysique, tel qu'on peut en vivre à l'âge de dix ans, et m'amena tout naturellement à me demander qui j'aurais été  si j'avais été un autre... Vivrais-je au fin fond de la Turquie ou bien  entre Aboukir et Bonne-Nouvelle, à quelques mè-tres d'ici comme ouvrier turc de la fringue ?
Plutôt onirique, presque imaginaire, la situation rapportée par le récit maternel m'a tellement frappé que j'en ai toujours un souvenir parfaitement net. Me voilà en train de forcer certains rapprochements, de comprendre certaines manies.
Travestir son identité dans les jeux et les canulars (déguisement social), se demander sans cesse qui est sincère et qui ne l'est pas, ou bien qui est exactement qui, tout cela au travers des mas-ques que la vie sociale impose et de l'opacité hermétique de notre boîte crânienne, etc. De l'usurpation d'identité à l'invention pure et simple de raisons sociales, d'activités, ou de noms ou de statuts, cela tourne décidément toujours autour de la notion d'identité.

Bien sûr comme dans toute situation de ce genre, et comme dans tous les rapprochements que, par exemple, la psychanalyse peut provoquer, l'effet d'une telle découverte sur la réalité est totalement nul. On met peut-être à jour un ressort profond de son fonctionnement, mais cela ne change rien ni à la vie, ni à la façon de s'y tenir ou même de la ressentir. Rien.

Encore ici l'incertitude sur l'identité ne se fonde-t-elle que sur une chaîne d'hypothèses : nurse hors du commun, distraite ou malveillante, circonstances particulières (malchance ou mauvaise humeur), mère indigne. Et, même dans l'hypothèse où toutes ces conditions se seraient conju-guées pour faire d'un Le Quesnoy un petit Groseille, au moins l'enfant existe-t-il : Malakoff plu-tôt que Chatou, la belle histoire !

Tandis qu'un autre cas de figure bien plus dévastateur et surtout mille fois mieux distribué donne vraiment de quoi gamberger. Qu'arrive-t-il en effet aux petits dont les parents divorcent prématurément, moins de quatre ou cinq ans par exemple, après la naissance de l'enfant ?
Je parierais pour ma part que la pire forme de doute s'insinue bien vite dans leur paysage mental.

Puisque les parents se séparent, c'est sans doute qu'une erreur les avait fait se rencontrer. L'erreur, ça n'arrive pas forcément. J'aurais donc pu ne pas naître. J'aurais pu ne pas exister ! Ma présence dans ce monde n'était pas obligatoire !
Et en principe, les adultes n'en font pas, des erreurs. Sérieux comme des papes, on devine que tous leurs efforts sont consacrés à n'en pas commettre. Ils n'auraient donc pas dû faire l'erreur de se croire faits l'un pour l'autre . Cuisante nuance : j'aurais dû ne pas exister, ou, ce qui re-vient au même, je n'aurais pas dû venir au monde.

Ils vivent dans une hantise de l'Erreur, qui -  les obligeant à douter d'eux-mêmes - leur fait sentir ce que peut être le désespoir. Surtout, elle les rappelle lourdement aux impitoyables réali-tés du Temps. L'erreur ne serait pas autre chose qu'un stimulant intellectuel si l'Irréversibilité n'était pas absolue. C'est pourquoi, les seules erreurs fréquentables sont celles qui voudront bien - tôt ou tard - se laisser oublier. Justement ! Un enfant c'est inoubliable. Grâce à moi, moi tout seul, ceux qui m'ont engendré n'oublieront jamais leur erreur.
Nombre d'enfants, dans cette situation, en profitent certainement pour s'habituer à l'incroyable idée que leur présence ici-bas est véritablement accidentelle puisque normalement ils n'auraient même pas été conçus.

Ils sont en quelque sorte des rescapés de l'inexistence.

Sans doute, réchauffent-ils le petit ulcère existentiel qui chaque jour s'avance un peu mieux à chaque méandre de leur existence : être soi, être un autre, et même - n'ayons pas peur des mots - ne pas être .
Peut-être leur reconnaîtra-t-on plus tard un certain goût pour les blagues et les canulars et tou-tes les autres façons - certaines moins innocentes - de la mettre à l'épreuve, cette identité : usurpation, camouflage, abus (connexions faciles avec l'alcool, les drogues : se changer le dedans de la tête = se changer tout court = être un autre).

Situation intéressante, aussi, que celle de l'enfant d'une fille mère (ou mère célibataire). Dès le début de son éducation externe (école maternelle), lui seront décrits - sans encore aucune nuance - les principes premiers de l'organisation sociale :
Homme + femme = mariage
procréation après mariage = enfants
homme + femme + enfants = famille.

Ceux-ci apparaissent d'ailleurs, ainsi que d'autres Règles tout aussi supérieures (ne pas traverser quand le feu est vert pour les voitures, ne pas se pencher par-dessus le balcon, etc.) alors même que tous les jours, dans sa maison à lui, sa propre maman ignore apparemment - et impunément - l'autorité de ces «règles».
Cet irrespect ne passera certes pas inaperçu de l'enfant. Peut-être, dans sa table de références, une petite graine profitera-t-elle de ce climat permissif pour établir le principe d'une transgres-sion possible de toutes lois ou règles de jugement, y compris les plus apparemment basiques.


INTRODUCTION A LA PRENONYMIE
Le début des années minitel a été marqué par les premières et puissantes crises de rire déclen-chées par la découverte (sur l'Annuaire électronique) du nom des gens. Tout simplement.
L'idée de chercher dans cette direction s'était trouvée fortement encouragée par une première perle (un abonné du nom de Hittler), puis par l'apparition quasi fortuite, sur l'écran, d'un abonné au téléphone nommé Joyeux, dont le prénom était tout simplement Noël. Voilà : une famille Joyeux (patronyme plutôt sympathique) qui accouche d'un garçon, et qui choisit de le prénommer (parmi 200 prénoms masculins disponibles en France) NOËL.
Je connais ainsi un malheureux enfant, Courtecuisse de son nom de famille, et Nicéphore de son prénom.

J'ai eu droit à un traitement différent, attirant sur moi, toute mon enfance, l'unique référence disponible, Roland "de Roncevaux" (variantes : Roland le Preux, le cor de Roland), dont on n'a ja-mais su vraiment, en définitive, s'il a vraiment existé. Et qui d'ailleurs n'avait même pas de saint, alors que mes amis dotés de vrais prénoms (Robert, Marc, Philippe, Alain, Marcel...) pouvaient trouver des kyrielles de personnages qui s'appelaient comme eux. D'ailleurs on leur souhaitait leur fête . Prénom sans racine, prénom à l'étymologie obscure, cela n'arrangeait rien...


L'ANONYMAT
Toutes les manifestations ou phénomènes caractérisés par un faible degré d'identification, voire par l'anonymat, m'attirent donc l'¦il ; et je ne suis que rarement déçu par les pistes qu'ils m'indiquent.

Cas originel : ces publicités, comme on en voit tant, pour tel ou tel produit ou méthode plus ou moins miracle, alignant des colonnes entières de lettres enthousiastes  signées H.V. (Roubaix), ou P.R. (La Ferté-Alais), ou encore Raymonde F. (Paris). Les découvrant en même temps que le magazine Science et Vie   vers les dix ou onze ans, je me perdais en interrogations sur la possi-bilité qu'existent et que s'expriment des organisations aussi malhonnêtes.

La grossièreté du procédé était telle que je finissais par douter que ces annonces ressortissent à la malhonnêteté, jugeant sans doute une telle conclusion incompatible avec la vision que je pouvais me faire du monde qui m'entourait.
Même fascination, plus tard, avec la découverte du Chasseur français et autres publications branchées, et de cet incroyable univers de petites annonces, tout particulièrement dans la caté-gorie matrimoniale. Un individu peut exprimer, à travers ce média, tout haut, sans censure au-cune, le plus profond de ses désirs, protégé qu'il est par l'anonymat, même s'il sait pertinemment que ce désir ne rencontrera personne tant il est proche du simple fantasme. Et ceci ne repré-sente qu'une des variantes possibles du genre, évidemment apparue avec l'épanouissement porno-graphique de la fin des années 70.

L'absence d'identité, ou, pour être plus précis, de possibilité d'identification, que permettent les petites annonces  ouvre des situations nouvelles et inconnues dans la vie quotidienne. La posi-tion offerte par l'anonymat offre des champs gigantesques d'action, interdits tant que l'identité de l'émetteur est connue. (Mystifications et blagues en tout genre témoignent de cette foison-nante réalité.)

Si l'anonymat permet tant de défoulement, tant de libération, c'est que la pression exercée sur l'individu par la possibilité permanente qu'on a de l'identifier est très forte et qu'on touche évi-demment là un des principes de l'organisation sociale.



LA CARTE, L'IDENTITE
Il ne s'agit là que de l'identité des personnes.
Si on considère les objets, on réalise que la situation est la même, et que les fonctions d'identifi-cation et d'authentification restent absolument fondamentales là aussi.

On ne sera pas surpris donc si la fonction la mieux connue de ma Carte se trouve précisément être celle qui fait application de ce principe premier d'identification : avant de donner une suite quelconque aux signaux qu'elle reçoit de l'extérieur (par exemple l'ordre de lire une case-mémoire ou d'y enregistrer une donnée), la carte commence par engager avec son interlocuteur électroni-que un dialogue rituel, dont l'impitoyable protocole garantit en toute rigueur, en cas d'issue posi-tive, la relation d'identité unissant l'émetteur des signaux avec l'utilisateur habilité de la carte.


LIBERTE, IDENTITE
L'omniprésence de cette notion d'identité a ceci de frappant qu'elle est profondément liée au degré de liberté dont nous disposons.
Notre liberté rencontre en effet deux limites dès que nous sortons de l'anonymat. La première est la punition sous toutes ses formes : répression, sanction, amende... La seconde est le ridicule qui correspond à une sorte de sanction par dérision sociale : sortir de l'ombre pour émettre un message, entreprendre une action qui risque de n'être pas comprise (donc pas acceptable) par les autres, c'est s'exposer au ridicule.

L'auteur de l'annonce  :

fait preuve d'une franchise qui d'une certaine façon l'honore. Il a fort peu de chances de trouver une réponse. Il le sait sans doute. Qu'importe : l'anonymat lui laisse la liberté de payer pour voir son fantasme (se dire qu'une femme répondra "présente !") publié, sans périr sous le ridicule au moment de devoir croiser le regard d'amis qui l'auraient identifié comme auteur de cette an-nonce...

Il n'y a pas que des pervers pour éprouver ce besoin d'_expression_.

Ainsi, ce laboratoire pharmaceutique :
On comprend volontiers que, s'il est parfois nécessaire de mettre les points sur les i, mieux vaut assurément adopter au préalable pour pseudonyme le n° 746.


DEMOCRATIE, IDENTITE
Ce rapprochement identité/choix, on en retrouve les traces dans l'organisation de notre système politique. L'identité pèse d'un tel poids sur les comportements que la démocratie n'ose pas af-fronter la liberté que permettrait la non-identification de ses représentants. Un objectif inté-ressant serait d'imposer au pays une expérience de six mois durant lesquels les parlementaires voteraient à bulletin secret (c'est-à-dire sans le contrôle de leur parti ou de leur groupe parle-mentaire, sans avoir à subir l'identification que représente leur nom dans la liste des votants pour ou contre tel projet).
L'expérience permettrait, entre autres, de vérifier le caractère de totale discontinuité entre le vote public, où le contrôle est assuré par l'identité des votants, et le vote à bulletin secret, sous le seul contrôle de la conscience individuelle.
A coup sûr, les dirigeants politiques refuseraient ce système et les conséquences dont il est por-teur. Cela tendrait alors à prouver que la sincérité est dangereuse, et que seule la permanence de l'identité personnelle permet aux organisations dont ils dépendent de contrôler ce que font les représentants du peuple.

Léotard, chef d'un des partis constituant la droite française, est remplacé à la tête de son groupe parlementaire par un rival (septembre 1989). Commentaire (à chaud) de l'un de ses co-pains : "A main levée, le vote aurait été exactement inverse." D'un autre : "Majorité de circons-tance."
Ces gens devraient pourtant avoir conscience que cela ne fait pas joli de protester contre le mode le plus achevé d'exécution de la démocratie, celui où l'action (voter) est en harmonie avec la pensée (choisir), et non pas bridée ou pervertie par une forme quelconque de peur : crainte d'être réprimandé, rétrogradé, exclu, peur de vengeance. Autrement dit, une circonstance précise de la vie publique où un rôle majeur pourrait être joué par la sincérité .



LE PARI DE PASQUA
Combien de fois ne m'a-t-on pas suggéré, comme application royale de mon invention, une carte  par citoyen et même par individu. Avec évidemment en perspective - ultime apothéose - le vote par carte à puce.
Naïveté du circuit intellectuel ! [En gros : identification absolue (grâce au silicium imbricola-ble) = rigueur absolue du scrutin.]

Mais sans voir, malheureusement, qu'en contrepartie le circuit intégré (ou plus exactement l'environnement électronique dans sa généralité) trimbale avec lui une redoutable infirmité : on n'y voit rien.
L'électronique est aveugle  : échappant entièrement aux dispositifs sensibles de l'homme  (sauf à brancher des oscilloscopes aux endroits intéressants), de par la nature même des phéno-mènes physiques qu'elle met en jeu, et c'est précisément là ce qui en fait le danger (ou au moins la limite).

Une illustration en sautait encore aux yeux, début 1990, avec cette empoignade entre les fac-tions rivales du RPR, préparant leur prochain congrès national : l'une réclamait  un vote «ma-nuel», l'autre insistait frénétiquement pour un scrutin informatisé.
On veut croire qu'il ne s'agissait pas, en balance, du risque de bourrage des urnes. Alors quoi ? Tout simplement de ces facilités sans limites qu'offre l'électronique aux hommes qui veulent pou-voir observer le chemin d'une information. (On dit vulgairement : tracer.)

Rien en effet, absolument rien ne pouvait justifier que, pour 4500 votants, un système automati-sé - pas plus vieux que Steph de Monac - prenne la place d'une procédure qualifiée depuis plu-sieurs millénaires.
Cette insistance ne pouvait évidemment pas avoir pour objet un souci de productivité, d'efficacité, et pour tout dire d'optimisation des ressources du Rpr. Il ne restait donc, évidem-ment, que l'indéfendable intention de récupérer telle ou telle fraction du circuit information-nel , dans le but (sans doute) de bénéficier du bon vieil avantage des scrutins à main levée : au moins, on sait qui a voté quoi?



MODERNITE, LIBRE-PENSEE
Comme bien d'autres mômes, initiés à l'atome par la lecture intensive de Science et Vie ou par le spectacle quotidien du Journal télévisé, peu importe, j'étais déjà friand, dans mon enfance, de lectures qui évoquent l'infini et les limites du sensible dans le monde tel qu'il venait tout juste de nous être révélé (nous sommes à la fin des années 50) après les premières confirmations expéri-mentales des enseignements de la Relativité. On parlait de la courbure de l'espace, des possibili-tés de traverser le temps en s'appuyant sur des équations mathématiques.

Grâce aux rythmes journalistiques contemporains qui ont donné au Big Bang et à la création de l'univers (mais oui), le statut de sujets médiatiques utilisables régulièrement dans les magazines, nous pouvons plusieurs fois l'an nous poser activement le problème de l'identité de l'individu, cette fois-ci face au temps.

En effet, à considérer les transformations accomplies ou supposées accomplies depuis les pre-mières secondes de l'univers, comment ne pas se lamenter, se tordre les mains de rage devant cette certitude : nous n'assisterons pas à ce qui sera, non pas dans cent, deux cents ou mille ans, mais dans cent millions d'années ?
J'aimerais vraiment savoir à quoi ressemblera alors la mairie du Xe arrondissement, à cette épo-que qui est aussi loin de nous que celle de la formation des atomes légers...

Autant de n'avoir pas vécu les époques passées m'indiffère (si je fais l'effort de ne pas y pen-ser), autant la certitude que je ne serai pas là me laisse inconsolable?

L'Histoire universelle est un tel spectacle qu'il est véritablement accablant de se savoir d'emblée privé des 99,999999999999999999999999999999999999999999
99999999999999999999999999999999999999999999999999999999999999999%
de ce qui aura eu lieu .

Il est vraiment très difficile de proposer une échelle - entre autres moyens de comparaison - qui permettrait à l'esprit de se faire une idée, ou ne serait-ce qu'une vague représentation, de l'invraisemblable brièveté de notre Histoire. L'histoire, non pas des protons, des amibes ou des brontosaures, mais celle qui compte, disons celle qui commencerait à Adam.
Effort méritoire : celui qui consiste à contracter, par homothétie, 45 millions de siècles (histoire de la Terre) sur une de nos années civiles (depuis les étrennes jusqu'au Réveillon). Voici ce que cela donne :

1er janvier  formation de la Terre
28 mars    premières bactéries
du 12 au 26 décembre apparition, règne, disparition des dinosaures
31 décembre (17 h 30)      Lucy et les australopithèques
31 décembre (18 h 16)      premiers Homo (erectus, habilis, sapiens, etc.)
31 décembre (23 h 54)    Neandertal
31 décembre (23 h 59 min 46 s)        début de l'ère chrétienne
31 décembre (23 h 59 min 59 s 99/100)  premiers pas sur la Lune.

A cette échelle, la vie moyenne d'un Français dure une demi-seconde . 
N'apparaissant que le temps d'une étincelle, nous ne saurons rien de l'époque où les pommiers particulaires étaient en fleurs, de celle où l'énergie s'est solidifiée en matière, ayant passé les quelques instants dont nous disposions sur Terre entre des problèmes de découpage électoral, d'OPA sur l'UAP, de tarification des chèques, colonnes de Buren, et autres grands débats de so-ciété.

Et pourtant nous vivons bien cette époque formidable que désignait hardiment Reiser dès le dé-but des années 70, au regard d'autres périodes connues de l'Histoire. Mon père me faisait ob-server, quand j'étais adolescent, combien sa génération aurait été unique, par le nombre de moyens de transport différents qu'elle aurait connus : charrette à bras  ou à cheval, automo-bile/train, avion/hélicoptère, fusée/satellite/navette.
Au fait, en voilà une vraie question : notre époque est-elle plus passionnante que les autres   ?


DU PAPE AU ROCK
Ce qui ne colle évidemment plus - et il faut pourtant bien que tout colle - c'est alors ce retour désolant et brutal des religions, des mysticismes en tous genres, et de leurs inséparables varian-tes intégristes.
Or ce qu'ont en commun toutes ces religions, tous ces mysticismes, c'est la dissolution totale de l'identité de l'individu , que ce soit en face d'un dieu tout-puissant ou dans une unité qui les confond tous?

Même pour un laïque tolérant , intelligent, patient et ouvert, la nécessité s'impose peu à peu d'avoir sans cesse, prêt à dégainer, un témoignage de profond respect pour le moindre archevê-que ou imam, sous peine de paraître soi-même intolérant et fanatique...
Il est convenu d'accepter non seulement la présence, mais aussi la nécessité de religions, de rites dans ces religions, ainsi que la notion de blasphème ou de sacrilège.
Chacun a aujourd'hui droit à sa religion, et implicitement à tous les excès de sa religion (procès et condamnations - jamais moins qu'à mort ou à mutilation -, excommunication) : drôles de mots, drôles de m¦urs, sacrés come-backs.

Les déplacements du pape  font toujours un tabac, c'est un fait. Mais seul Delfeil de Ton sait s'arrêter sur les aspects utiles à former notre jugement. Ainsi, sur ces nombreux Africains (une demi-douzaine) morts piétinés et/ou écrasés lors des gigantesques mouvements de foule accom-pagnant traditionnellement les voyages pontificaux dans les pays - évidemment - les plus défa-vorisés.

Et avec cette pédagogie toute simple qu'il jouit visiblement de mettre à l'épreuve en s'efforçant (comme ici) de ne jamais quitter les cimes du bon sens, D.D.T. rappelait que, pour bien moins, un groupe de rock verrait aussitôt ses représentations, voire son simple séjour, interdits sur le ter-ritoire de n'importe quel pays. Quatre ou cinq cadavres, ou même un seul, ne serait-ce pas des fois un peu lourd à porter, parmi les souvenirs de ses différents voyages professionnels, quand c'est vraiment pour rien qu'ils ont été arrachés - dans les épouvantables souffrances qu'on de-vine - à l'affection de leurs enfants
*, et quand on en est le seul responsable ?
[*] Et attention ! Aucune de ces pudeurs anti misérabilistes ne sont recevables, dans un contexte afro-pontifical aussi endeuillé, et surtout pas non plus ces réticences tellement banales  face à une certaine "sensiblerie" : l'Église ne procède elle-même que d'une immense construction sensi-ble, s'appuyant depuis ses origines mêmes sur la sollicitation systématique de nos sentiments, sensations, émotions de toute nature (jusqu'aux plus glandulaires d'entre elles), et non pas sur la culture d'un certain fatalisme ou, encore moins, sur le mépris des valeurs temporelles.
C'est d'ailleurs à cette finesse, très précisément, que le christianisme doit le principal de ses mérites. Au contraire des bouddhistes, des brahmanistes et des musulmans, toujours prêts à sauter sur les bonnes occasions d'offrir leur viande en sacrifice (et parvenant en effet souvent à faire leurs intéressants, parfois même à très bon compte : une simple grenade, ou bien quelques litres d'essence), les chrétiens, eux, se sont rapidement mijotés une raison d'être assez rou-blarde, tendant globalement à passer sur terre - et pas ailleurs - les meilleurs de leurs mo-ments. Ils ont à cette fin établi sur de solides bases une puissante et bien confortable civilisa-tion :
 o faisant d'eux les maîtres incontestés de la planète (ce qui les autorise incidemment à s'y servir de tout, et à discrétion) ;
 o les nourrissant à satiété (et bien plus encore), mais sans les empêcher pour autant de prêter quelque argent aux fanatiques, chaque fois que l'exige une certaine décence internationale ;
 o leur permettant enfin de savourer - quand les ventres ballonnés insistent pour revenir s'exposer au Journal de vingt heures - le luxe d'une ultime bonne action : offrir aux dirigeants de ces pays déshérités une chaleureuse remise de dette.

En définitive, sans l'ombre d'une arrière-pensée et par tous leurs orifices, les chrétiens de toute la planète jouissent à présent de tous ces plaisirs et toutes ces satisfactions qui sont en effet à la portée du plus grand nombre, certes, mais dont abondance et la diversité sont désormais telles qu'une vie tout entière ne suffit plus à les goûter tous.

Sont donc déplorés, avec une convaincante unanimité, chacun des décès (incendies, noyades, sui-cides et autres agonies sous les pieds d'une foule en délire) intervenant avant l'âge.

Ce chiffre, garanti à quelques unités près par les professionnels de la médecine et des assuran-ces, se situe heureusement de nos jours à un niveau très élevé. Grâces en soient cent et mille fois rendues aux innombrables progrès, connaissances, et aux victoires de toutes natures qu'ont remportées en vingt siècles nos hommes de Science et d'industrie, fermement guidés par ces mêmes préceptes, qui ont assuré l'épanouissement de notre civilisation vers de temporels mais bien palpables bénéfices, plutôt que vers l'improbable éternité des conquêtes spirituelles.


SIGNES EXTERIEURS DE TRADITION RELIGIEUSE
La seule règle (car il en faut une) qui permettrait d'envisager une certaine viabilité à la cohabita-tion entre les religieux et la société des laïcs serait de tirer les conséquences d'un constat simple et assez universellement acceptable : ces? sensibilités sont d'ordre intérieur (à la boîte crâ-nienne) et pourraient y rester.

C'est fin 1989 que l'opinion française avait commencé de se tourmenter à propos du conflit oppo-sant l'enseignement public et les autorités religieuses musulmanes relativement au port du fou-lard islamique.

Affrontement entre les lycées (laïques), et les parents (ou prêtres, ou maîtres-à-croire), entre lesquels dérouillaient les adolescentes concernées par ce débat.
Le "Grand Rabbin de Paris", volant péniblement au secours du voile, reprochait à ceux qui refu-sent aux enfants musulmans le droit de porter le tchador ou aux enfants juifs la kippa leur "into-lérance".
Ses arguments - extrêmement contemporains (voir ci-dessus) - étaient d'ailleurs précis : "Au-jourd'hui, ce ne sont plus les religieux qui font preuve d'intolérance, comme on le leur reproche si souvent, mais les laïcs. L'école laïque doit donner l'exemple de la tolérance. La confrontation pour les petits Français avec la «différence» est une excellente technique pédagogique. Ils appren-nent à connaître et à respecter l'autre."

Alors prenons-les au mot.

Quel détail vestimentaire partagent les musulmans, et les juifs, et les autres ?

En gros, un certain goût pour se couvrir la tête (à l'église, surtout chez les femelles  catholi-ques).
Voyons donc ce geste pour ce qu'il est : un signe.

Et supposons que ce signe corresponde à une certaine volonté de poser un couvercle sur sa boîte crânienne, afin d'en parfaire l'opacité, et par conséquent de mieux garder pour soi l'intimité de ses sentiments.
[Hypothèse d'apparence gratuite, mais, si l'on y réfléchit, finalement pas plus idiote qu'une au-tre.]

Ainsi, exactement comme la vie nous apprend la pudeur, la discrétion, et toutes les façons de dissimuler ceux de nos sentiments, remugles et excrétions susceptibles d'incommoder les au-tres , on admettrait que la proclamation extérieure des rites, gestes ou signes rituels, propres à une religion (et qui sont précisément de nature - sinon à incommoder - du moins à troubler gratuitement les autres enfants), entrent dans cette catégorie sur laquelle une unanimité existe d'ores et déjà.

Il faut déplorer que ne se manifestent pas plus souvent des farceurs aussi bien inspirés que cet Anglais  :



Quelques mots sur un testament, et voilà une formidable construction intello-spirituelle, vieille de 2000 ans, qui branle sur ses bases. Tout au moins, la partie la plus puérile du dogme.
En un même geste, et donc avec une telle économie de moyens, aplatir ainsi ce summum du spiri-tuel (le retour du Sauveur), le comble du temporel (30 000 £ plus les intérêts), et la mort : voilà bien le chef-d'¦uvre absolu du canular intelligent, le comble de la civilisation.
Ernest Digweed, écologiste de première classe dans la catégorie hygyène mentale, toi qui nous a montré le chemin, nous saurons nous inspirer de ta fulgurante idée quand à notre tour nous le rédigerons, ce petit papier.

On entend dire partout, citant Malraux, que le XXIe siècle "sera spirituel ou ne sera pas". Spiri-tuel ou religieux, nous voilà à peine sortis des interdits de l'Église catholique (prohibant encore, il y a quelques siècles, de faire remonter l'histoire de la Terre à plus de 6 000 ans ) qu'il faut affronter de nouveaux obscurantismes ... A la question "Peut-on à votre avis concilier la conception scientifique des origines que vous exposez avec celle des religions ?" le sage Yves Coppens, anthropologue et paléontologue que le reste de la planète nous envie, répond prudem-ment : "Je pense que oui. Les chrétiens pratiquants savent suffisamment interpréter les Écritu-res pour y trouver une harmonie avec les données de la science. Sauf, bien sûr, si l'on prend les textes au pied de la lettre."
C'est cela, très exactement, qu'il conviendrait de faire potasser aux religieux quels qu'ils soient : l'_expression_ "au pied de la lettre". Jusqu'à ce qu'ils en aient bien perçu toute la portée. [Et cela, bien avant qu'ils ne reprennent l'habitude de se confesser .]


LE RAYON NOIR
Mais LE FAIT EST. Le fait est que ceux qui ont créé toutes choses, de ce côté-là de l'univers, se sont imparablement assurés que nous resterions bel et bien comme des ballots en face des no-tions ultimes et insaisissables que seuls quelques poètes ont osé nommer.
Comme des poules devant un cure-dents, certes, mais surtout pour toujours.
2001 raconte l'histoire du monde à travers la trajectoire d'une sorte de mouchard. Celui-ci, ins-tallé dans notre voisinage à l'origine des temps, lancera une vibration convenue le jour où l'homme aura approché Dieu jusqu'au point de parvenir à exhumer ce monolithe de fin du monde. Le sif-flement insupportable de l'immense pierre noire, émis depuis la Lune dans toutes les directions de l'univers, porte le pet pour le compte de ceux qui avaient laissé évoluer les singes du stade animal au stade humain.
Cette fin du deuxième millénaire marque notre parfaite certitude d'être désormais largués,  l'infini étant ce qu'il est. Les Anciens ont établi, il y a peut-être 3000 ans, que les nombres en-tiers n'étaient in fine pas vraiment plus nombreux que les nombres impairs ou que les multiples de 23 : la pierre noire a-t-elle sifflé ?
Il n'est pas facile de REPRESENTER cette impossibilité de représentation. Gébé a inventé un Rayon noir, qu'il définit comme un "flux tendu" d'intelligence. Après nous avoir démontré la puis-sance, mais aussi la fatale limite de son allégorie, une simple petite bouille d'Einstein perdue au milieu du cosmos parvient à nous faire goûter le morceau de connaissance à laquelle Einstein au-rait accédé si, in extremis, une relation inattendue entre masse et énergie ne s'était organisée dans son esprit, - unification tout à fait imprévue dont Gébé a le chic de nous préciser qu'une telle trouvaille "ne se refuse pas"
Os à ronger, donc, sorte d'indemnité allouée à celui qui allait trouver. Au fait, qui allait trouver quoi ?


















 
CHAPITRE 8 :
L'argent.

( S U P P R I M É )












 
CHAPITRE 9 :
Les mots, la vérité


« Si l'on examine un cochon d'Inde, on s'aperçoit avec stupeur
 que ce n'est pas un cochon et qu'il n'est pas d'Inde. Seul le «D'»  est authentique. »
Cavanna.




L'APPRENTISSAGE DES MOTS
Il y a dans l'enrichissement du langage deux phases distinctes... Une est liée à des pratiques sco-laires, l'autre lui est postérieure.
Pour la première phase, je me souviens que, arrivé en classe de quatrième, les petits me parais-saient ridicules, avec leur voca, compo-de-voca...(comprendre vocabulaire). L'apprentissage des mots se faisait pour eux systématiquement, comme dans une autre discipline scolaire , et on le contrôlait par des interrogations écrites portant sur la liste à apprendre .

Puis, on passe à la seconde phase d'enrichissement (commençant aux alentours de l'adolescence), où l'apprentissage de nouveaux mots se fait de manière beaucoup plus personnelle, par émulation. Quelqu'un emploie un mot qu'on ne connaît pas, on voit à peu près de quoi il peut s'agir, et on fait des hypothèses sur sa signification avant de le réutiliser soi-même devant d'autres. On ne va qu'exceptionnellement vérifier son sens exact (ou plutôt officiel) dans un dictionnaire. C'est de ce jour que date, je crois, ma conviction : littérature et moi n'avons rien à faire ensemble.
Une des conséquences intéressantes de ce mode d'apprentissage est que, si nous saisissons mal le sens d'un mot nouveau pour nous, si nous le réutilisons de manière incorrecte, nous allons ré-pandre un faux sens, qui pourra, selon le même procédé, s'enraciner chez nos interlocuteurs, et de préférence chez nos interlocuteurs privilégiés : enfants, collègues ou collaborateurs, etc. L'utilisation incorrecte d'un terme, avec le sens qui n'est pas le sien, est un phénomène typique-ment contagieux.

Alan Kay , ancien chercheur du P.A.R.C. , et dont les travaux sont sans doute parmi les plus précurseurs du concept Macintosh, définissait un jour dans une conférence la communication comme "la mise en commun de l'intersection d'un ensemble d'analogies".
Cela vaut pour l'utilisation commune de la langue. On ne peut communiquer que sur la base des analogies qu'on possède en commun avec son interlocuteur. Mais c'est aussi vrai pour l'utilisation de mots nouveaux mal compris, qui se mettent à créer des analogies possédées en commun (injus-tifiées celles-là), comme pour le reste...
Un certain nombre de mots me paraissent exemplaires de ce phénomène, et, pour certains, je n'ai jamais pu avoir l'impression de bien les comprendre. Ainsi dialectique, terme dont je me suis trouvé les oreilles saturées lors de mes années dans les milieux étudiants de gauche... Quel sens lui donner maintenant ?
Et métaphysique, donc ?

Puis ce fut mon tour de nommer les choses : avec mes enfants, bien sûr. L'une et l'autre ont adop-té la même attitude méfiante face au vocabulaire; ce qui donnait (et donne encore parfois) le dialogue suivant :

- Comment ça s'appelle, ça ? [montrant un outil qui traîne]
- Un tournevis.
- "Tournevis" ? Drôle de nom. [concluait Marianne]
Je ne me suis jamais lassé de cette espèce d'incrédulité soupçonneuse (qui me laissait évidem-ment émerveillé, et toujours dans un même état de pâmoison extatique) face à cet arbitraire du langage, et donc à chacune de ces manifestations du doute dans sa forme la plus pure : c'est vrai qu'ils sont drôles, ces noms, tous ceux qui ne sont ni papa, ni maman, ni biberon, ni poupée, ni caca, aucun de ces mots du début. Ils sont tous drôles.
Dans cette interrogation, on trouve une assimilation évidente entre nom commun et nom propre : l'effet de surprise aurait été identique en apprenant que le voisin, ou l'ami, ou le présentateur du Disney Channel s'appelait Jean-Gaston von Courtecuisse. [Drôle de nom.]

Mais voilà : on a décidé il y a longtemps d'utiliser le même instrument verbal  pour désigner les choses et pour nommer les gens. En anglais c'est pareil .

Ensuite, je me souviens de mon propre éblouissement, vers l'âge de huit ou neuf ans, lorsque j'entendis Montand chanter la superbe adaptation (Kosma bien sûr) du poème de Prévert Dans ma maison :

 [?] Il faut être bête comme l'homme l'est si souvent
Pour dire des choses aussi bêtes que
Bête comme ses pieds, gai comme un pinson.
Mais le pinson n'est pas gai!
Il est seulement gai quand il est gai,
et triste quand il est triste.
Ou ni gai ni triste.
Est-ce qu'on sait ce que c'est un pinson ?
D'ailleurs, il ne s'appelle pas réellement comme ça,
C'est l'homme qui a appelé cet oiseau comme ça.
Pin-son.
Pinson pinson pinson [?]

Bien avant Gébé, il y avait donc des gens capables de penser plus loin, d'oser se poser certaines questions plus culottées que d'autres, autrement dit capables de remettre en question des no-tions tellement fondamentales qu'on ne les évoque d'ailleurs jamais .
"Ça ne s'appelle pas REELLEMENT un pinson."
Réellement!
Mais où donc, grâce à quelle inspiration et dans quels champs sémantiques infinis, Prévert a-t-il osé puiser ce foudroyant adverbe ? Seule interprétation vaguement à la hauteur du texte : celle d'une inconcevable forme de REALITE, dont il aurait par exemple ressenti certains vertiges, et dont à son tour il tenterait de nous suggérer - par rapprochement avec cette formidable combi-naison de lettres et de syllabes - une certaine sonorité : nous qui sommes (un tout petit peu) sensibles à ce genre de sensations, alors que notre esprit n'est en aucune façon dimensionné pour affronter d'aussi redoutables conceptions, et ne serait-ce que leur simple hypothèse.

Hypothèse qui ne pourrait donc être que celle de La Réalité (la vraie). Une réalité indépendante de l'homme, au point d'être dépourvue de toute connexion avec l'humanité céleste et tout d'abord avec la vie.
Indépendante de l'homme, cette réalité lui serait par conséquent bien antérieure.
Exactement comme quand on se pose la stupide question : combien (de kilomètres ou d'années-lumière) mesure l'Univers ? (Le fait même de croire une telle question possible suppose une borne, au-delà de laquelle on n'est plus dans l'Univers. On est où alors ?

Il n'y a finalement là qu'une manifestation (parmi tellement d'autres) du simple phénomène de décalage d'échelle : le paysage qui nous entoure est englobé dans la planète, sur laquelle nous vivons, elle-même élément (très minoritaire) du système solaire, celui-ci partie intégrante de notre galaxie, etc., jusqu'à ce qu'on arrive à dire Univers.
Là, c'est la fin du jeu.
Si l'on peut répondre à la question (par exemple : quinze milliards d'années-lumière), c'est que le jeu n'était pas vraiment fini, et qu'on avait employé, à tort (c'est-à-dire TROP TOT) le mot Uni-vers.

Idem pour Prévert :"Ça ne s'appelle pas (?)"
En effet, de deux choses l'une :
 1) Ou bien ça ne s'appelle pas. Un truc orange, qui vole et qui fait cui-cui ne s'appelle pas . C'est simplement orange, ça vole, etc. Et pour diverses raisons de commodité, une autre catégorie de trucs (nous autres) ont décidé d'employer un signal verbal assez court (deux syllabes, six lettres) pour s'y référer le cas échéant.
 2) Ou bien dans la véritable existence (celle que fréquentent précisément les habitants de l'Univers-du-dessus) ça s'appelle autrement.
Dans tous les cas, l'homme est perdant : lui qui croyait être le maître du monde (le seul sans doute capable de l'expliquer, et notamment de l'expliquer aux enfants), eh bien le voilà pris en flagrant délit d'amateurisme. Il n'applique pas les vraies règles.

Et il nous faut encore recevoir cette bouleversante révélation : c'est l'homme.



LE NOM DES CHOSES
Puis, tout cela (le nom des choses, les mots pour les désigner) s'est aggravé.
J'ai commencé par me sentir gratouillé, puis chatouillé, par le nom des gens (y compris leur pré-nom), le nom des objets (y compris leur marque), le nom de tout ce qui se nomme.
Pour commencer, un exemple bien excentré, propre à situer la température du phénomène :


Une loi
Vers la fin des années Giscard, un des barons du régime, sur lequel se concentraient avec la plus belle unanimité les sensations oppositionnelles de nous autres gens-de-gauche, était Alain Peyre-fitte, genre de bad guy caricatural, alors ministre de la Justice. Sous couvert de réformer la procédure, celui-ci fit élaborer au vu et au su de chacun une sale loi, votée par les deux chambres malgré les hurlements conjoints de l'opposition, des syndicats, et même de l'intelligentsia fran-çaise en général .
Ce type était un malin, plutôt moderne. Il avait dès le début de cette opération pris le parti de présenter son projet sous un nom. Alors que la loi sur l'IVG s'appelle la Loi Veil, celle sur les loyers est la loi Quilliot, sans oublier la loi Neuwirth, etc., Peyrefitte présenta son projet sous le nom tout à fait inhabituel : loi Sécurité et Liberté.
Et son calcul a très bien marché : ravis de pouvoir lancer un nouveau mot, les médias se précipitè-rent, et le nom de cette loi fut promptement entériné. Dix ans plus tard, il y est toujours fait référence sous cette dénomination (y compris dans la bouche des dirigeants actuels) : il n'y a jamais eu de loi Peyrefitte, heureusement pour son créateur qui y avait sans doute pensé.
Bien sûr, le nom de cette loi ne dit rien : "Loi n°113-79" transporterait autant de sens.

Mais, surtout, le procédé ne s'apparente à rien d'autre qu'au déguisement (ou maquillage), exac-tement de la même façon qu'on nomme ultra-bright un dentifrice ou un Longueurs et Pointes un shampoing, c'est-à-dire en affublant le produit d'une dénomination strictement conforme aux effets que le public en attend tout benoîtement :
 - pour un dentifrice, procurer un sourire éclatant ;
 - pour un shampoing, soigner particulièrement la longueur (?) et la pointe (?) des cheveux ;
 - pour une réforme de la Justice, apporter de la sécurité et de la liberté.

Ainsi, malgré le caractère grossièrement tautologique de cette dénomination, les professionnels de la communication (y compris à gauche) n'y ont rien vu. Auraient-ils vu "Bonheur et Tranquillité" ou "Joie et Sérénité" ?


Des chiffres
Pas bien loin de cet exemple, je suis toujours frappé de constater comment la France, pour ten-ter de combler un retard (ou ce qu'elle juge tel) avec les USA, met bien souvent les bouchées doubles et arrive à des usages insupportables ou ridicules.

Ainsi, le zèle naïf avec lequel nous nous sommes efforcés de nommer nos autoroutes : A6, A86, A4, A8, tandis que nos voisins, plus primitifs, en sont encore à parler d'autoroute du Soleil, de la Montagne, etc. .
Ou bien, nos universités : Paris VI, Paris VII, Paris XIII, voilà qui fait autrement "pro" que Ber-keley ou Princeton.

L'introduction du code postal, aussi, a bien marqué cette maladresse avec laquelle nous tentons de singer nos grands voisins : là où les Américains, par exemple, maintiennent contre vents et marées deux (ou trois) petites lettres en prolongement systématique de leur "ZIPcode" (Fla, Ca, Co, Va, Il, Wa), nous éliminons aussi sec le nom de nos départements, ce qui aboutit à des situa-tions aussi absurdes que dommageables , s'agissant par exemple d'adresses particulièrement régionalisées : gastronomie française en tous genres ("Clos-Valonnières Grand Cru, 18705 Coti-gnan"), offres d'emploi, et autres situations caractérisées par une très forte valeur (ou contre-valeur) induite par la localisation . Qui sait seulement encore - à part quelques enragés des numéros minéralogiques - dans quel coin de la France se situe le département 18xxx  ? Et les étrangers, acheteurs de ces vins et de ces confits d'oie, apprennent-ils à l'école, en CM1-CM2, le numéro de nos départements ? Mieux vaut sans doute penser que, dans un tel doute (acheter une spécialité du terroir français originaire peut-être du Val-de-Marne, ou même de la Seine-Saint-Denis), ils ne se rabattent prudemment sur un bon vieux foie gras landais tchécoslovaque, et baste !

Mais nous avons également réussi à supprimer tous nos indicatifs téléphoniques à base de mots (les VOLtaire, les MEDicis, etc.), pour les remplacer par des 48.05 ou des 42.72, nous montrant par là même incapables d'inventer de nouveaux noms  lors de l'extension du réseau et multi-pliant ainsi à plaisir les indicatifs chiffrés, bien qu'ils n'aient aucun sens et soient évidemment plus difficiles à retenir.

Ayant fait éliminer des cadrans le rappel pseudo-alphabétique (ABC, DEF, GHI, etc.), les PTT françaises ont rendu impossibles les références, même décoratives, à une numérotation littérale. Or, aucune électronique ne se dissimulait derrière ces pseudo-lettres : ce n'était bel et bien que du marquage, et leur suppression n'a donc entraîné, je le jure, aucune économie.
[Aux États-Unis, ce simple marquage des cadrans étant tout bêtement conservé, des entreprises peuvent pratiquer une forme supplémentaire de différenciation, par un aspect plus pratique, plus complice, plus amical, plutôt mieux en un mot .]

Et quant aux voitures, les Américains (toujours eux) leur donnent des noms. Nous, pays moderne, ne nous laissons plus embêter par ce genre de contrainte. Nous appelons nos autos des 205, des 605, des R25 , et même, pour celui de nos constructeurs dont l'audace est proprement légen-daire : CX.

Des lettres
Et, à côté de cette volonté de faire sérieux en supprimant les vrais mots, nous nous distinguons par une remarquable incapacité à utiliser la langue pour décrire les innovations, créations, ou sim-ples évolutions : le Train à Grande Vitesse, par quoi sera-t-il suivi ? Par un TTGV, qui précédera lui-même un Train à Super-Grande vitesse  ?

Et la TGB, Très Grande Bibliothèque ?

Pas gênés apparemment, ces responsables de projets, ces dirigeants (plutôt prestigieux), de re-courir à ces superlatifs puérils - un enfant trouverait-il plus insignifiant ? - que leurs prédé-cesseurs avaient su éviter .


Des néo-gallicismes (anti-anglicismes)
Nous sommes encore tout fiers, en France, d'avoir réussi à ce que s'impose, finalement, logiciel en place de «software».
Il est vrai que l'emploi de logiciel est maintenant (mi-1990) bien répandu, et avec un degré satis-faisant de ce naturel indispensable à l'acceptation sociale des nouveaux mots. (Alors qu'on a l'air tout endimanché, le cou serré par la cravate de son pépé, quand on s'essaie à employer MEM, MEV, SED, bogue ou baladeur.)

Sauf que ce n'est pas le même mot.

Le software anglais est un concept extrêmement riche, dépassant de très loin les minuscules limites de l'industrie informatique. Et désignant à peu près toutes les formes de contenu capa-bles d'animer, ou de justifier l'animation, d'un contenant (le plus souvent) mécanique.

On se souvient peut-être de l'origine du "guide Michelin" : le fabricant de pneus, qui détenait déjà -comme il détient encore- une confortable majorité du marché français, voyait son expan-sion industrielle strictement accrochée à la locomotive des constructeurs automobiles. Une fois les voitures acquises, il fallait attendre l'usure des pneus dont elles était équipées d'origine pour en vendre de nouvelles paires (ou de nouveaux jeux ?) aux automobilistes. Or l'usure ne se provo-que pas . D'où l'idée de recenser tous les points de vue, coups d'¦il, restaurants, et autres rai-sons justifiant pour un automobiliste d'avoir à faire de la route, ou au moins de faire un détour, bref d'user ses pneus.
Ainsi, le Guide Michelin était-il une des premières formes du software : si l'on ne sait pas al-ler, que faire de sa voiture (et par conséquent de ses pneus) ?

Près d'un siècle plus tard, on trouve dans les pages culturelles d'un de nos magazines, ce genre de question  : "Philips n'aurait pas préféré vous voir faire du Brahms plutôt que du Chostako-vitch ?"
C'est vrai, ça : qu'est-ce que Brahms, Bach ou Chostakovitch pour Philips, CBS, ou Sony , sinon du soft ?

De même qu'un ordinateur, aussi brillamment conçu soit-il, ne saurait se vendre s'il n'est accom-pagné d'un logiciel attractif, de même un nouveau standard d'enregistrement musical (ou autre) ne peut apparaître sur le marché qu'accompagné d'un nombre très important  de programmes [où l'on retrouve ce mot], faute de quoi le public ne trouvera aucune raison de s'équiper des appa-reils propres à lire - ou animer - le nouveau média.
Et c'est là que le maladroit Français trébuche et s'étale en pleine gadoue, couvert de son inopé-rante bonne volonté : ni par l'étymologie, ni par une tentative d'usage, logiciel ne pourrait apparaî-tre, si peu que ce soit, comme désignant raisonnablement :
 - les destinations d'un tour-operator,
 - les films (Spielberg, Coppola, Oury, Berri?) d'un support vidéo,
 - les livres d'une bibliothèque,
 etc.


Aux limites de l'anglais, ne sont-ils pas attendrissants ces noms que de modestes entrepreneurs français, pratiquant un maladroit radotage, donnent aux sociétés qu'ils créent à tour de bras depuis le début des 80's, dans tous ces nouveaux champs d'activités offerts par l'informatique (généralement individuelle) et ce qui peut l'accompagner : "Computel", par exemple, ou "Compubit" (confrère vraisemblable de "Compubyte"), aux sonorités multiples, mais si fraîches, si parfumées, si élégantes, et finalement si flatteuses en langue française que leur exégèse ne s'impose nulle-ment .

Ou encore (dans un genre connexe), ce logiciel nommé "Gestaporc" : si l'on fait abstraction de fortuites sonorités susceptibles de rappeler -  de très loin - certaines ambiances nazies, n'évoque-t-il pas avec bonheur sa destination fonctionnelle qui, est précisément, de permettre la gestion (automatisée) d'une porcherie industrielle ?


Des noms propres
Mais les commis de l'État ne sont pas seuls à souffrir de cette regrettable carence d'imagination lorsqu'il s'agit de nommer une création : voyons les romanciers, les cinéastes, qui donnent à leur ¦uvre le nom du personnage principal, lequel ne signifie rien (rien), puisque précisément dépourvu d'existence en dehors du livre ou du film....

Le sens du titre atteint alors une valeur vraiment très proche du zéro absolu.

Qu'on compare la puissance de sens atteinte par Hugo quand il crée le titre Les Misérables, déjà tout empreint de cette sorte de pudeur - encore inédite - qui va précisément caractériser l'¦uvre , ou le concentré que représente Autant en emporte le vent, Le salaire de la peur, Apo-calypse now, Les raisins de la colère, Shock corridor, Cercle des poètes disparus, Une mort très douce, Bonjour tristesse, Hiroshima mon amour, Les tontons flingueurs, A bout de souffle, Les quatre cents coups, etc., etc.

Au contraire, le manque total de signification qu'offrent les titres Fanny, Manon, Nana, Carmen, Eugénie Grandet, Annie Hall, Colomba, Clérambard, Eugène Onéguine, Lorenzaccio, Dracula, Ma-dame Bovary ou La chartreuse de Parme dénote une limite précise (et regrettable) à la fécondité de leurs auteurs, au moment pourtant si critique de la finalisation, c'est-à-dire du baptême, de l'¦uvre qu'ils ont en général portée pendant de longues années et dont ils admettent ainsi implici-tement l'absence de titre. Dans un autre contexte, celui de la musique, par exemple, il suffirait alors de numéroter l'¦uvre (à la manière des compositions de Bach et de Mozart : BWV 546, K215), ce qui donnerait : J'ai pas trouvé de titre ADM2 , etc.


Le «Le»
A lui seul, le titrage offre un champ d'indignation assez vaste pour les maniaques de la dénomina-tion.
Entre autres, parce qu'à la littérature, au théâtre, au cinéma viennent se joindre tous les moyens d'information (journaux, TV, etc.), gros consommateurs de titres.

L'emphase inhérente au genre se déploie alors tous azimuts, et voilà les unes de notre paysage journalistique.

"La bataille de Beyrouth" (alors qu'il y a trois batailles par semaine à Beyrouth depuis quinze ans), ce La étant censé illustré le caractère ultime des affrontements rapportés ;
"Giscard : LE retour" (il a fait une conférence de presse) ;
"Rocard : LE bilan" (après sept mois de gouvernement),
etc.

Mais, pour bien comprendre ce mécanisme pervers, prenez un auteur sympa [j'ai choisi au hasard : Marcel Aymé], choisissez une de ses ¦uvres, particulièrement originale et au titre pourtant bien modeste : Traversée de Paris.
Adaptez-la maintenant au cinéma (avec la complicité même de l'auteur). Et le titre devient aussi-tôt racoleur, en même temps que mensonger et prétentieux : La traversée de Paris.
Mensonger : l'auteur s'était contenté de raconter une marche forcée à travers Paris. Le nouveau titre fait implicitement référence à une odyssée mémorable, balayant par sa seule densité le souvenir de toutes autres traversées.
Prétentieux : aucune autre histoire relatant une traversée de Paris ne mérite désormais plus un tel titre. Il n'y en a qu'une (les autres ne sont que des usurpatrices, à la réputation largement surfaite).


LE NOM DES GENS
Ça commence par le prénom : Daniel-Blaise, Georges-Marc, Franz-Olivier, et ça continue avec le reste (double nom, particule, titre nobiliaire, etc.).
Imagine-t-on qu'on appelle encore aujourd'hui, en France, quelqu'un Monseigneur ? Pour de vrai, je veux dire sans rire ou se ficher de lui. Écoutez pourtant un journaliste radio ou TV interviewer un "prélat", vous entendrez combien ils en ont plein la bouche, du Monseigneur, ou Mgr pour la presse écrite. [De fait, ça s'articule un peu comme on déglutit une meringue.]
Pareil pour le comte de Paris : on l'appelle Comte de Paris, déjà. (Ensuite, le reste.)
Nous avons tous, maintes fois, entendu Poniatowski se faire donner du prince par tel ou tel inter-viewer empressé. Ou bien d'autres altesse, sa sainteté (plus rare).

Se souvient-on du zèle imbécile avec lequel se déployait en Altesse, en Votre Altesse, et en Son Altesse Impériale, certain courtisan maintenant académicien , au moment de l'invraisemblable happening - pourtant officialisé par notre république au titre de la coopération franco-africaine - qui marqua la fin des années 70 : le couronnement [marquer ici une pause à l'intention des clas-ses nées après l'événement] du colonel Bokassa comme empereur de Centrafrique.
Mais oui, en 1978 on trouvait encore au plus haut niveau de l'État (le Président lui-même, ainsi que ses plus proches collaborateurs ou confidents) des gens capables de prononcer les syllabes :
em  pe  reur
trône      im  pé  rial
cou  ro  nne  ment
Bo  ka  ssa      Pre  mier
sans hurler de rire et s'enfuir à toutes jambes pour "chercher sur la terre un endroit écarté, où d'être homme d'honneur on ait la liberté", comme Alceste  - après ce fatal discrédit - s'en serait efforcé.

Or, elles sont pourtant bien lumineuses, aveuglantes même, les connexions de ce phénomène hy-pernymique  avec une certaine nostalgie aristocratique  :
Georges-Marc, où as-tu rangé les clés du garage ? Franz-Olivier, donne-moi tes chaussettes je fais une machine! Daniel-Blaise, mets tes pantoufles !

Allons donc! C'est impossible. Sûr et certain que si on demande à leurs amis d'enfance, à leurs proches parents, à leurs bulletins scolaires, où bien si l'on écoutait la rumeur de leur cuisine ou de leur salle de bains (Georges, les clés! Daniel, tes pantoufles!, etc.) ces gens s'appellent Georges, Daniel, Franz (Franz, tes chaussettes !). Je parierais qu'en écoutant dans la salle de bains ou dans la cuisine de Georges-Marc, c'est ce qu'on entendrait.

Tiens, épinglés ces derniers temps dans Le Monde, Le Figaro, ainsi que dans les news et autres publications françaises chic : Victor-Henri Naniche, Marie-Berthe Debidour, Claude-Marie de Roberville, Paul-Laurent Horth, Alain-Gérard Dreyfus, Samuel-Joseph Eggly, Georges-Olivier Temple, Georges-Adrien Kahn, Guy-Claude Calvet, Yves-Marie Maitre, Jacques-Rolland Tremois, François-Georges Slama, Jacques-Simon Agnon, Paul-Marc Courtine, Louis-Jean Cogné, Pierre-Aimé Chateaureynaud, Guy-Michel Seillère, Alain-Gérard Matthey, Frédéric-Jacques Touchard, Auguste-Alain Slama, Ernest-Antoine Sahores, Daniel-Blaise Burger, Marcel-Francis Assoun, Robert-Julien Cortèze, Léon-Camille Hilaire ?

On voit que cette touchante faiblesse semble caractériser plutôt le genre masculin (à moins que ce ne soient les hommes qui se débrouillent pour se faire remarquer plus souvent); mais les dames ne sont pas en reste finalement, quand il s'agit sinon d'enluminer, mais tout au moins de compli-quer comme à plaisir leur patronyme. N'est-ce pas Georgette Mialou-Marsh-Feiley, Marie-Claire Abdallah-Pretceille, Monique Braunstein-Sylvestre, Béatrice Ropars-Wuilleumier, Denise Kasba-rian-Bricout, Debora Ey-Dormois, Martine Hoyningen-Huene, Florence Cawley-Goolagong, Evonne Braoudo-Langleben? ?

Seulement ?
Peut-être, des profondeurs de leur ça (ou de tout autre sanctuaire subcrânien), est-elle montée un certain jour l'envie de booster un peu leur ego : envie profonde, assurément, sans doute même irrépressible, car il doit falloir pas mal d'efforts pour s'habituer à un nouvel état civil (même privé), ainsi que pour y acclimater ses proches et, surtout, pour encaisser leur regard - peut-être un peu narquois ? - au moment de la révélation.

Tranche de vie : M. Naniche (Victor de son prénom, que ses oncles et tantes appelaient Vivi, et ses copains Totor) est photographe publicitaire.
Ayant récemment cédé à cette vieille envie qu'il avait d'enrichir son prénom, il a donc pris - face à lui-même - la décision d'attacher à Victor (par le moyen d'un petit trait) cet Henri qui traînait vainement, depuis trente-cinq ans, en seconde position sur ses passeports, permis, ausweiss, etc.
Après quelques jours d'impatience juvénile, M. Naniche prend cependant conscience de la déli-cate (et peut-être interminable) suite de situations qu'il va maintenant lui falloir affronter, sans l'aide de quiconque bien sûr, seul avec lui-même donc, tout seul comme un grand : trop tard en effet pour sauter en marche, maintenant surtout qu'il a déballé - avec exactement le plaisir attendu - tous ces colis de papier à lettre, enveloppes, autocollants et cartes de visite procla-mant sa nouvelle prénonymie.
Ayant lucidement éliminé tous projets de faire-part, ou autres circulaires propres à le ridiculi-ser, il se détermine en faveur d'une information en tache d'huile : jour après jour donc, c'est aux principaux piliers de son environnement personnel qu'il commence à révéler son nouveau prénom, sans parvenir à contrôler malheureusement la lourdeur avec laquelle il affecte auprès d'eux in-souciance et désinvolture.

Mais pourquoi donc cette affectation de naturel ? C'est qu'après chacune des épreuves, après chacune des plaisanteries et chacun des violents éclats de rire, une affreuse réalité se fait jour peu à peu dans l'esprit affolé de M. Naniche : c'est un morceau tout entier de sa personnalité, un aspect terriblement secret de lui-même - bien plus secret en tous cas qu'il ne l'avait pressenti - qu'il expose complaisamment; et avec une consternante maladresse, au grand jour.
Gardant tout leur calme en face de ce maladroit déballage, l'assistante, le garçon de laboratoire, et l'apprenti se sont évidemment adaptés, sans même se poser de questions (tocades et foucades leur sont évidemment bien connues comme tellement propres aux artistes). Et c'est maintenant du Victor-Henri qu'ils donnent à M. Naniche, en s'efforçant d'enchaîner avec une fluence la plus naturelle possible ces syllabes encore un peu rétives : "Victor-Henri, je peux aller déjeu-ner ?"??"Allô Victor-Henri ?"??"N'oublie pas de filer sa péloche à Victor-Henri"??
Quand survient l'accident, ou plutôt quand arrive inévitablement ce qui devait arriver : entrée inopinée d'un ami très proche (ou d'un client régulier, ou d'une ancienne maîtresse), juste au mo-ment où traverse le studio l'interrogation fatale : "c'est bien des 13 x 18 que vous voulez, Victor-Henri ?"

Et voilà le flagrant délit. Notre Victor, pense fatalement le visiteur, mène donc une double vie! Auprès de ceux à qui, sans doute, il n'en imposait pas assez tous les jours, il s'est discrètement forgé (avec une extension de son prénom aussi impitoyablement prétentieuse que celle d'une aile à son château) un petit rab de standing, et il les oblige (car il en a le pouvoir) à tenir compte de cette nouvelle paire de phares à iode.
Inexcusable exhibitionnisme, fatale imprudence, alors que tous, nous avons si bien appris à dé-ployer de tels efforts (et depuis si longtemps), pour que soit assurée à tout instant, vis-à-vis de tous les autres, la plus absolue dissimulation de ces abîmes que les rigueurs de la vie en société exigent de tenir - hermétiquement enfermés sous l'épaisseur de la calotte - au secret.

N'ayant pas eu la chance de naître Thibaud de La Haulte-Futaie, ils ont (sans doute) incorporé leur second prénom au premier (ou bien leur patronyme à celui d'un proche) et, par le miracle du trait d'union, cru secouer un peu de la paille qui - à leurs yeux - collait encore aux galoches de leurs parents.



LE NOM AVANTAGEUX
Par ce même miracle exactement, capable de redorer le blason de ceux qui n'en ont pas, de bla-son, les dénominations les mieux au point peuvent à elles seules faire ronfler tout un domaine, lui conférant dans les meilleurs cas une portée apparente bien plus avantageuse qu'au naturel
On a vu plus haut que, parmi les principaux utilisateurs de ce gimmick, se détachent toutes les techniques, doctrines ou prétendues sciences un peu pauvres en support expérimental et/ou par trop vulnérables à une contradiction directement verbale  : les cosmétiques, par exemple, qui en font un usage abondant, absolument systématisé, typique à la fois de la démarche (lexi-co/néologique) et de l'avantage attendu, caractérisé par une sorte d'effet intello-buccal :

 - résonance cérébrale (sonorité ample, évocatrice de profondeurs inaccessibles) ;
 - plénitude masticatoire (on en a vraiment plein la bouche : c'est à la fois long à dire, et un peu contraignant pour les mâchoires, dont un certain déploiement est généralement nécessaire à une articulation correcte).

HYPO-ALLERGENIQUE, par exemple (dernier quart XXe siècle) :
Cet hypo initial est décidément fort bien troussé, créant à lui seul dès la seconde syllabe une ambiance métamédicale, commercialement très avantageuse, et infiniment plus en tout cas que le rustique anti (capable bien sûr de s'imposer sans effort à l'esprit des créatifs les plus ploucs, mais évoquant à lui seul un univers hostile, peuplé d'antiseptiques, d'antigels, d'antirouille, et de tout ce dont une femme détesterait s'enduire l'épiderme).
Quant à ce -génique (là où allergique serait bêtement venu, sans le moindre enrichissement), ce n'est plus du marketing, mais de l'Art.

PSYCHANALYSE. Mieux : métapsychanalytique :
Ne semblerait-on pas entendre le même genre de syllabes que chez les chimistes, lorsqu'ils confrontent leurs interprétations des phénomènes organophosphorés, ou que chez les physiciens s'adonnant à la photolithographie submicronique ?
Et ça peut même se décliner entre initiés :
- Georges-Marc est en analyse  depuis 1982. Ça marche très fort.
- Comme analyste il est très directif, mais Anne-Laure ne jure que par lui.
- Jamais une communauté analytique n'a été à ce point bouleversée .

ORGANISATIONNEL (immaturité politique au niveau -) :
Caractérise (défavorablement) les instigateurs d'une manif n'ayant réuni qu'un petit nombre de protestataires et/ou le tabassage d'une partie d'entre eux par la police et/ou l'extrême droite .

Mais un véritable cas d'école  clôture à lui seul ce grave problème, sans risque du moindre contredit. Nous en sommes redevables aux souvenirs militaires de mon collègue Alain Maréchal (qui, comme tout X, a bien connu de l'Armée) :
 
Comment se faire exempter de telle corvée (piscine, musique, saut en parachute) ou, de façon générale, comment obtenir le bénéfice de tel statut (temporairement) dérogatoire, sinon en pro-duisant ce joker que constitue, dans presque toutes circonstances, un certificat médical ? Et comment celui-ci doit-il être libellé, afin qu'en soit obtenu le double effet suivant :
 1. impressionner les gradés, autant que nécessaire à l'obtention de la dispense ;
 2. préserver la sécurité du diplômé signataire (et donc sans trop solliciter la réalité) ?
Autrement dit, de quelle affection ou de quels symptômes ronflants peut donc bien attester un médecin scrupuleux, sans faire preuve de la moindre complaisance vis-à-vis du bénéficaire, et par conséquent sans engager le moins du monde sa réputation professionnelle ou morale ?
Alain et ses condisciples ont établi que l'ANOREXIE POST-PRANDIALE répond en toute rigueur à ce cahier des charges :
 - évoquant - dans le cadre d'une réalité médicale précise - une sorte de fragilité métabolique (sinon incurable),
 - mais ne dénotant chez le bénéficiaire de l'attestation rien d'autre qu'un manque d'appétit (ano-rexie) consécutif (post) à la prise de ses repas (prandiale) .

 
(Chapitre dans la parenthèse)
UNE AUBAINE POUR LES PSYS
, ou  LA RUEE VERS L'OR DU VERBE
Le projet freudien était pourtant sympa. Avant de savoir si on prescrira des comprimés, si on recommandera la pratique du sport ou bien si l'on invoquera le transfert majuscule et tout le grand jeu : d'abord mettre tout à plat, bien à plat, tout le dedans de la tête et le maximum possi-ble. Un peu (un tout petit peu) comme si l'on s'apprêtait à recenser et identifier tous les compo-sants de ce beau matériau, c'est-à-dire (par une sorte d'analogie verbale) à tenter une certaine forme d'analyse.
Mais c'était avant qu'un infernal snobisme ne s'empare de ce merveilleux programme.
L'infinie plasticité de ses contours, l'enivrante absence de toutes frontières au domaine (par quelque bout qu'on le prenne), l'absolue garantie de connectivité avec tous autres champs de la pensée, même les plus (apparemment) excentrés, et jusqu'aux plus fondamentaux, universelle-ment reconnus pour dominer à eux seuls tous les autres : philosophie, spiritualité, métaphysique, marxisme, coiffure, art, littérature, enseignement, vie publique, démocratie, politique.

La chose politique tout entière, avant (et par-dessus) tout le reste, seul champ d'exploration of-frant l'absolue garantie d'une prise au sérieux par le reste des classes pensantes (habituées de-puis Rome à considérer comme simples exercices intellectuels les réflexions, aussi nobles soient-elles, dépourvues de connexion avec la problématique du pouvoir ou de l'organisation sociale). Prioritaire, donc, ce débouché de la psychanalyse dans la réflexion politique et sociale, sous peine de classification immédiate parmi les ris et amusements propres à l'adolescence tourmentée, et renvoi automatique dans la cour des bacheliers, des rêveurs, et de tous les réfléchisseurs barbus fumant du chanvre indien sous la lumière des étoiles.
C'est en dernière? analyse d'une tyrannie intellectuelle (et surtout verbale) que cette priorité revêtit peu à peu la forme : seules resteraient recevables - en raison du regard véritablement global qu'elles exerceraient virtuellement sur toutes choses - les conceptions politiques inté-grant les apports de la psychanalyse, et pouvant seules, de ce fait, prétendre à l'universalité.

Bref, un cadre parfait, visiblement propre à accueillir toutes les spéculations, toutes les astuces, et inévitablement tous les charlatanismes  : des exégètes de Lacan aux promoteurs de Verdi-glione, ils ne s'en sont d'ailleurs pas privés, déployant, vis-à-vis de leurs maîtres à penser, et le même esprit critique et la même exigence dans le jugement que les Tifosi en face de la Juventus.

Cet acoquinement des psys de tout poil avec le verbe, dans tout ce que celui-ci peut comporter d'avantageux (pour eux), dégénère malheureusement en effets secondaires multiples, parfois incommodants pour tout le monde. Ainsi ont-ils mis sur un formidable piédestal les actes manqués de toute nature, qui se prêtent tous, et avec le même bonheur, aux exégèses si profitables au bavard :
 - flattant son logos (c'est précisément à quoi tend toute cette logorrhée) ;
 - mais ne lui faisant pour autant courir aucun risque : ni contradiction, ni même contestation, pas la plus petite possibilité de voir mis en question un support technique, quel qu'il soit, de nature à étayer le discours du cuistre. Et surtout, par-dessus tout (absolument TOUT), l'assurance abso-lue : aucune réfutation possible ni même concevable.

Vedette hors concours de la panoplie des actes manqués : le LAPSUS, évidemment, au nom duquel une véritable tyrannie règne dans tous les endroits où l'on cause depuis maintenant un bon bout de siècle. Et - c'est le plus désolant - pas seulement du fait des psys ou assimilés : chacun y va de son interpellation, avec plus ou moins d'adresse, plus ou moins d'à-propos, ainsi que l'inévitable dose d'humour, censée gouverner le tout, que souligne une espèce d'air entendu (d'ailleurs pas si facile que ça à attraper) indispensable au genre et propre, en tous cas, à désamorcer les malaises éventuellement occasionnés par l'intempestif bavardage.
Où la chose se voudrait la plus profonde, alors qu'elle ne joue le plus souvent que le rôle d'un cail-lou dans la chaussure, on trouve bien sûr les propos tenus par les personnages publics, dont n'importe quel trébuchement suffit à constituer un os capable d'être rongé pendant des heures et des colonnes :
"Je n'ai jamais été calotin. Il ne faut pas que l'on ne se trompe pas sur ce sujet", déclare un poli-ticien.
Et la meute de de déchaîner !

Alors il faut les voir, ces amateurs de verbe, faire voile à toute vapeur, si j'ose dire, en direction de l'informatique et des sciences de l'information, ayant finalement compris qu'un instrument extraordinaire avait été inventé pour mouliner, triturer, traiter les mots avec pour pas un rond les meilleures garanties offertes par les sciences exactes.

DISTANCES ET VOUVOIEMENT
Les sous-titres (ou doublages) d'anglais en français instituent presque toujours, à un moment ou à un autre du film, un tutoiement inopiné entre les personnages, cette transition n'accompagnant évidemment aucune progression correspondante de la familiarité dans les dialogues originaux , et alors même que les plus pointus des anglologues peuvent confirmer qu'aucune forme appro-chante de tu/vous ne peut être dénichée dans la langue anglaise/US. [On trouve ici une raison supplémentaire d'aimer l'Amérique et les Américains .]
Une preuve que ce sont bien les Américains qui ont raison ? Il n'existe dans leur culture aucun genre approchant de distanciation sociale. En particulier, pas de noblesse, pas d'aristocratie (pa-tronymique ou autre), pas de particule, pas de manoir, de castel, pas le moindre rien. [On cher-cherait en particulier vainement, chez eux, une forme même bénigne d'hypernymie, que celle-ci s'applique au prénom ou au patronyme.]
Je suis certain qu'on dit : "Quel temps fait-il chez vous, vous, monsieur. Kennedy ?", EXACTEMENT de la même façon qu'on dit chez nous : "Quel temps il fait chez toi, Riton ?" Aucune nuance perceptible dans la forme, le texte, l'_expression_ de ces deux questions.
Autrement dit - et cette hypothèse est toujours celle à laquelle il faut penser à nous ramener pour évaluer les nuances anthropologiques & Co -, si un Martien capte ces deux questions, expri-mées en langue anglaise, il ne peut rien supposer d'une éventuelle différence de position (relative) entre le poseur de question et le destinataire de ladite.
La situation est bien différente dans les langues latines, ou le vouvoiement pourra être claire-ment perçu - sur un certain nombre d'échantillons - comme strictement équivalent au recul (genre un pas en arrière) que marquaient nos ancêtres (cf. Molière) afin de bien marquer les dis-tances que la politesse (humilité) imposait à tout homme bien né (voir ce mot).



IDENTITE DU MONDE EXTERIEUR,
DENOMINATION DU MILIEU INTERIEUR
Il n'y aurait certes pas besoin de chercher très loin pour s'apercevoir que ces inquiétudes sur la dénomination et la qualification fréquentent de près les doutes sur l'identité. Et c'est bien là que finit par nous amener cette impossible cohabitation avec le monde inexact des mots : au mythe, à l'imaginaire, au mensonge. [Avatars tous trois, l'on s'en doute, du même malaise à dénommer avec suffisamment de précision les éléments du monde qui nous entoure.]

MYTHE, MYTHOMANIE.
La mythomanie consiste à raconter ou à SE raconter (bref à DECRIRE) des histoires où les choses se passent conformément à ce qu'a fabriqué notre IMAGINAIRE :
 - première piste : les baratins (j'ai rencontré Catherine Deneuve et elle m'a embrassé);
 - deuxième piste : le roman ou le scénario (trois fringants célibataires sont chargés de garder en nourrice un nouveau-né abandonné).
[Il y a ainsi, dans le mensonge et la mythomanie, toute une série de représentations mentales, supposant elles-mêmes un travail de réorganisation des "éléments du champ de perception" plus ou moins poussé selon les cas.

Pour les baratins c'est dur à faire gober (mais il suffit que cela soit plausible).
Pour les romans ou scénarios, il est très difficile de les faire accepter, car il faut ici que lesdites représentations mentales soient portables et ce auprès d'un grand nombre de cervelles, avec succès.]
 - troisième piste, l'invention proprement dite : il faut déguiser  des objets que l'on connaît en choses que l'on n'a jamais vues, subvertir leur usage, leur donner un rôle, des partenaires (maté-riels ou au niveau des concepts) qu'ils n'ont jamais eus. D'ailleurs le langage courant connaît bien cette analogie, quand il fait dire à un enfant qui a menti : "Qu'est-ce que c'est que ces inven-tions?"
Mythe et travestissement  sont des compagnons permanents de l'invention ; ils touchent à la sincérité et au mensonge. Mais le mensonge, grâce à qui nous fréquentons assidûment l'incertitude, ne passe pas que par le langage.


DE L'UNIFORME
Le vêtement est aussi un moyen de dire quelque chose, et, ainsi examiné, ce domaine apparem-ment plutôt creux parvient (comme les autres) à fournir son contingent d'observations récréati-ves : c'est ici en effet que l'on peut rencontrer certaines limites - ce n'est pas si fréquent - en l'occurrence celles que les hommes imposent fondamentalement au mensonge.

Même dans la guerre, qui correspond au degré maximal de la désorganisation, il subsiste des rè-gles fondamentales de sincérité. On peut tuer, violer, voler, massacrer, faire tout ce qui est in-terdit en état normal de civilisation mais il est interdit de revêtir l'uniforme ennemi. Si ce prin-cipe primitif n'était pas respecté , personne ne saurait plus qui tuer, et - sans même parler de l'insupportable stress auquel ne manqueraient pas de se retrouver alors livrés nos généralissimes - le fait est qu'il faudrait bien considérer comme globalement et immédiatement remises en cause l'ensemble des autres règles du jeu de la guerre.

Ainsi, même une fois libérés le bruit et la fureur, et irréversiblement déclenchée la pire frénésie dévastatrice, un embryon de règle commune est-il quand même censé subsister (ne pas MENTIR sur son camp), alors même que le conflit armé correspond indiscutablement à la configuration la plus régressive des relations internationales : sur la base par exemple du distinguo classique en-tre obligations de moyens et obligations de résultats, la guerre ne se caractérise que par une impérieuse et désespérée obligation de résultat.

Sont absous par avance non pas les moyens irréguliers auxquels auraient ici ou là recouru nos armes, mais en tout cas, sans discussion possible, et de tous temps, ceux - quels qu'ils soient - dont l'usage a permis notre victoire.

C'est au crédit de la Seconde Guerre mondiale qu'il faut porter cet enseignement, dont nous bé-néficions maintenant, et qui nous offre bien sûr le confort intellectuel propre à toutes certitu-des : les circonstances spécifiques de la reddition japonaise (dans un conflit d'ampleur finalement modérée ) correspondaient comme nous le savons maintenant à une transition entre deux épo-ques de l'histoire de l'humanité.

Certaines règles de sincérité sont donc susceptibles de passer avant toutes les règles sociales : celles qui demeurent après que les règles sociales se sont effondrées.


DU DRAPEAU
Le rôle du déguisement se situe à la charnière entre l'information et la force. La force est du domaine du matériel, l'information du domaine de l'abstrait, comme le langage. Le déguisement, comme le langage, permet d'obtenir les résultats que la violence, la force physique pourraient obtenir (faire ouvrir un coffre-fort) à l'aide uniquement d'informations ou même (ici) de signaux ayant l'apparence d'une information.

Autre cas (militaire de nouveau) : le drapeau blanc.
Rappel : étant donné que pendant tout le temps que durent les affrontements il y a des morts (ou des dégâts) de chaque côté, même si l'un des deux camps l'emporte sur l'autre (et même s'il l'écrase), il était important d'inventer un protocole permettant au gagnant de savoir le plus vite possible que son adversaire abandonne.
On a donc inventé pour cela le drapeau blanc. Avec le mode d'emploi suivant (Règle n°1) :
 - en cas d'agitation du drapeau  par l'un des deux protagonistes, les deux armées doivent im-médiatement cesser le combat , le temps (au moins) que parlementent les commandements res-pectifs (reddition, conditions de la reddition, négociation sur ces conditions, voire reprise des combats en cas de désaccord).
Il se déduit de ce mode d'emploi une idée crapuleuse qui n'a pas manqué de germer dans l'esprit du plus primitif des capitaines, aussitôt la guerre inventée (ce qui ne nous rajeunit pas) : si j'agite le drapeau blanc, alors mon adversaire s'arrêtera de taper ; donc j'agite, il s'arrête, et j'en pro-fite pour le massacrer.
Une des conventions de Genève de ces temps immémoriaux a donc aussitôt amendé le protocole, en y ajoutant une farouche Règle n°2 :
 - l'usage abusif du drapeau blanc est rigoureusement défendu, prohibé, tabou.

La Règle n°2 devenait donc nécessairement prioritaire sur toutes les autres (y compris la Règle n°1), pour des raisons faciles à comprendre : en particulier, parce que la guerre est en général considérée non comme une fin, mais comme un moyen (d'avoir la paix).

Passionné par la guerre de 1914 , je trouve par exemple dans une chronique publiée en 1921 par l'état-major français la relation illustrée (croquis 22) d'un fait d'armes illustrant à merveille le caractère irrésistible de la tentation suscitée par la Règle n°1339 :
Une forte compagnie allemande est gênée par les tirs d'une batterie belge, qu'elle ne parvient pas à localiser. Les Allemands ont alors l'idée d'agiter le drapeau blanc, geste auquel les Belges ré-agissent comme il faut, c'est-à-dire en hissant leur propre drapeau blanc. Dommage pour eux : ils se sont signalés par ce geste à leurs adversaires, qui, les ayant enfin localisés, les canonnent d'importance, et, dit la chronique, "détruisirent l'objectif".
Se garder de toute germanophobie triomphante : la même chronique relate (croquis 23) ce que les militaires doivent considérer comme une autre anecdote piquante, illustrant cette fois-ci l'ingéniosité des Français : "Au moment de la débâcle allemande, un gendarme placé dans un car-refour indiquait aux camions allemands la route à suivre. Ce gendarme était un Français camouflé en Boche, et qui envoyait les convois dans nos lignes où ils allaient bénévolement  se faire faire prisonniers."

Il n'y a donc que les Belges à ne pas être ingénieux ?


IGNORANCE, UBIQUITE, OPACITE
Il y a donc les noms et les mots, qui servent en principe à dire mais qui n'y suffisent pas, et de si loin : tout au contraire d'une pellicule photographique, à laquelle on pourrait bien sûr reprocher son incapacité à rendre le velouté d'un pétale pourpre, ou l'incandescence d'une braise, ou les vi-brations d'un air surchauffé, ou toutes autres formes de nuances, on se prend à deviner que le langage trouve des limites bien plus graves puisqu'il sert à communiquer, et qu'il y a bel et bien de l'incommunicable.

Communiquer : que ce soit par l'écrit, par l'oral, et sans même s'attarder sur les variétés - tou-tes plus pittoresques les unes que les autres - de «non-verbal » (gestes, sons, et autres attou-chements), le langage joue en permanence le rôle d'une connexion entre l'intérieur de la tête et l'extérieur.

Incommunicable : inutile d'aller chercher bien loin (extase à la naissance de son premier enfant, pressentiment d'une apocalypse imminente, session télépathique avec l'âme de Ramsès II) : de minuscules situations intérieures n'appartiennent effectivement pas à l'ordre de la communica-tion.

Minuscules ? On va voir combien, puisque ma première révélation de ce phénomène se situe à mi-chemin entre l'UDF, la pègre et un restaurant de la rue Saint-Lazare.

On se souvient peut-être que "l'affaire De Broglie " avait généré de la part des plus hauts di-gnitaires de l'État toute une variété de communiqués officiels, dont le plus original avait été celui d'un intérimaire ministre nommé Bonnet. .
[Celui-ci avait été nommé à l'Intérieur, après deux années de scandale, par un Premier ministre à bouts d'expédients, incapable en particulier de différer encore l'élimination d'un encombrant personnage - certes premier favori du Président - mais que rendait à présent bien trop com-promettant le rôle de ses collaborateurs (et plus précisément les relations ambiguës de ses «ser-vices» avec les fonds les plus bas de cette désolante affaire de tueurs à gages)  : c'est du prince  Poniatowski qu'il s'agissait.]
Plutôt sous que surdoué pour affronter des situations aussi crapoteuses, et tentant maladroite-ment devant l'Assemblée de disculper son prédécesseur, Bonnet avait juré - c'est très rare - que Poniatowski ne savait pas une certaine chose.

Or, une caractéristique fondamentale de notre boîte crânienne, câblée dans les neurones les plus profonds de notre système logique tout entier, est précisément que, si la connaissance n'est pas simulable, l'ignorance, elle, l'est à 100% :
Il me suffit de dire que c'est Joseph Kosma qui a composé Les feuilles mortes pour établir que je le sais.
Mais si j'ignore que c'est Gaston Ouvrard qui chantait Ah! les p'tits pois les p'tits pois les p'tits pois, aucun discours ne me permet d'en administrer la preuve : ceux que je pourrais construire ne pourraient se distinguer par aucune information, bien sûr, ni même par aucun terme logique, de ceux que je tenterais - avec la même impuissance - d'invoquer pour me cacher d'en avoir la connaissance. A fortiori, nul ne peut se faire une quelconque idée de mon ignorance, et, encore moins, en acquérir la certitude.



Double péché donc :

 - contre l'intelligence, puisque ces notions élémentaires (indépendantes de toute époque, culture ou famille de pensée) sont à portée intellectuelle d'un ministre, fût-il de circonstance, comme de tout autre individu doué de raison;

 - contre la morale qui est la nôtre en ce moment, depuis tantôt quelques centaines d'années, et qui voit d'un mauvais ¦il :
   o les serments en général (non sollicités par la Justice),
   o les parjures commis à l'occasion des serments.

Enfin, dans cette dernière catégorie, lorsque le péché de faux témoignage a pour victime une des plus hautes magistratures de l'État (ainsi que l'on peut raisonnablement qualifier l'Assemblée des représentants du peuple), supposons pour faire court que de telles circonstances soient, au mieux, aggravantes.

Ce que m'avait enseigné le fait divers Bonnet/Poniatowski ? Une seule chose, mais de taille : qu'il existe un abîme entre la certitude et l'intime conviction.

C'est ce distinguo qu'a méconnu Bonnet, tout au moins dans la seule hypothèse où il ne sorte pas de cette affaire aussi abîmé que son protégé : s'il était sincère lors de son regrettable serment. [Sûrement le genre de type à croire que les courbes finissent forcément par toucher leurs asymptotes, au bout d'une certaine longueur de papier.]

Ubiquité
Tentons de remonter les altitudes, après ce détour parmi les durs et les giscardiens : évitant d'appeler information ce qui n'est finalement qu'une situation intérieure, arrêtons nous sur son incommunicabilité.
Il s'agit d'un phénomène particulièrement original, puisqu'il contredit entièrement la toute pre-mière des règles semblant caractériser les phénomènes liés à l'information : un élément informa-tionnel se distingue farouchement de tout élément matériel par un irréductible don d'ubiquité .

o A partir d'une météorite ramassée dans son jardin, un chimiste de Bagnolet est parvenu à créer cent grammes d'une poudre dont une seule particule suffit à transformer un mètre cube de Kro-nenbourg en autant de Romanée-Conti.
Si notre chimiste envoie une dose de poudre à un confrère, son stock ne semblera pas affecté par le prélèvement, et de la poudre sera présente dans les deux laboratoires à la fois. Mais, bien sûr, si c'est à cent mille confrères qu'il expédie un échantillon d'un milligramme, son propre stock sera bel et bien épuisé (il n'y aura plus de poudre à Bagnolet), et l'aventure sera par conséquent terminée.
o Un autre chimiste obtient un résultat voisin  en remplaçant la météorite par de l'alcool d'endive et, surtout, en réussissant à déterminer la formule de son composé (C2H2N2E37).
Enverrait-il à cent mille, ou à mille fois cent mille confrères, une copie de sa formule, celle-ci ne perdrait rien de ses propriétés ou de sa valeur. L'information peut, sans aucune limite, exister à Bagnolet aussi bien que, simultanément, partout ailleurs dans l'Univers.


À partir du moment où une information est créée :

o l'ignorance de cette information par un certain humain  peut être démontrée :
 - par l'intéressé (impossible),
 - par qui que ce soit d'autre (impossible) ;

o sa connaissance peut être démontrée :
 - par l'intéressé (possible),
 - par qui que ce soit d'autre (impossible).

Sur ces quatre cas, l'unique voie d'accès porte donc un nom simple : la vérité.

Opacité : le pari
De façon générale, le crâne humain se distingue particulièrement bien du hardware informatique par son OPACITE . L'homme a cette caractéristique fondamentale qu'il peut mentir (ou plus simplement : refuser de parler) : les données, de toute nature, résidant sous son cuir chevelu restent envers et contre tout son jardin secret.
Jardin secret : délicieuse _expression_ , forgée par un anonyme qui avait tout compris :
 - secret (pas besoin de faire un dessin) ;
 - jardin (c'est un espace mental, où l'on fait ce qu'on veut, et pas seulement conserver des don-nées; je me souviens, je me raconte mes souvenirs, et même des souvenirs à valeur ajoutée [les faits plus quelque chose], je m'invente des choses qui pourraient avoir lieu, qui pourraient avoir eu lieu, qui ne pourraient pas avoir lieu mais qu'il est tellement jouissif de m'imaginer quand même, que sais-je encore).
C'est le véritable trou noir des conceptions, représentations, débats et monologues en tous genre qui germent à plein temps sous la calotte et qui - la plupart du temps pour notre plus grand bien - y restent .

Qu'est-ce qui rend si vaste le champ de ces spéculations ? Qu'est-ce qui permet que nous tou-chions, ici encore, à l'infini ? C'est précisément l'opacité totale de notre quincaillerie. (Sans la-quelle nous ne nous autoriserions pas, ou bien moins, les vagabondages de notre imaginaire.)
Quel effet aurait donc la transparence de notre coquille ? L'impossibilité du mensonge, sans doute, et voilà comment nous retrouvons, ici encore, ce compagnon désormais inséparable de nos pérégrinations : l'incertitude.

Blague (bientôt vieille) que l'on racontait il y a pas mal d'années sur Brejnev, à propos de son goût personnel très marqué pour les automobiles.
Chaussant des lunettes noires, il se mêle aux Moscovites qui contemplent, près d'une ambassade, une Jaguar garée entre deux Moskvitch. Il interroge un badaud :
- Laquelle préfères-tu, camarade ?
- La Moskvitch.
- Eh bien, on voit que tu ne connais pas les voitures!
- Les voitures, je les connais, rectifie l'autre prudemment, c'est toi que je ne connais pas.

Première composante : la sincérité  de la pensée exprimée.
Seconde composante : l'erreur.
Être certain : difficile de définir cet état de la conscience sans inévitablement rencontrer une forme ou une autre de récursivité.

Et comment communiquer la certitude? "Je suis sincère et certain quand je pense que? "

Pour communiquer ces certitudes, comme pour utiliser des idées demi-mûres, des propositions d'idées et leur préserver des possibilités de mettre en ¦uvre leur fécondité, un des meilleurs moyens pourrait être le recours systématisé au pari.

Qu'est-ce en effet que le pari, sinon une manière de poser enfin de vraies certitudes et de les étayer  ?
Or, curieusement, la logique (telle que nous avons appris à la mettre en pratique) semble ne nous être d'aucun secours dans nos affrontement quotidiens  avec les éternels et très désagréables problèmes que nous posent les liaisons :
 o incertitude/sincérité [toujours],
 o incertitude/erreur [souvent],
en raison précisément de cette infaillible opacité crânienne.
Ainsi, l'affrontement suivant :

 1. -Marius : [?] l'Art de la fugue, superbe construction, dont on n'a jamais su à quel instrument elle était destinée .
 2. -Olive : Faux ! C'est pour orgue.
 3. -Marius : Je suis certain que la partition originale ne donne aucune indication instrumentale.
 4. -Olive : Et moi, je suis certain que Bach a spécifié cette partition pour l'orgue.
 5. -Marius : Je te parie une caisse de Romanée-Conti.
 6. -Olive : Ah ! non, je ne parie jamais.
Débat qui se résout pourtant avec une très pure simplicité. (Mais, regrettablement, celle-ci ne saute pas aux yeux de chacun.)
Pourtant, la formule si souvent invoquée "je-ne-parie-jamais" constate - sinon l'erreur de celui qui refuse de participer au pari - mais tout au moins, et en toute rigueur, son incertitude : qu'a-t-il à craindre, en effet, d'un tel pari  ?
Une chose, et une seule : que l'examen (loyal, équitable, etc.) des pièces propres à trancher le débat (ici : manuscrit et édition originale) lui donne en définitive tort.
Mais, précisément, le fait même qu'un tel risque lui apparaisse concevable (et donc conforme à un certain ordre des choses) signifie irréductiblement qu'il n'est pas certain de ce qu'il avance (contrairement à sa proclamation du point 4).

Une démonstration rigoureuse en est apportée par la simple hypothèse d'un scénario limite, où la question en litige serait de savoir combien de doigts Olive possède à la main droite : certain d'en posséder cinq, Olive accepterait sans hésitation  de donner les gages de sa certitude, quels qu'ils soient et aussi nombreux qu'ils puissent être . Pour autant, il n'aurait pas l'ombre d'un ins-tant de quoi se croire aventureux, téméraire, ni même audacieux.

Le pari, enseigné à l'école , mériterait d'être interprété comme instrument supplémentaire de? courage (intellectuel) :
 - degré de certitude justifiant l'acceptation (ou la proposition) d'un pari ;
 - dimensionnement de l'enjeu (si, et seulement si, le degré de certitude est inférieur à l'unité) ;
 - règles (plus farouches les unes que les autres) de respect des enjeux pris.

Généralisée, cette notion de pari permettrait à chacun de prouver à tout moment sa sincérité en montrant qu'il est prêt à aller très loin pour défendre ce qu'il avance. Pour un homme public, c'est par exemple sa démission qui pourrait être en jeu chaque fois qu'il a une certitude...

S'il n'a pas de certitudes, il pourrait en faire état sincèrement, et, de toute façon, cela éviterait à son auditoire l'humiliante corvée d'avoir à subir des discours visiblement non sincères , .
Sur quels tableaux pourrions-nous espérer gagner par l'introduction d'innovations aussi peu conformes, dans une pédagogie du futur ?
Un peu sur le bluff, peut-être, sur l'estomac, sur ces victoires si injustes de la forme sur le fond, et finalement sur une certaine dose de mensonge.

Opacité : mensonge & vie publique
En politique bien sûr - où le Langage exerce le pouvoir - le mensonge joue un rôle permanent.
On sait de manière certaine qu'un certain degré de responsabilité dans le monde politique impli-que le mensonge. À propos d'otages français détenus au Liban, les deux candidats du second tour de l'élection présidentielle (1988) s'étaient affrontés à la télévision lors d'un débat en direct.
On se rappelle que F. Mitterrand a soudain évoqué certains propos que J. Chirac lui aurait tenus en privé, et que l'autre a niés. La scène a viré à l'affrontement direct ("Oseriez-vous le redire en me regardant dans les yeux ?"), sans que la vérité puisse jaillir.

Outre qu'il y avait là une violation de codes implicites du débat télévisé (on ne doit pas faire allu-sion à des propos tenus en privé dans un débat public), la situation prouvait qu'existait au moins un cas délibéré de mensonge. Des deux personnages qui briguaient la plus haute magistrature (et la place de premier magistrat de la justice), au moins un mentait en direct devant des millions de téléspectateurs. On avait peut-être en face de soi, à l'instant, un futur président mais en tout cas un vrai menteur. Et un menteur antipathique : ce n'est pas la raison d'État  qui justifie son mensonge, mais sa simple envie d'être élu (ou réélu) président . Dans quinze jours, quelle autori-té morale justifiera son autorité réelle ?

LES PIEGES DE LA TITRAILLE
Utilisant le langage comme matière première, la presse nous montre les diverses manières de travestir la vérité, de la déguiser. Le simple choix des termes que le journal fait pour désigner un individu en dit quelquefois plus que toute la suite de l'article.
Ainsi le titre : "Un ancien parachutiste arrêté" suggère-t-il de manière sournoise un lien entre la qualité d'ancien parachutiste et un délit quelconque, avant qu'on n'entame la lecture de l'article.

Pourquoi, en appliquant le même principe ne pas titrer : "Un ancien enfant de ch¦ur..." ou bien : "Un ancien disciple de l'école libre élu président de la République".

On appréciera de la même manière : "Il tente d'écraser la femme d'un gendarme" (France-Soir).

Pas loin d'ici, il est encore désolant de voir la presse - même éclairée - évoquer l'affaire du Rainbow-Warrior en rappelant incidemment, mais obstinément, la mort d'un "photographe portu-gais", sans donc être sensible au pourtant célèbre poids des mots (pas plus dans cet exemple que dans celui, tout aussi obstiné, de la loi "Sécurité et Liberté").

Alors qu'il s'agit à l'évidence du même phénomène, à l'identique, que celui consistant à titrer "une jeune Lyonnaise agressée par un Portugais" : on n'aurait évidemment pas titré "une jeune Lyon-naise agressée par un chef de rayon" ou "agressée par un ambidextre", "par un stagiaire", "par un insomniaque", "par un velléitaire" (si l'agresseur avait été tout cela à la fois).

Le fait que le type tué par l'explosion de la bombe sur le Rainbow-Warrior ait été photographe ne présente aucun intérêt (et s'il avait été sommelier ?). Bien évidemment, le fait qu'il soit de natio-nalité portugaise non plus.

Mais ces deux éléments le dévaluent très nettement comme cadavre :
 - photographe (métier - ou plutôt activité - assez louche, pratiqué par une minorité cosmopo-lite d'aventuriers certainement incapables d'avoir décroché les diplômes garantissant une vérita-ble existence sociale);
 - Portugais (république d'opérette, dont on ne connaît même pas le régime, genre de Panama ou de Monténégro). En tout cas, cette sorte de pays dont on ne s'amuse certainement pas à compter un par un les victimes d'accidents de transport, le cas échéant ("un DC10 portugais s'écrase à l'atterrissage, environ trois cents morts").
Le cadavre une fois dévalué, la faute des Services français s'en trouve amoindrie d'autant : on va pas en faire une pendule pour un vieux rafiot, look Armée du salut, écroulé au fond d'un radoub du côté de Zanzibar ?

POLITIQUE-FICTION
La politique-fiction, quant à elle, associe les tares de l'article bidonné au ridicule d'une certaine dramaturgie politique.

Ainsi ces deux pages de mythomanie aggravée, publiées en août 1985, et dont le propos est de décrire le lendemain des élections générales de mars 1986 (qui vont donc avoir lieu huit mois plus tard).
"Lundi 17 mars 1986, 14 h 30. 123, rue de Lille, au siège du RPR. Jacques Chirac, vêtu d'un sobre costume Guy Laroche gris, tente de se frayer parmi les photographes un chemin jusqu'à l'ascen-seur..."
Quelques lignes plus loin, le journaliste, à qui on a vraiment lâché la bride, donne libre cours à son imagination :
"De temps en temps il passe la tête dans la chambre où s'est retirée sa femme Micheline : "Bou-clette, ma chérie, merci. Sans toi rien ne serait possible"..."
Grâce à cet article, trouvé dans l'un de nos grands news, saurait-on comment notre Premier mi-nistre interpellera, le soir des élections à venir, son épouse dans l'intimité ? Même pas .

Alors, quel effet est donc obtenu ici, sinon, par le biais d'une médiatisation fanatique des per-sonnages, une sorte de déification des hommes politiques dans l'esprit du public ?
Il s'agit donc de pratiques dangereuses à plus d'un titre. Elles sont fondées sur la mythomanie absolue. Que dit-on à un enfant qui ment, qui mythifie ? Que ce n'est pas beau de mentir.
En 1984, un scandale n'avait d'ailleurs pas fait grand bruit : un des principaux collaborateurs du New-Yorker avait révélé dans une interview au Wall Street Journal qu'il fabriquait des citations pour mieux rendre compte de la réalité ("Les lecteurs qui s'intéressent aux faits sont les moins nombreux").


PUBLICITE : L'USURE DES MOTS
Autre discours qui n'existe souvent que par et pour le langage, la publicité, dans un certain nom-bre de domaines, n'a nécessairement aucun message à transmettre au sujet du produit qu'elle vante. En effet, les bières, les whiskies, les banques, les cigarettes, les parfums, les compagnies aériennes offrent exactement-rigoureusement les mêmes avantages, les mêmes qualités et, s'ils ne sont pas complètement identiques (comme les parfums), le message publicitaire ne peut en aucun cas dire en quoi une marque A serait différente de sa concurrente B.
Les publicités doivent donc dans un grand nombre de cas se passer de message à délivrer, d'où un certain nombre de textes sans aucun sens ou sans aucun rapport avec les qualités présumées du produit. On fait ici du texte sans avoir rien à dire : et d'ailleurs, on ne pourrait RIEN dire. A part évidemment : C'est bon, ça sent bon, ça fait du bien, ou encore (et surtout) : Ça nous ferait plaisir si vous deveniez client chez nous .
Et nous voyons réapparaître les études qualitatives, entre autres, dont le rôle de fournisseur d'arguments publicitaires a déjà été évoqué, qui vont renvoyer, là où en effet il n'y a rien à dire sur le produit à vendre, la substance de ce que le public voudrait entendre.
Aimons-nous associer shampoing et ¦uf, que l'annonceur écrira et vantera un "aux ¦ufs" ne cor-respondant à rien de spécial dans la composition du produit, mais qui a été fourni par les études des psychologues (voir Chapitre 5).

De vide par nécessité, la publicité est devenue mensongère par intérêt et presque par nature : le message ne sert plus à véhiculer autre chose que ce que son public a dit attendre.

Un exemple? Le slogan : "ON PEUT RESTER ACTIF APRES UNE BONNE BIERE."
Que signifie-t-il ? Tout simplement que le reproche fait par le public à la bière est de couper un peu les jambes. On rêverait d'une bière qui ne fatigue pas du tout, qui laisse tout son dynamisme à celui qui l'a bue...
Qu'à cela ne tienne, les publicitaires ont entendu ce rêve et le resservent immédiatement, en le renvoyant au public qui l'avait suggéré, au prix de campagnes massives...

Bilan déficitaire, bien sûr, pour la collectivité, car impunément, on n'imprime pas des pages de journaux, on n'occupe pas du temps d'antenne (pris sur les circuits neuro-récepteurs de dizaines de millions de spectateurs), etc.
Alors, puisque le système est à somme nulle, qui gagne (à part l'annonceur lui-même) ? Les médias, bien sûr, chargés de la transmission, et qui assurent effectivement cette fonction avec empres-sement :
 - soit c'est la presse écrite, hurlant à la mort que les ponctions de la télévision dans le budget d'achat d'espace des grands annonceurs mettent en question la liberté de la presse ;
 -  soit c'est la télévision, qui s'efforce d'élargir le champ des secteurs d'activités autorisés à la pub TV.

Voilà donc une importante partie du dispositif social, celle dont la fonction est spécifiquement de faire circuler l'information dans tout le réseau, qui supporte à elle seule - en en organisant la défense - un principe entier de mensonge collectif.
 

LANGAGE PIEGE




"D'abord, Staline ne s'appelait pas Staline. Son véritable nom
est absolument imprononçable et n'offre d'ailleurs aucun intérêt.
Nous l'appellerons donc Staline pour la commodité de ce récit,
mais nous n'en penserons pas moins."
Cavanna.
(page 214)



Mais des mots peuvent en cacher d'autres, surtout de la part de ceux qui mentent beaucoup (ou simplement plus que les autres). Longtemps, j'ai cru que les gaullistes - on ne disait pas encore la droite - avaient la spécialité de ce type de mensonge.

C'était avant de m'apercevoir qu'en la matière une certaine suprématie devait être reconnue aux communistes. Aux communistes français, bien sûr [midi à ma porte], ou plutôt à leur appareil , celui-ci s'exprimant le plus souvent par la bouche - officielle ou officieuse (cf. Aragon) - de ses organes, hérauts et porte-parole.

C'est ainsi, avant tout, dans l'inlassable presse communiste  que nous pouvons pêcher la suite inépuisable des exemples, typiques et parfaitement diversifiés.

Erreur. Les célèbres «erreurs» des communismes. Le plus célèbre de ces mots pervertis - et surtout le plus dangereux puisque c'est précisément derrière lui que l'on a dissimulé de si nom-breux supplices.

Paix, pacifisme. Il a malheureusement fallu apprendre à deviner, dès après Yalta, que ces mots n'étaient plus si neutres qu'ils en avaient l'air. Neutralité suppose en effet symétrie ; or la situa-tion n'était pas précisément symétrique entre l'Est (dont la sérénité de l'opinion publique était garantie par une impossibilité absolue de réunion, d'association, et a fortiori de manifestation) et l'Ouest où pouvaient assez tranquillement s'épanouir  ces ligues aux raisons sociales évocatrices des idéaux les plus nobles : l'intelligentsia prit alors l'habitude de parler du « cryptocommunisme ».

Apparemment peu critiquable, ce maquillage présentait en réalité un inconvénient moral. Un seul, mais de taille : involontairement mêlés aux authentiques communistes (sans doute authentiques pacifistes par ailleurs), ce qui en soi n'a rien de honteux évidemment, de simples idéalistes mili-taient  ainsi chaque dimanche pour la paix, donc pour le désarmement, exerçant sur leur leurs dirigeants cette « pression de la rue » dont aucune contrepartie ne se faisait jamais entendre en face, quelle que soit la démesure du budget militaire soviétique.

Nelson Mandela. Les responsables communicants du PCF ont développé au fil des années une telle pratique de la diversion que reviennent périodiquement à la une de L'Humanité toutes sortes d'événements dont un Martien [toujours eux] serait légitimement tenté de croire qu'ils obsèdent à plein temps les travailleurs français.
Généralement puisées dans une actualité extérieure à la France (et par conséquent d'autant plus facile à commenter que - sous tous rapports - lointaine), ces informations tonitruantes concer-nent de préférence :
 o l'Amérique centrale, où - comme Hergé a su nous l'inculquer - il se passe toujours quelque chose (même s'il reste traditionnellement difficile au commun des mortels d'y situer le camp des bons et celui des méchants) ;
o  l'Afrique noire, Mozambique et Angola fournissant en suffisance les occasions propres à béati-fier Fidel Castro (et, ce faisant, entretenir la flamme  de quelques poignées d'intellectuels qua-dra ou quinquagénaires) ;
o l'Afrique du Sud, dont les bases solidement établies sur l'apartheid et le rugby réunis permet-tent l'alimentation permanente d'une titraille véhémente (et d'inspiration inattaquablement géné-reuse), où revient bien sûr plus souvent - star-system oblige - le nom des dirigeants abolition-nistes plutôt que celui de leurs fantassins.
Quelque juste soit la cause, quelque héroïque soit la lutte, aussi odieux soit l'oppresseur, on en vient à s'interroger  sur les libérateurs, - tels Nelson Mandela. À les regarder d'un ¦il que l'on n'aurait pas aimé trouver chez soi avant.
Avant (il y a longtemps maintenant), avant que L'Huma n'ait submergé mon et notre jugement avec l'apartheid, l'ANC, Soweto, Tutu, Mandela, et tous ces mots (associés à tant de cauchemars) que le Pcf  est si habile à dégainer chaque fois que dans le monde - et généralement à l'Est - un événement oblige sa Direction à avaler quelque nouvelle couleuvre.

Et la voilà, la preuve de la nocivité du Pc : non seulement s'obscurcit une certaine netteté de nos valeurs pourtant les plus claires, non seulement nous avons à vivre avec la culpabilité confuse qui accompagne cette focale perdue, mais on finit même par se sentir mochement envahi, dégoûtam-ment entamé par ce qu'il faut bien appeler le doute. Merci Roland Leroy pour sa contribution à la théorie du bordel ambiant : grâce à lui, nous ne perdons décidément pas le contact avec notre amie l'incertitude.

 
CHAPITRE10
Entendu au poste, vu à la télé.




 "POUR des radios qui n'empêchent pas d'écouter le bruit de l'aspirateur !"
Gébé




     
LE PLAISIR SOLITAIRE DE LA RADIO
La radio est un média beaucoup plus fin que la télévision dans ses relations avec les zauditeurs.
Là où la TV est brutale, accaparant totalement l'attention après avoir mis son spectateur en état de connexion forcée, la radio laisse l'¦il tranquille, et donc disponible, et, avec lui, une immense partie de nos capacités neuro-cérébro-intellectuelles.

Le phénomène doit être à peu près le suivant : recevant l'un ou l'autre de ces émetteurs, nous nous comportons exactement comme fonctionnent les antennes. Une antenne radio (capable de recevoir quasiment toutes les stations) peut être constituée d'un simple fil traînant par terre ou accroché au mur par des punaises (AM), ou encore d'une tige métallique plus ou moins déployée, plus ou moins verticale (FM). Au contraire, la télévision exige un assemblage abracadabrant de nombreux petits tubes aux dimensions très critiques, le tout orienté dans une direction bien dé-terminée, en vue de recevoir une gamme extrêmement restreinte d'émetteurs .
Voilà pour la transmission des signaux entre l'installation émettrice à l'installation réceptrice.
Pour ce qui concerne maintenant leur acheminement entre l'installation réceptrice et l'individu récepteur : la radio ne suppose évidemment que de prêter l'oreille pour être captée à 100% par son auditeur, celui-ci pouvant aller et venir dans les environs du récepteur, devant, derrière, des-sus, dessous (quitte à forcer le bouton de volume si nécessaire).
Au total, il faut considérer que la radio fournit des vibrations qui nous enveloppent, alors que nous devons diriger notre regard vers le rayon que le téléviseur envoie droit devant lui.
C'est vers les 14-15 ans que j'ai découvert (sans en faire une théorie) cet effet particulier de la radio, durant des longues et longues heures consacrées à découvrir l'électronique, c'est-à-dire, dans mon cas, à câbler, câbler sans cesse. Par une sorte de gloutonnerie qui caractérisait - et caractérise encore - ma façon de prendre plaisir à l'électronique, il ne m'arrivait en effet jamais de faire un quelconque plan avant de me lancer sur tel ou tel projet : plaisir de manipuler immé-diatement ces composants colorés, flexibles, plaisir de voir fondre la soudure au bout du fer, plaisir d'échafauder (en une architecture connue de moi seul) ces assemblages abscons qui ne prendront de sens qu'une fois mis sous tension.

Les mains ainsi occupées, (presque) tout l'esprit reste libre pour écouter. Écouter quoi ? Juste-ment, cet émetteur (France-Inter, France-Musique, France-Culture) que le montage en fonction-nement doit permettre de capter. Capter bien, capter mieux, sans souffle, sans interférences, avec plus de graves et plus d'aigus .

La meilleure matière sonore s'avère alors rapidement le genre débat. Au diable la musique (repré-sentée, pour les trois quarts au moins, par des lieder, de la musique de chambre, ou des composi-teurs contemporains , tout ce que j'exècre) . Au diable aussi l'information, charriant inévita-blement son insupportable moitié de résultats hippiques et de commentaires sportifs.
Débats donc. Débats sur l'élargissement du Marché commun, ou sur la limitation de vitesse. Sur les pionniers du christianisme, sur l'histoire des sports nautiques, sur le Festival d'automne, sur les systèmes de retraite scandinaves, le nouveau statut des Chambres de commerce, l'influence de Voltaire sur les élèves de Nietzsche, la dégénerescence des langues occitanes : tout débat, toute «tribune«, toutes rencontres sont bons à prendre. Accès surprise à un domaine inconnu (dont les abords ou même le simple contexte me sont étrangers), accès facilité en tout cas par la forme animée des espèces de connaissances ainsi captées : sur des thèmes identiques, une confé-rence prononcée par un spécialiste monologuant redonnait instantanément au sujet le caractère spécifiquement assommant propre au genre.

Même anecdotiques, même ultra-verticales, ces causeries n'en recelaient pas moins, tôt ou tard :
 - soit une indication de grand intérêt, ou extrêmement surprenante (et digne par conséquent d'être connue, et même gardée en mémoire, bref une connaissance) ;
 - soit une incroyable perle (qui me faisait instantanément regretter de ne pas disposer d'une sorte de magnétophone permanent, capable de dérouler une bande infinie, et donc de garder la trace de telles merveilles).

Mais cette passion pour la radio m'a toujours été propre, dût cette révélation faire se retourner dans leurs tombes les directeurs de la Radiodiffusion Télévision française : jamais à l'époque je n'ai rencontré une seule personne avec qui la partager, ni parent, ni copain, ni voisin. Même dans les conversations des adultes, telles que je pouvais les capter autour de moi, dans le train ou le métro, jamais il n'était fait référence à l'une quelconque des incarnations de la radio, exception faite parfois pour certains jeux ou facéties des environs de midi, évidemment reçues par les seules ménagères, et peut-être avec elles par quelques garagistes.
Après quelques années passées à vérifier infailliblement cette surprenante solitude, j'en étais finalement arrivé à douter :
 - douter que mon goût fût bien «normal»  ;
 - douter qu'il y eût véritablement en France des auditeurs pour ces chaînes. (Dans la négative, à quoi pouvait donc bien correspondre cette gabegie nationale ?)


LA TELEVISION, COMME TOUT LE MONDE
C'est vers la fin des années 60, en écoutant dans un bureau de poste le bavardage de deux gui-chetières, que m'est apparue subitement l'omniprésence de la télévision : "Vous avez vu hier soir ? Qu'est-ce qu'il jouait bien, Jean Gabin !"
Comme une évidence, j'ai compris que si "hier soir" était le temps, il devait bien y avoir un lieu. Et ce lieu non précisé était évidemment l'écran de la télévision. Ça se passait à la télé. Or la télévi-sion, c'était alors, pour tout le monde, le même spectacle à la même heure du même soir; une communauté immense des téléspectateurs existait donc (à laquelle je n'appartenais pas), dont les membres se reconnaissaient sans problème, possédant un référent quotidien commun. La commu-nion du lendemain consistait à commenter le programme de la veille (celui diffusé à 20 h 30, cela va sans dire).
Le plus banal pour mes congénères était alors de professer une aversion pour le petit-écran-nouvel-opium-du-peuple : à cet âge, on n'a pas la télévision, et on se moque avec un mépris plus ou moins appuyé des gens qui l'ont. Cet a priori anti télévision me semble maintenant lointain, et principalement attaché à un âge bien précis de la vie, l'âge où on ne sait jamais chez qui (ou bien avec qui) on passera la soirée (celle-ci se finissant immanquablement très tard) ; âge où l'on s'efforce (encore) de n'avoir surtout pas l'air de ses parents, ni des parents en général, l'un des critères de ressemblance étant précisément la télévision, ainsi que la lecture concomitante de Télé-Poche.

Mon passage dans le camp des téléspectateurs a été facilité par une très ancienne curiosité pour toutes les manifestations publiques de la sottise, de la méchanceté ou du scandale (je n'ai jamais réussi à perdre mon temps avec un numéro de Jours de France ou de L'Équipe, c'est comme ça).

Le spectacle offert par chacune des trois chaînes disponibles, à l'époque de mon entrée en télé-vision, n'a donc pas manqué de constituer pour moi une source inépuisable de plaisirs ... L'air infiniment sérieux que s'est efforcé de prendre, dès le premier soir, le journaliste du 23 heures pour annoncer que "l'indice Dow Jones a baissé de 3% et un huitième aujourd'hui..." m'a immédia-tement comblé, et me comble encore.

DINER CHEZ JACK
Aussi féconde reste évidemment - ici comme ailleurs - l'observation des vrais mots, les mots du domaine.
 - "A la télévision" disait le député (celui qui mettait des ¦illets, des roses, et "Paris-Club" dans le débat national) : c'est qu'en 1968 on ne disait pas encore chaîne, bien qu'il y en eût deux. Pour tout le monde, "la télé" c'était bien sûr la 1ère chaîne.
 - "Chaîne" dont le sens n'avait pas encore commencé à évoluer vers celui que nous lui connaissons vingt ans plus tard, c'est-à-dire après élimination de presque toutes les évocations  autres que celles où fermentent dans un même bouillon les milieux du show-biz, de l'État haut de gamme , un déluge de monnaie, et dont on entend justement parler tous les jours (preuve que c'est quelque chose qui compte vraiment) : chaîne = télé.
 - "Poste" : on ne dit plus, n'est-ce-pas (comme pour la radio), poste de télé. La radio, c'est vrai, c'est un poste. Ou à la rigueur une station. En tout cas, un trou noir, où Dieu seul sait qui fait et dit quoi ; leur seule envie à vrai dire - ça crève les yeux - c'est de jouer enfin dans la cour des grands : un peu dommage de secouer comme si on y croyait la torpeur de tous ces solitaires, pro-fessionnels au volant, ménagères à mi-destin, tous ces taxis, tous ces représentants, avec Scien-ces-PO. Qu'on en juge : non seulement ça transmet ce qui se passe, mais également cela crée (ce qui ne se serait pas passé). CQFD : la télévision, c'est ce qui se passe, c'est ce qui est.

Rien n'existera sans que la télévision en ait attesté, rien n'arrivera sans que la télévision l'ait confirmé. Enfin, de tout cela rayonnera une lueur, calibrée par la télévision.
Alors, une chaîne ?
C'est une lumière de plus. Un soleil, qui éclaire de par chez nous. C'est de l'existence en plus.
A l'échelle de mon escalier, de mon bureau, de la moitié de l'hémisphère Nord, oui c'est comme ça, la télévision est le véritable, le seul commun dénominateur : les très riches, les très pauvres, les banlieusards, les top-models, les chefs d'État, les immenses patrons, les vétérinaires (piqueurs de chiens âgés), les aveugles, sourds, tétraplégiques, les mères maquerelles, les tenanciers de gale-ries d'art.

Spirituelle, religieuse, ethnique, idéologique, gardienne et propagatrice de tous les savoirs, paci-fique, la télévision est presque la plus belle chose du monde, et en tout cas la plus importante.


LA TELEVISION, PHENOMENE AUTONOME
Ne serait-ce que pour assister au formidable spectacle qu'offre désormais par lui-même, chaque jour que Dieu fait, le système français de télévision, je ne regrette rien de mon reniement. Pour un amateur de sensations fortes, incrédulité, stupeur, colère, indignation, les occasions jubilatoi-res ne manquent plus jamais. Souvenons-nous par exemple (magie des mots) : privé, privatisation.

o Fin 1985. Sans un début de commencement de justification, sans mouvement d'opinion, sans pression des lobbies, sans intérêts économiques en jeu, le Gouvernement crée pour le compte d'un puissant opérateur italien, Silvio Berlusconi, la cinquième chaîne.
{Coup de poing à l'estomac.}

o Pour aller jusqu'au bout de l'incompréhensible, le Gouvernement utilise à cette fin une procé-dure exceptionnelle : LE VOTE D'URGENCE.
{Si les mots ont un sens, urgence doit peu ou prou signifier qu'un péril quelconque est à nos por-tes : violent abus de langage donc, perversion spectaculaire des termes les plus précis de notre organisation politique, puisque dénichés dans la Constitution.}
o C'est ainsi que l'avant-veille du réveillon, et par une Assemblée de quelques dizaines de députés, est voté in extremis (avant clôture de la session d'automne) l'amendement nécessaire.
{Détail sobre mais efficace.}

o La classe politique est seule en mesure d'apprécier la tactique gouvernementale, habilement dissimulée (selon des indiscrétions calculées qui ont évidemment vite fait d'apparaître en pleine lumière) derrière l'opération : "faire échec aux projets de Robert Hersant".
{Un rapport de forces incroyable serait ainsi révélé : la volonté (ou la crainte) d'un homme seul  suffit à contraindre
 - le Gouvernement à faire voter le Parlement;
 - la République à réformer radicalement une doctrine clé (télévision = secteur public), qui gou-vernait depuis un quart de siècle l'usage du plus puissant des moyens de communication, d'information et de culture.
Formidable. Du jamais vu.}

o La suite prouvera de façon accablante l'inanité de l'argument (ou, pire, de la "stratégie") : une fois la chaîne créée, Hersant en prend rapidement le contrôle.
{Remarquable rebondissement, totalement imprévu, y compris par les plus cyniques des commen-tateurs.}

o Mars 1986. La droite, élue sans aucune surprise, proclame aussitôt son intention de privatiser un maximum de grandes entreprises nationales. (Chacun songe aux banques, aux compagnies d'assurances, aux télécoms). Mais constatant qu'il existe bel et bien en France, depuis quelques jours, un secteur PRIVE de production et de diffusion TV, le nouveau gouvernement n'estime pas exorbitant d'élargir la liste des "secteurs privatisables" jusqu'à la sacro-sainte télé.
{Ce qui aurait été impensable dans ce pays ne serait-ce que six mois auparavant est devenu non seulement concevable mais possible grâce au zèle urgent du gouvernement précédent  : un sec-teur de l'économie national, ouvert aux capitaux privés (cela par l'autorité d'une Loi s'il vous plaît), et occupé par une unique entreprise, La 5 ? Ce serait trop dommage décidément de gâcher tout ce libéralisme.}

o Assurée en définitive (grâce aux études d'opinion) de ne pas rester aux affaires plus de deux années , la droite décide d'exploiter à fond cette sorte de droit acquis hérité de la maladroite (?) équipe précédente, et lance le cochonnet au plus loin : c'est TF1 qui sera privatisée.
{Implacable dénouement et uppercut final : la PREMIERE CHAINE représentait à elle seule la continuité de la télévision française depuis tantôt deux républiques.}

o Etc., etc.


°
°  °


Stupeur et indignation  à satiété donc, avec la télévision, et cela non pas en raison de son ac-tion, mais de sa simple existence. Au-delà des affrontements entre le fond et la forme, c'est bel et bien le triomphe du contenant sur le contenu.



THEOREME DE LA PATISSERIE
Mais le contenu aussi est passionnant, quel que soit le niveau de profondeur retenu pour l'observation : de la couche la plus basse (écran) à la plus élevée (cabinet du chef de l'État ou du Premier ministre ), en passant par les chefs d'unité de programme, directeurs de la program-mation, directeurs de chaîne, etc., les enseignements (ou sujets d'indignation) susceptibles d'y être puisés sont nombreux. Exemple :

Le Premier ministre décide (à travers divers tampons et écrans) d'attribuer la chaîne à des inté-rêts privés.

Voilà un cas typique de fonctionnement selon le mode dit de l'enfant dans la pâtisserie :
Enfermez un enfant dans une pâtisserie pendant une demi-heure, après l'avoir autorisé à se ser-vir de tous les gâteaux qu'il veut parce qu'il a bien travaillé (ou pour toute autre raison) et mé-rite donc une récompense. Il va en avaler autant qu'il pourra (les plus goinfres iront jusqu'à s'en faire vomir).
Donnez à un Premier ministre tout pouvoir sur la télévision française parce que son parti a gagné des élections , et le voilà qui bouscule tout ce qu'il a le droit de bousculer (bousculant bien sûr d'autant plus fort que ce droit, il ne l'a pas pour longtemps).
Ma religion politique ? Privatiser. Qu'y a-t-il à privatiser ? La 3 (compliqué, insignifiant), la 2 (in-tello, moyen-moyen).
La 1 aussi, théoriquement, mais cette chaîne, vieille comme deux Constitutions, est une véritable institution nationale : la moitié de l'audience à elle toute seule, mais aussi les deux tiers de la pub, et peut-être bien les trois quarts de l'influence. Trop gros poisson, disent les conseillers. Poisson peut-être, mais la comète législative, quand repassera-t-elle ?

Donnons maintenant à un industriel (du Bâtiment & Travaux publics) tout pouvoir sur une chaîne dont les programmes rythment les loisirs (week-ends en particulier) de millions et de millions de Français depuis l'aube même de la télévision. Fébrilement, il se met aussitôt à exercer son pou-voir flambant neuf :
 - multipliant en quelques semaines la fréquence des écrans publicitaires, et accroissant simulta-nément leur durée moyenne  ;
 - licenciant après moins de six mois un journaliste fétiche de la Une sans se donner même la peine d'invoquer plus qu'un minuscule incident d'antenne, ayant lui-même été l'occasion d'un très-très anodin persiflage .
etc.

En réalité, à force d'avoir subi l'incessant débat que mènent sous nos yeux, et depuis longtemps maintenant, les nombreux professionnels parties prenantes peu à peu formés, comme nous le sommes tous désormais, aux voies et aux moyens du marketing, de la publicité, ainsi qu'aux princi-paux ressorts du système des médias. Et il semble bien se dissimuler, derrière ces péripéties d'apparence puérile, de solides raisons d'étonnement (laissons de côté l'indignation, pour l'instant).

On est en effet ici dans une logique d'apparence commerciale, et, après avoir assisté à certains "transferts" particulièrement spectaculaires , une vague idée nous est venue du prix qu'en ef-fet les patrons de chaîne sont capables de payer une voix, un visage, un style  (et parfois aussi une réputation solidement établie ), capables de faire gagner cinq ou dix points d'audience dans une tranche horaire déterminée.


UNE PROMOTION SUBLIMEE EN TRANSFERT :
LE CAS VECU DE L'HOMME-METEO.
Longtemps, encore, nous garderons au fond de nos mémoires le véritable conte de fées qu'a vécu sous nos yeux émerveillés le si touchant météorologue. Depuis toujours, son visage nous était familier, préposé qu'il était à la plus assommante  de toutes les rubriques d'un journal  : le bulletin météo. Mais attention. Pas n'importe quel bulletin météo : celui de 20 h 30 , celui qui est le prime-time à lui tout seul.
[Peut-être bien d'ailleurs les partageait-il au centuple, ces sentiments hostiles qu'il sentait re-monter sourdement l'éther jusqu'à lui, en une silencieuse protestation à l'égard d'un art profes-sionnel qui était pourtant le sien : débitant avec le plus grand soin l'insignifiante petite musique, il s'arrangeait en effet pour ne jamais perdre au fond de l'¦il cette lueur de complicité qu'il savait y faire rayonner, et qui signifiait : tu le sais, toi, celui pour qui je parle, que dans Libé de ce ma-tin, comme dans celui d'hier et dans celui qui paraîtra demain, je dépose chaque jour ces quelques lignes écrites à l'encre de feu, qui suffisent à me venger de tout le reste.]

Il advint pourtant qu'un beau matin le téléphone sonna chez lui, et il s'entendit proposer par Ber-lusconi, patron de La Cinq et véritable prince charmant, une occupation inespérée : animateur-vedette, oui, vedette, d'une émission-vedette à base de boys, de girls emplumées, d'escaliers à descendre, avec des cadeaux coûteux pour les Français éperdus à qui le Gouvernement (sursi-taire) de la République venait de donner la cinquième chaîne.
Et, du jour au lendemain, c'est le strass qui se mit à briller dans ses yeux, tandis que de bruyan-tes, ronflantes, solennelles musiques de scène remplacèrent dans son paysage audiovisuel à lui cet odieux - et maintenant si lointain - indicatif de la météo.
Il ne voyait pas, bien sûr - car ses yeux étaient encore aveuglés par le scintillement de toutes les paillettes, et par le regard foudroyant de son nouveau patron -, combien la prodigieuse inno-cence du bulletin météo était finalement bienfaisante, et surtout honnête, à côté de l'ahurissant racolage à laquelle on lui demandait de prêter son sourire et sa confondante bonne humeur.
Mais la citrouille n'était pas loin. A quelque temps de là, il eut à connaître des rigueurs impitoya-bles de la science des mesures d'audience (corrigées tout comme le chômage des variations sai-sonnières). L'ami italien de notre Président déplora que la recette qui lui rapportait tant d'argent en son pays fût si décevante de ce côté-ci des Alpes, en convainquit sans mal son associé gouver-neur de la presse française, et notre héros se retrouva un soir, sur le coup de vingt heures trente, en face d'une carte de France constellée de petits nuages, de petits soleils et d'anticyclones menaçants.



AUDIENCE, QUANTITE, QUALITE
Ces fameux points d'audience, justement, ils ne poussent pas sous le pied d'une caméra, pas même dans le corsage d'une accorte journaliste : il ne suffit pas de doubler la quantité de foot, de tri-pler le nombre de girls  ou de donner à Julio Iglesias suffisamment d'argent pour qu'il accepte de venir chanter en direct trois fois par jour.

Et, dans cet ordre de préoccupations, Polac (c'était lui) rendait pourtant de sacrés services à la chaîne :
 - drainant à lui seul une très importante audience chaque semaine (mesurée à l'Audimat brutal, cette performance est suffisante pour garantir la pérennité de l'émission ) ;
 - programmée vers 22 h 30 le samedi soir, son émission rencontre un succès qui n'empiète pas sur les périodes de programmation plus précieuses (20 h 30, etc.), et qui permet donc de vendre l'espace publicitaire noble (tarif élevé) jusqu'à des heures très avancées de la soirée (entre 23 h 00 et 1 h 00,) ce que n'autorise aucune autre émission, sur aucune chaîne ;
 - l'audience étant non seulement nombreuse, mais aussi plutôt luxueuse (profil voisin des lecteurs de news, si convoités par les annonceurs), les spots correspondant à cette cible bénéficient d'un bien meilleur rendement économique (prix par contact utile) que lors d'une diffusion prime-time ;
 - le succès particulier de l'émission, lié à sa formule elle-même très particulière, rejaillit très favorablement sur l'image globale, telle que perçue par le public, du support TF1 ;
 - attirant notoirement une frange de spectateurs à la fois éduqués, bien placés, éclairés, moder-nes, non conformistes, exigeants , etc. , l'émission produit un effet rédempteur précieux au-près de la catégorie «incertaine» des téléspectateurs  ;
 - les annonceurs sont donc satisfaits (et les agences de publicité encore plus), appréciant évi-demment  ce sous-support d'excellente qualité disponible chaque samedi soir (toute cette bonne humeur bénéficiant in fine à TF1, support principal).

Et tout cela était juste.

C'est donc à des millions de télespectateurs (premier choix) que TF1 renonce, d'un geste.
Et il faut en fait, pour compléter le bilan, constater que la disparition de Droit de réponse  laisse trois gros perdants :
 - l'ensemble des Français équipés d'un poste de télévision  (pesant de nos jours une belle somme d'argent) ;
 - la totalité des annonceurs, présents ou à venir (pesant eux aussi pas mal de MF ) ;
 - la chaîne, bien évidemment.

Absolue nécessité, en effet, de se limiter au recensement des seules victimes indiscutables, pre-nant ainsi le parti d'ignorer complètement le contenu de l'émission , car s'éliminent alors auto-matiquement - devenues sans objet - toutes considérations ou interprétations  relatives à quoi que ce soit d'autre qu'une stricte logique économique d'entreprise .

Mais alors, puisque en dehors des solides inconvénients cités, aucun bénéfice indirect ou induit n'en découle pour la chaîne , à QUI bénéficie donc ce geste ?
Il ne reste plus que F. Bouygues.

Et pas une seule solution de rechange n'apparaît à son nom : Francis Bouygues tout seul.
Nous y voilà donc. L'impossible conflagration entre le plaisir d'un homme  et les intérêts du pays où il habite, non seulement la voilà donc devenue possible, mais elle s'est même produite sous nos yeux.



FAUST 86 : LE PACTE DU PAF
Sachant que ce n'est pas dans son appartement qu'il s'est amusé à faire des dégâts  mais bel et bien au bureau, c'est-à-dire en tant que chef d'entreprise, il faut bien se résoudre à interpréter ce geste comme une faute, dans la catégorie des très lourdes (agir contrairement à ce qu'on a le devoir de faire) .
Mais on peut s'amuser à chercher dans une tout autre direction, bien plus intéressante. Plus inté-ressante en tout cas que ce scandale, énorme certes, et absolument sans précédent, mais qui en définitive ne nous apprend rien.

Supposons que l'industriel ait proposé à ses partenaires le pacte suivant :

- En tant que chef, je vous promets d'assurer une rentabilité époustouflante à vos capitaux ;
- A partir de maintenant, vous fermez les yeux.


Ou, plutôt, de façon moins abrupte :

- Je m'engage à vous faire bénéficier, à moyen terme, d'un profit de X% par an sur les sommes que vous avez investies à côté de mes 25% dans l'acquisition de TF1, affaire inespérée dans la-quelle, grâce à moi, vous avez pu vous introduire.
[A cette invraisemblable mais véritable aubaine, il ne manquerait plus en réalité que le pont de Brooklyn, comme article en prime, pour rehausser encore cette démonstration éclatante du prin-cipe sacré qui ne devrait jamais manquer de guider chacune de nos paroles et chacun de nos ac-tes : du culot, encore du culot, toujours plus de culot.
La belle vie ne sourit qu'à ceux qui savent user et abuser de ce carburant inépuisable, mais que seuls cependant quelques grands fauves de la finance et des affaires savent exploiter comme il faut, c'est-à-dire jusqu'aux limites des limites.]

- De votre côté, vous me laissez le pouvoir, que d'ailleurs je confierai immédiatement à celui qui sera véritablement le patron. Moi, je serai le Chef, et je pourrai à ce titre jouer à être le maître de la France  en intervenant quand bon me semblera, et à ma façon (dans le cadre de la Loi, rassurez-vous, et en tout cas des lois écrites ), c'est-à-dire en profitant à mon gré, et pour mon seul plaisir, de l'incroyable pouvoir que va me donner pour la première fois dans l'histoire de la France (d'ailleurs j'ai toujours adoré les inaugurations) la position de responsa-ble/copropriétaire/Chef suprême d'une entreprise telle que La Première Chaîne française de télévision.

Et maintenant, afin de dissiper cette impression fâcheuse qui est certainement la vôtre face à ce qui vous apparaît encore comme une sorte de caprice plutôt puéril, je vais vous donner lecture du rapport ultra-secret dont les conclusions m'ont conduit à échafauder le plan que je vous ai sou-mis, et sur lequel je vous demande de vous déterminer.

En exclusivité pour les lecteurs de TBA, nous avons pu nous faire lire par téléphone les passages les plus significatifs de ce rapport explosif (et dont la lecture aurait, bien sûr, entraîné dans la direction souhaitée les actionnaires de TF1). Très grossièrement, de mémoire, et en substance, voilà ce dont il s'agit :






EFFET DE L'APLANISSEMENT DES ECARTS
La télévision est désormais, de très loin, le sujet qui concerne le plus grand nombre de Français. Qui - si elle ne les occupe pas tous et tous les soirs - les intéresse, les mobilise, les interpelle, et cela bien davantage que n'importe laquelle des autres facilités, plaisirs, ou centres d'intérêt aujourd'hui accessibles au plus grand nombre. [Incidemment, on peut observer qu'un reflet parti-culier de cette situation se retrouve aisément dans la prodigieuse vitalité économique propre à ce secteur, et qui peut de son côté laisser tout espérer aux entrepreneurs capables de s'y appro-prier encore quelques niches : publicité sous toutes ses formes, exploitation de satellites, loca-tions de canaux hertziens, télédistribution et câblage, TV à péage, télé-achat, etc., etc.]

On trouvait fin 1989 une illustration supplémentaire de cette primauté de la TV sur pas mal d'autres choses.
Quel est l'événément le plus important du demi-siècle écoulé  ? L'écroulement du communisme d'État. Mi-octobre, l'opposition interroge le Gouvernement, devant l'Assemblée, sur l'attitude de la France face aux "nouvelles données extérieures nées de l'évolution de l'Est".
Qui le Gouvernement envoie-t-il pour répondre, en l'absence du ministre des Affaires étrangè-res ?
Une vedette de la télévision. Rien de plus ni de mieux qu'une star de la TV : Alain Decaux.

C'est en réalité sous l'effet d'une rétroaction pernicieuse que la télévision est devenue si cen-trale :

1. Origine des temps : la TV est un sujet futile et léger.
2. En raison de sa légèreté, elle plaît au public.
3. Tout le monde la regarde.
4. Elle devient l'élément central de la vie du pays, dominant en particulier (et encore une fois pour tout le monde) ce qui concerne l'information, la connaissance, le pouvoir.
5. La TV devient donc un sujet prioritaire pour les gens importants (dirigeants, célébrités?), qui commencent à devoir s'en occuper de près , et plus du tout en triant les lentilles.
6. Devenue question grave, entre les mains des gens qui comptent, la TV est maintenant réelle-ment importante.
7. Retour à l'étape n°3.
Il y avait par exemple auparavant le sport. Puis l'automobile. Après quoi, ce fut le tour de la poli-tique. Mais aucun de ces sujets ne présentait, tant s'en faut, ce caractère proprement universel caractérisant la télévision : pour ne prendre qu'un seul exemple, les femmes (52% de la popula-tion) y étaient complètement étrangères (avec toutefois une certaine entrouverture de l'¦il une fois tous les cinq ans, à l'occasion des élections).
Or, l'origine de cette insensible mutation doit être recherchée dans l'observation du profond phénomène social consistant en un nivellement généralisé de toutes les VARIABLES affectant les systèmes qui nous entourent et nous caractérisent.

Tout, autour de nous (ne parlons évidemment ici que des pays tels que la France et autres régions nord-occidentales, en voie de post industrialisation ), devient lisse, uniforme, égal. D'un individu à l'autre, d'une maison à l'autre, d'un régime (politique) à l'autre, d'un employeur à l'autre, d'un mois de vacances à l'autre, et même d'une vie à l'autre.

La vie, parlons-en. On ne meurt plus, bien sûr, sauf de vieillesse (et alors dans une tranche d'âge bien calibrée, plutôt étroite). Ou alors sur la route. Et puisque aussi bien la voiture est également un de ces personnages clés qui occupent notre vie, prenons-la comme exemple typique de ce phé-nomène de lissage et d'unification.

Mourir d'un accident de voiture, bien sûr, mais ce risque-là tend à la fois vers un certain impro-bable  et vers un équiprobable certain : sécurités obligatoires pour tous (ceinture, dépistage antialcoolique, limitation de vitesse, etc.), construction des petites voitures sur le modèle des grosses  (disparue, la 2 CV dont la tôle s'enfonçait avec le pouce).
D'ailleurs, les macabres compilations auxquelles se livrent à plein temps assureurs et policiers restent impuissantes à établir une typologie quelconque  du cadavre routier. Quels qu'aient été sa naissance, son milieu, ou son caractère, ses chances de finir d'une hémorragie interne et la colonne vertébrale brisée (comme Michel Piccoli) étaient les mêmes que celles de son voisin de morgue, simplement carbonisé sur le bas-côté d'une odieuse route départementale (comme Jean Yanne).
Une inexorable convergence, donc, entre les automobilistes, et même entre leurs automobiles : au volant de sa 205, on fait moins fauché en face du collègue en R30 qu'après la guerre, lorsqu'une Juva-4 rencontrait une Delahaye.
Mêmes appuie-tête d'un modèle à l'autre, même ceinture de sécurité (aux caractéristiques iden-tiques puisque agréées par la même autorité), mêmes matières de rembourrage sur le tableau de bord, mêmes ailerons, mêmes anti vols , même warnings , mêmes installations sonores , véri-tables auditoriums roulants .
Avant de prendre le volant, les automobilistes vérifient tous qu'ils ont bien sur eux leur permis, tous leur assurance, tous leur vignette. (Mine de rien, les voilà décidément tous passés par un sacré conformateur administratif et social.)
Les ceintures bien bouclées, les voies de circulation bien parallèles, on prévient son homologue roulant derrière que l'on s'apprête à déboîter, tandis que, d'un appel de phares discret, on invite l'homologue de devant à serrer à droite, car on va le doubler : même si sa voiture est plus grosse, même si elle a des enjoliveurs chromés, même si son conducteur est un personnage considérable.

Voilà donc un domaine désormais circonscrit dans une bande très étroite, par quelque bout qu'on l'observe : même les constructeurs sont égaux (tous également énormes, proposant des gammes à la fois complètes et strictement comparables).
Mais ce mécanisme de regroupement des paramètres jusque-là dispersés affecte quasiment tous les aspects de notre vie (intérieure ou extérieure, personnelle ou collective), et non pas seule-ment celui de la mort et de l'automobile. Ainsi nos émotions varient-elles entre un certain niveau inférieur (farniente sur la plage) et un niveau de forte intensité (arrivée du TGV sur les rails duquel on est ligoté). Toutes les nuances du stress entre ces deux extrêmes : tache d'encre sur le veston, portefeuille perdu, voiture volée , maison incendiée, etc.


TRAVAIL, par exemple :
o Jusque dans un passé encore pas trop éloigné, une prise de bec avec le patron avait de fortes chances de déboucher sur un congédiement, c'est-à-dire sur une bonne dose d'émotion.
{Les lois sociales instituées au cours du siècle, et qui délimitent de façon très restrictive les possibilités de licenciement, réduisent dans de grandes proportions les occasions d'avoir à af-fronter ce type de contrariété.}


o Une fois mis à la porte, que doit constater le travailleur (et, avec lui, tous les membres de sa famille) ? L'annulation des revenus. Il s'ensuit de nouvelles (et durables) émotions.
{Le système obligatoire des ASSEDIC aplanit aujourd'hui ce choc en bonne partie : les revenus ne sont pas ramenés à zéro, mais réduits. Nuance.}


o Enfin quand sonne - toujours trop tôt - l'heure fatidique de la retraite : même situation, mê-mes difficultés.
{Et même traitement du problème par le système de protection sociale (cotisations obligatoires et complémentaires), comptabilisation de points, etc.}




HABITATION :
o Économiser pendant trente ans pour réunir enfin la somme nécessaire à son achat. Mais alors, quelle émotion, quelle récompense, quel grand jour !
{Les innombrables formules de crédit et d'emprunt, ainsi que les systèmes d'accession à la pro-priété, réduisant de trente ans à six mois la patience nécessaire, doivent certainement  faire perdre à la pendaison de crémaillère une bonne partie de sa solennité.}


o Pillée par des cambrioleurs (avec bijoux etc.). C'est la ruine.
{Le système des assurances réduit considérablement l'ampleur de la catastrophe.}


o Un pot de géranium tombé du balcon est reçu de travers par la nuque d'un passant, qui, avec la complicité d'un avocat, en profite pour se goberger jusqu'à la fin de ses jours dans un fauteuil à roulettes. Procès, condamnation, dommages et intérêts, c'est encore la ruine qui passe.
{Les assurances, ici obligatoires, réduisent pratiquement à zéro les conséquences financières de l'accident.}




SANTE :
o Une rage de dents persistante : perspective assurée d'une prochaine extraction à vif, sur la place du village, de la molaire infernale (avec le concours gracieux du tambour municipal chargé de couvrir les cris que l'on poussera comme on en pousse depuis 10 000 ans).
{Invention de l'anesthésie.}




GOUVERNEMENT & VIE PUBLIQUE (chez nous, ailleurs ) :
o Élections législatives dans un mois (le Régime risque d'être balayé). Rumeurs de soulèvement populaire. Le tyran est en fuite. Union nationale contre l'abandon de nos colonies. Pleins pouvoirs à celui qui saura négocier. Etc., etc.
{Aucune surprise ni évidemment émotion ne sont plus maintenant attendue des urnes, ni l'élection d'Adolf Hitler, ni celle de Salvador Allende. Plus de coup de force style Castro, ou de complots façon 13 mai. Et plus personne évidemment ne songe encore à un quelconque Grand Soir.
D'ailleurs, avec ou sans urnes, aucun événement politique d'envergure, susceptible de mobiliser au moins les esprits, ne se laisse plus espérer (ou redouter).
Ne restent finalement ici où là qu'un ministre défrayant une brève chronique (ayant réussi à se suicider dans une flaque d'eau), ou la plaisante attribution d'un portefeuille à tels pittoresques personnages (vulcanologue, cancérologue), dont la langue haute en couleur parvient bon an mal an à engendrer quelque incident susceptible d'être rapporté avec la plus grande solennité par le concert des médias.
Ainsi, un Français entré en hibernation sous Chaban-Delmas et qui se réveillerait sous Rocard aurait-il du mal à identifier ce qui a bien pu sortir de la cinquantaine d'élections (et autres chan-gements de Premier ministre) intervenues entre-temps. (Il en va de même, bien sûr, pour un Al-lemand, un Anglais, et au premier chef pour un Américain.)}


Tous les paramètres composant notre cadre d'existence étaient ainsi pendant longtemps forte-ment dispersés (c'est-à-dire que leurs valeurs étaient très écartées les unes des autres) : de républicain à bonapartiste, de misère à abondance, de tranquillité à catastrophe, etc., partout de larges écarts accentuaient les différences, marquaient les distances, dessinant un paysage au relief accidenté, hérissé de pics et d'aspérités.
Encore un exemple, afin de bien situer le caractère absolument universel du phénomène : à une certaine époque (peu importe exactement quand), un voyageur devait savoir qu'entre Paris-Lyon (deux jours) et Paris-Sydney (six mois) il existait un rapport de l'ordre de CENT entre la durée des deux trajets. Aujourd'hui, ce rapport est sans doute beaucoup plus près de DIX.

Effet pratique : aplanissement très appréciable des états d'âme d'une demoiselle, apprenant que son fiancé part signer un contrat non plus à Lyon, mais à Sydney.


Et voilà comment se sont peu à peu regroupés (autour de valeurs plus proches les unes des au-tres) ces écarts caractérisant :
 - les amplitudes (revenus du chômeur et du retraité, extraction dentaire, cambriolage) ;
 - les rythmes (Paris-Sydney, limitations de vitesse) ;
 - les distances (employé/employeur, petites et grosses voitures).

Un cas bien particulier, et d'une extrême importance, est celui de la compression des écarts de distance en relation avec l'information. Son mécanisme est le suivant (prenons le cas de la réélec-tion de F. Mitterrand  à la tête de l'État) : puisque depuis le début de la campagne électorale les rumeurs ne cessent de véhiculer tel "tuyau de premier ordre" (émanant d'un ami travaillant à l'IFOP), ou telle indiscrétion (révélée par un employé des RG), il y a donc bien des Français plus ou moins bien informés : le vulgum qui se contente de lire les journaux, et ceux qui savent déjà.
A 20 h 00, tous les Français apprennent en même temps l'information, par rapport à laquelle ils se retrouvent donc tous à distance zéro, et par conséquent à distance égale les uns des autres.

D'une façon générale, les moyens de communication regroupent les écarts dans des proportions véritablement spectaculaires :
 - avant l'invention du télégraphe, plusieurs jours étaient nécessaires à ce que les décisions prises par la Convention soient connues des provinces françaises ;
 - les sémaphores de Chappe réduisirent subitement ce délai à quelques heures, égalisant ainsi avec une particulière puissance l'écart entre ceux qui savaient de ceux qui ne savaient pas encore, et préfigurant par ailleurs les monstrueux facteurs de progrès qui continueront de caractériser pendant encore deux siècles l'évolution des techniques de communication (ici un gain de l'ordre de vingt-cinq).
Parmi les principaux inducteurs de cette évolution :
o les moyens de communication, de toute sorte, et plus généralement la priorité maximale donnée à toutes les formes de communication ;
o le système des assurances ;
o les innombrables déclinaisons du principe de la protection sociale ;
o la concurrence en général ;
o les dispositifs régulateurs de la concurrence ;
o le consumérisme, etc.


CONCLUSION META HISTORIQUE
Notre vie tout entière est en train de devenir plate. Confortable certes, et même de plus de plus en plus confortable, de plus en plus sûre, de plus en plus intelligente (accès à la culture et aux connaissances), de plus en plus démocratique, de plus en plus juste, de moins en moins barbare , mais la contrepartie de cet immense bénéfice se retrouve dans une certaine paralysie : presque toutes choses étant devenues rigides , et donc  non susceptibles d'évolution (a fortiori de mou-vements brutaux ou de grande amplitude, donc capables de faire spectacle).

Presque toutes choses.
Sauf au moins une, et pas des moindres, puisque supportant à elle seule une comparaison avec le gouvernement de la France : la télévision précisément .

1. Nous sommes de moins en moins affectés par les décisions que prennent nos dirigeants : dépla-fonnement (plus ou moins généralisé) de la Sécurité sociale, autorisation administrative de licen-ciement, règles d'augmentation des loyers, limitation de vitesse, augmentation ou baisse (quelques centièmes) de la fiscalité ou des taux d'intérêt, etc.
Rien n'oscille donc là non plus que dans une bande étroite, et même rendue (irréversiblement) plus serrée à chacune de ses retouches. Les choses vont donc se figeant, et, dans un avenir désormais proche, plus rien ne pourra même changer.

2. En outre, la plupart de ces modulations n'affectent, si peu soit-il, qu'une fraction de la popula-tion : ceux qui cotisent dans la tranche plafonnée  (ainsi que leurs employeurs), ceux qui sont licenciables (idem), les locataires, les automobilistes, etc.

Au bilan, on doit donc constater (ou déplorer) une influence globale très faible de l'action du Gouvernement sur les Français.
En toute rigueur, une trame identique peut être adoptée pour l'examen-fenêtre de la télévision :
 - ses responsables y exercent une action (résultant elle-même de décisions) ;
 - l'effet de cette action affecte la vie des Français.
Mais avec ici des caractéristiques bien plus flatteuses :

1. La télévision est vivante (capable d'évolution et de changement), et même d'une incroyable plas-ticité : les changements peuvent en effet intervenir dans un nombre véritablement infini de di-rections : allonger/raccourcir/différer/supprimer/créer une (ou cinquante) émissions, échanger des programmes avec une (ou cinquante) chaînes étrangères, transformer les décors (ou la for-mule) du journal de 20 heures, ainsi que l'ensemble des jingles et indicatifs, remplacer le jazz par de l'opérette (ou les variétés par du sport), etc., etc.



                                 
Bande extrêmement large, donc, et sans aucune perspective, même lointaine, d'avoir à opérer (ou à constater) un pincement quelconque .

2. C'est dans la plupart des cas une large majorité de l'audience qui sera affectée (ou tout au moins concernée) par les changements institués.



Conclusion opérationnelle

Il existe finalement une façon plus maligne de se hisser au sommet de l'État, c'est-à-dire non pas en vue de rester hypothétiquement  dans l'Histoire, mais dans l'intention d'exercer bel et bien le véritable pouvoir, celui qui consiste à imposer sa volonté.

L'imposer immédiatement, et à tous.


- Qu'avez-vous fait de beau, cette semaine, Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier ministre ?

- Nous avons renforcé les liens de la France avec la Finlande, rompu les relations diplomatiques avec le Sud-Yémen, élaboré un nouveau projet de convention collective pour le secteur des Pa-piers & Cartons. Nous projetons maintenant de privatiser la BNP. Et vous, Francis ?

- J'ai permis aux Français de dîner un peu plus tard (l'émission du soir commence maintenant à neuf heures moins dix, c'est-à-dire après les jeux que j'ai installés à la suite du Journal de 20 heures).

- Très pratique. Et la semaine prochaine ?

- Je vais leur permettre de se coucher plus tôt le samedi soir.

                                                                                 

 
CHAPITRE 12
Nivellement & création



"Quand dans une cage on enferme
un lion affamé, un homme affamé, et une côtelette,
ce n'est jamais la côtelette qui gagne."
Cavanna.



TOUT S'ARRANGE
Tout s'arrange apparemment. Les choses ne reculent pas, elles avancent. Toutes dans le bon sens.
Ce ne sont plus jamais des démocrates humanistes (épris de liberté et de justice sociale) que l'on déboulonne, mais des dictateurs. Et, pour ceux qui n'ont pas exagéré, pas même besoin de débou-lonnage : ils s'en vont tout seuls (RDA), se suicident héroïquement en organisant des élections libres (Chili), ou meurent dans leur lit (Espagne, Portugal). Plus de bain de sang , plus de mar-tyrs, plus d'épuration ni même de terreur révolutionnaire (Iran 79) succédant aux luttes de libé-ration (Algérie 62, Viêt-nam 73).
Les pays nouvellement affranchis bénéficient aussitôt d'une aide internationale considérable , et une assez bouleversante euphorie générale  gagne chacun, tandis que les Occidentaux his-sent tout le monde dans leur bateau, même si des inconvénients peuvent être attendus - plus tard - en retour de cette solidarité. Personne en tout cas ne s'étrangle plus de rire aux évoca-tions (révolues) de M. Prescovikz.

Magnétoscopes , walkmans , cartes de crédit pour tout le monde. Inquiétude, aussi, de dé-cembre à janvier, quand l'enneigement se fait attendre. Et, au mois de mai, ceux qui ne seront pas à Roland-Garros, c'est parce qu'ils regarderont Flushing Meadows.

Tous informés de l'état du monde au même instant, et dans des conditions maintenant compara-bles d'honnêteté journalistique , nous nous retrouverons peut-être l'un de ces prochains étés sur quelque plage abordable (Abidjan, Marbella ?). Avant la fin du siècle, les économies les plus exsangues se seront refait la santé : on investira [ou on ira s'installer] chez vous, qui serez deve-nus entretemps nos meilleurs clients ; et qui sait, pourquoi ne pas rêver à de sympathiques coups de Bourse sur le second marché de Bucarest ou de Leipzig ?

Intellectuellement, une telle évolution présente un avantage considérable : elle est conver-gente , ce qui dispense - et nous dispense tous chaque jour un peu plus - d'avoir à nous inquié-ter, ou même de nous interroger sur les voies que pourront emprunter certains de nos destins collectifs : le prochain demi-siècle est à livre ouvert441.

Et attention : pas d'aigreurs ! Il ne s'agit pas ici de chanter la nostalgie d'un quelconque bon vieux temps, où les chômeurs vendaient leur vaisselle, où les bourgeois allaient au théâtre ou à Biarritz tandis que le populo tricotait devant la cheminée et canotait sur la Marne ; l'armée supportait le gros de notre industrie et assurait douze mois par an notre protection face à des voisins hostiles prêts à bondir ; les grèves étaient si dures que les ouvriers avaient le temps d'avoir faim, et les flics si bien dressés que du sang coulait encore pour de bon.

Il faut au contraire bénir la chance qui nous a fait croiser cette fin du XXe siècle alors que nous aurions pu partager le sort des communards, des poilus, ou bien (pour les dames) croiser les mains en entendant l'angelus.

LES RIVES DU PACIFIQUE
Destination, les rives du Pacifique.
Le terrain y est d'ailleurs déjà bien défriché, principalement bien sûr par ceux qui se sentent le mieux dans leur époque, leur société, et avec ces perspectives.
Prélevons de ce vivier (avec les pincettes qu'exige notre rigueur ) l'un de ces précurseurs : Jean-Louis (un petit Français) est flatteusement cité par un magazine sous le titre "Argent : les bons?"

"Jean-Louis Tébéa, conseil en gestion de patrimoine, hésite à raconter le  bon coup qu'il a réalisé l'an dernier. Et pour cause ! Souvenez-vous de la catastrophe de Lockerbie.
Un Boeing de la Pan Am explose en plein vol au-dessus de l'Écosse. Selon des témoins, l'avion s'est disloqué.
Deux thèses sont avancées sur les causes de l'accident : une bombe ou une défaillance de l'appareil.

Face à cette incertitude, les actions de Boeing piquent de 5%.
A tort, estime Jean-Louis Tébéa. Pour lui, compte tenu des indications des témoins, il ne peut s'agir que d'une bombe.
Dans cette hypothèse, le titre devrait remonter.
A l'ouverture de la Bourse de New York, à 15 heures, il achète des actions Boeing. Deux heures après, un premier rapport tombe, concluant à une bombe. Aussitôt, le titre remonte de 4,5%. Jean-Louis Tébéa  revend, réalise une plus-value de 28% et empoche 42 000 francs."

Ainsi, même certains progrès qu'on n'attendait pas (ou qu'on n'attendait plus) finissent par arri-ver, et c'est donc la fin du XXe siècle qu'il aura fallu attendre pour que la mort engendre de nou-velles formes de satisfaction : 500 000 ans après l'invention des pompes funèbres, et bien long-temps même après que les premiers cadavres eurent été ingénieusement détroussés  (tueurs à gages non compris).

On peut parler d'"argent facile". On peut s'en indigner. On peut aller jusqu'à faire "Tsss?" entre ses dents, avant de tourner la page du magazine, à la recherche d'une information de portée plus générale que cette anecdote.
Mais je n'aurais pas alors de mots assez durs pour flétrir ce sous-emploi d'une aussi riche par-celle de Réalité. L'actualité est comme un jardin, qui nous offre des fruits à perte de vue, mais encore faut-il les apercevoir, et penser à baisser les yeux (ces fraises par terre, cachées sous leurs feuilles), ou les lever (ces poires dont la peau verte tachée de brun joue au caméléon dans les branches ).

Si l'on s'en donne la peine, voici les plus beaux enseignements que l'on peut - sans difficulté - tirer de cette superbe prise :

Procédé
Même Rothschild, le jour de Waterloo , n'avait pas fait montre d'un cynisme aussi épanoui : ses plus-values auraient en effet été tout aussi grasses si les troupes françaises s'étaient rendues sans combattre (alors que Jean-Louis n'aurait pas gagné ses 42 000 francs sans l'émotion causée par les 250 morts du Boeing éclaté).

Maîtrise émotionnelle
Qu'il s'achète une automobile, un aller-retour pour Papeete, des meubles neufs pour la chambre de ses enfants, Jean-Louis tient ses humeurs sous contrôle, et ne laisse pas prise à la supersti-tion : chaque fois qu'il se mettra au volant, ou pendant toute la durée du vol (s'il choisit Tahiti), ou encore le soir, quand il viendra embrasser ses petits : aucune fâcheuse image  ne viendra assu-rément le hanter, et c'est sans arrière-pensée qu'il bordera le petit lit tout neuf.

Exploitation future
Cette coquette somme gagnée en quelques heures lui aura sûrement donné des idées : sans doute écoutera-t-il désormais la radio plus souvent. Et, apprenant quelque chute d'avion, son c¦ur bon-dira-t-il d'excitation ?

Altruisme
Censé, par profession, trouver des façons originales de faire travailler l'argent, Jean-Louis fera tôt ou tard profiter ses clients de son ingénieuse trouvaille : d'autres petits lits seront peut-être ainsi financés, à moins qu'il ne s'agisse d'une belle bague de fiançailles, ou d'un somptueux cadeau de mariage.

Le bilan est nettement (même si faiblement) positif.
Auparavant, les victimes mouraient de toute façon (à l'initiative - et pour le seul "bénéfice" - de fanatiques artificiers) : personne, absolument personne ne profitait de ces péripéties.
Désormais, les morts restent morts, le terrorisme n'augmente en aucune manière, les compagnies d'assurances subissent les mêmes sinistres, mais -  nuance - certains privilégiés en tirent un substantiel rapport. C'est bel et bien d'un  progrès  qu'il s'agit .

L'artisan : ce nouveau monstre, qu'on imagine mâtiné de vampire et de golden boy, est un futur citoyen - en avance partout et sur chacun - de ce monde vers lequel nous nous hâtons. Encore européen, mais déjà si bien installé aux avant-postes de la vie telle que pratiquée là-bas (Tokyo, Wall Street), il campe d'ores et déjà sur les territoires nouvellement défrichés.

Le temps et l'espace lui sont familiers : d'Allemagne aux USA en passant par l'Écosse, de Paris (où réside son argent) à New York (où est cotée l'action Boeing), il sait prendre des décisions rapi-des. Mobilisant en un instant quinze jours de son salaire, il sait quoi écouter et à qui téléphoner pour donner quelques heures plus tard l'ordre qui scelle son succès.
Sans laisser la morale ou le sentiment perturber son intelligence, il spécule  - c'est le mot - avec cette efficacité américaine à laquelle ne prétendait pas encore son père (ni encore la plu-part de ses copains de lycée), qui détachaient chaque année les coupons de l'emprunt SNCF.

Au total, sûr que les terroristes se sentiront moins seuls.

Et pourtant :
Ce progrès constitué par ces plus-values sur victimes du terrorisme aérien, validé par le petit Français, publié par ce magazine , est désormais engrangé : ce qui signifie (compte tenu de sa remarquable adaptabilité à tout cas de figure), la certitude de sa mise en ¦uvre future.

Confusément, cette perspective semble contredire nos lois les plus universel-les  :"thermodynamique" (alias "entropie", plus connue comme loi du Désordre croissant), prin-cipe d'Incertitude , lois de Murphy , Tartines beurrées, etc.

Quant à cette féconde intégration de notre défricheur à son milieu, celle-ci est symptomatique d'une convergence plus générale : aplanissement de tous critères différenciateurs (temps, es-pace, niveau d'information), unification des paramètres les plus diversifiés (rapport avec l'argent) ou les plus subtils (avec la mort) .

Combiné avec les perspectives de progrès, ce mouvement semble défier une autre super-loi (im-plicite, mais omniprésente à notre pensée) : celle de l'équilibre (vases communicants, gagné-perdu, balances carrées et autres "jeux à somme nulle").

Alors, progrès ou désordre ? Égalisation ou différenciation ? Il serait intolérable d'avoir à coha-biter avec de telles anomalies :
 - d'un côté, des principes, unifiant en quelques mots tout un passé scientifique (et méritant à ce titre l'immense autorité que leur reconnaît notre jugeotte), proposant en définitive une estima-tion du futur le plus probable ;
 - de l'autre, plusieurs échantillons extraits tels quels de la Réalité (Jean-Louis, 42 000 francs, ex-Boeing, traces de Semtex ?), par conséquent vrais plutôt qu'intelligents, et constatant donc la certitude du passé.

Titanesque lutte entre le Réel et l'Intellectuel, qui se dénouera, en effet, autour de la certitude.

En gros : ça se peut, ou ça ne se peut pas ?

Subsidiairement, la question suivante peut aussi se poser :
- Est-il bien raisonnable de se livrer à de telles spéculations sur d'aussi minces bases (simples coupures de presse, montées en épingle jusqu'à fournir matière à exégèse) ?

D'ailleurs - étant plus ou moins admis que l'indignation (réaction émotive) s'oppose à la compré-hension (réaction intelligente) - ne finit-on pas par mithridatiser son organe cérébral en s'insurgeant avec complaisance face à d'inclassables cas d'espèce  ?

Réponse (véhémente) après examen sommaire du monde qui nous entoure, sur le thème :  "Plaisir et Enrichissement à l'Inépuisable Spectacle de la Réalité".


UNE CHAISE
C'est sur une chaise des dimanches que nous allons apprendre à nous poser (utilement) ce genre de question.

Sa photographie apparaît dans un magazine de décoration intérieure, parmi vingt meubles conçus depuis un siècle par les designers les plus prestigieux, regroupés comme "éternellement jeunes" dans une anthologie à grand spectacle titrée : "Les pionniers du contemporain". Dix pages lyri-ques, mais aussi pratiques : pour chaque meuble - on verra que le mot est important - prix et points de vente sont indiqués.

Avant même qu'un quelconque examen soit nécessaire - et en se gardant bien sûr de toute éva-luation esthétique - deux caractéristiques de l'objet s'imposent immédiatement :

 - son inconfort manifeste ;
 - l'extrême simplicité de ses lignes.

Plus précisément :
Inconfort
De vives douleurs (fesses, colonne vertébrale, face postérieure des genoux) s'anticipent aisé-ment. Des blessures doivent également être attendues : au niveau des jambes (en cas de mouve-ments inadaptés à la station sur cette chaise), sur tout le reste du corps en cas d'incident (chute par exemple). Il est certainement très désagréable, par ailleurs, de sentir ses talons glisser le long de la paroi inclinée (alors qu'on tente par réflexe de les poser sur un barreau), et de ne pou-voir se balancer (alors que tout le monde aime cela). On devine enfin que cette chaise, "éditée  en orme brut", est d'une manipulation très malcommode (aucune prise), et d'une évidente fragilité (le dossier semble à lui seul particulièrement vulnérable) .

Simplicité
Un jeu de quelques équations (moins d'une douzaine peut-être, et toutes du premier degré) doit certainement suffire à une description géométrique complète de la forme. [A titre de comparai-son, ce qu'on pourrait considérer comme la  chaise type (de cantines, commissariats, etc.) exige certainement une bonne centaine de fonctions, dont un grand nombre de degrés supérieurs à 1.]



ÇA SE PEUT / ÇA SE PEUT PAS
Ce violent contraste entre deux caractéristiques plutôt substantielles de l'objet :
 - sa genèse ;
 - sa destination ,
fait de cette chaise un véritable cas d'école, une plate-forme idéale pour tenter d'interpréter l'une par rapport à l'autre.

o Sur la finalité proprement dite :
Non seulement le confort attendu n'est pas au rendez-vous (faible performance), mais le simple usage de la chaise est visiblement pénible (forte contre-performance). Ainsi incapable de suppor-ter une comparaison fonctionnelle avec la plus simple des chaises conventionnelles, il ne reste à ce navrant objet qu'une indéfinissable valeur d'apparence, de mode, ou de frime. (Création, sno-bisme, même combat, pas de mystère.)
o Sur les lois génératrices :
Une forme plane (rappelant un W mal formé) a été créée au moyen de quatre segments formant entre eux trois angles.
Après quoi, le designer a affecté cette forme bidimensionnelle d'un simple effet de relief, conf-érant à l'objet la troisième dimension qu'exige sa cohabitation avec l'homme.

C'est donc un véritable système qui gouverne la conception de cette chaise : huit paramètres (pas un de plus) sont nécessaires à ce système pour engendrer une vaste gamme de modèles : les lon-gueurs L1, L2, L3, L4, les angles A1, A2, A3, et la profondeur P .
Or l'usager de la chaise, lui, n'a pas été doté par la nature d'une profondeur géométrique : c'est au contraire un nombre considérable de formes, cotes, dimensions, articulations, et masses mobiles qui se présentent à la chaise, et, une fois assis, c'est en nombre également considérable que se-ront transmises les réactions, sensations et perceptions attendues par le client.

L'objet autopsié par TBA pour l'édification de ses lecteurs pouvant être ainsi déclaré impropre à l'usage de chaise, un échec complet doit donc être constaté : cette chaise ne-se-peut-pas.


REGLES IMPITOYABLES MECONNUES PAR LES LAPINS
Chaque jour, du cerveau d'innombrables ébénistes, architectes, stylistes jailllissent des projets de chaise.
Certains de ses projets évoluent en pièces d'ameublement, sur lesquels les hommes s'assoient quotidiennement après avoir payé pour les acquérir.
 - lieu d'existence : Ikea, salon, salle à manger, commissariat, école ;
 - nom : chaise.
D'autres ne dépassent pas (ou pas de beaucoup) l'état de formes, et ne soutiennent finalement que le regard de l'homme, à défaut de ses fesses.
 - lieu d'existence : musée, galerie, expo, magazine ;
 - nom : objet, objet d'art (ou de collection), sculpture, étude.

Comparaison possible avec une situation moins civilisée (et même la plus nature possible) : le vol-can [toujours lui], d'où jaillissent sans interruption des pierres de toutes les formes, tombant dans un rayon de cent mètres autour du cratère.
Les lapins du voisinage, victimes de cette avalanche de pierres, espèrent la formation (assuré-ment possible) d'un abri : il suffirait pour cela que se disposent correctement trois pierres (deux posées verticalement sur le sol, la troisième reposant horizontalement sur le sommet des deux premières).
Mais ces lapins insouciants et optimistes méconnaissent les mécanismes les plus probables de la Création (Felix qui potuit rerum cognoscere causas ) :
1. Tendance maîtresse : renouvellement perpétuel du désordre initial (les pierres pleuvent, tom-bant la plupart du temps n'importe où sur le sol).
2. Circonstances exceptionnelles : une amorce de début d'abri commence à se former : deux pier-res (plus rarement, trois) se superposent, se juxtaposent, bref se combinent.
3. Retour au néant : même une fois amorcés (ou même terminés), ces arrangements constructifs ne tardent pas à s'écrouler,
 - soit parce que mal établis (pierres inférieures en équilibre instable, sur une irrégularité du terrain) ;
 - soit sous le choc d'une grosse (ou petite) pierre, tombant (tôt ou tard) sur l'édifice.

Mis à part les cas prévus par la loi dominante (tendance au désordre), on peut aussi rencontrer les effets suivants :
1. Incompatibilité avec les règles en tous genre caractérisant le milieu d'accueil : en l'absence de relief, le sol est plat (loi-cadre), même si sa surface est souvent accidentée  de rochers, trous ou crevasses (loi marginale).
2. Vulnérabilité aux inévitables turbulences du milieu : des roches de toutes tailles peuvent tom-ber du ciel (dans quelques instants ou quelques jours), tandis que des arbres peuvent pousser et faire basculer un roc (dans quelques mois ou quelques siècles).
D'où, risques de retour au néant, liés à ces règles permanentes (et originelles) d'une part, aux règles élargies (tolérant la pré-existence d'autres Créations), d'autre part.

Notre lexique de base pour cette situation :
Milieu : les environs du volcan.
Création : assemblage (même temporaire) d'au moins deux pierres.
Existence : stabilité de cette Création, pendant (au moins) le temps nécessaire à l'apparition d'une autre Création.
Lois : gravitation, pesanteur, mécanique des cailloux, relief terrestre.
Conditions d'existence : équilibre stable (une pierre horizontale reposant sur deux pierres verti-cales, elles-mêmes assises sur le terrain d'accueil).
Turbulences : vent, pluie, secousses telluriques, chutes de pierres, grêlons, météorites, avions en panne, etc.



COHERENCE
Ce que l'on peut d'ores et déjà postuler : une Nouveauté  (au moins deux pierres en équilibre, - si possible formant un abri) ne peut apparaître, puis s'établir, que si ses Conditions propres d'exis-tence sont compatibles avec la cohérence globale du Milieu où elle s'introduit, cohérence procé-dant elle-même (sur une longue période de Temps) d'un système de règles.

o Tout d'abord, les règles les plus générales (comparables à notre Constitution), caractérisées par une certaine permanence.
Agriculture cosmique (ensemencement d'avoine sur la surface lunaire) : absence d'atmos-phère = échec immédiat.

o Puis les amendements à ces mécanismes, tels qu'issus du passé (Jurisprudences).
Diversification des transports (camion pour girafes) : hauteur incompatible avec celle des ponts qui, depuis plusieurs siècles, enjambent les routes.

o Enfin, les règles latentes, correspondant à des scénarios prévisionnels ou à toute forme de mo-délisation.
Rigueur budgétaire (tripler le prix du ticket de métro) : retour progressif au transport indivi-duel, engorgement des villes, hyper pollution , .
Bien sûr, la plupart des règles sont interconnectées.
Il en résulte de puissants effets de propagation , qui interdiraient toute observation stabilisée si l'on ne profitait pas de l'occasion pour retenir l'idée d'une sorte de base de temps : en fait, le rythme principal de la Grande Boucle, telle que celle-ci sera bientôt décrite (d'ici quelques pages).

Il devient alors possible de ramener l'Univers à une suite ininterrompue de situations instanta-nées.

Chacune des situations peut de même être complètement définie par la différenciation exhaus-tive  des états élémentaires qui la caractérisent.
oDegré zéro, correspondant à la perception : constantes.
Les états élémentaires sont de leur côté unifiés par les Règles : forces de mouvement et de ré-gulation, celles-ci sont composées d'opérateurs mais aussi de modalités (telles que : principes de propagation, consignes de hiérarchie et de priorité), dont la combinaison détermine à tout ins-tant, par itération permanente, chacun des États élémentaires.
oDegré un, correspondant à l'intelligence : fonctions.
oDegré deux, correspondant à l'imagination : primitives.
Les Règles sont elles-mêmes unifiées en un système global, propre à un état donné de la Connais-sance.


Dans le cas de la chaise design, les conditions propres d'existence sont très favorables : simplici-té de réalisation (planche + scie), et donc d'industrialisation, ce qui garantit l'existence maté-rielle .

En revanche, les règles propres au milieu visé sont systématiquement ignorées.
La seule façon d'améliorer la performance de cette chaise sur le critère de la cohérence serait donc de passer par la définition d'un nouveau jeu de Règles (bien peu concevable, étant donné l'ancienneté1 - préhistorique ? - de la fonction s'asseoir).
Or ces règles ne sont pas une variable du problème, mais au contraire l'une de ses données de départ qui caractérisent le milieu destinataire : l'homme, ses maisons, ses tables, ses bureaux, ses genoux .
C'est finalement un paradoxe qu'il faudrait donc surmonter pour que soit envisageable une meil-leure compatibilité.
Il n'en est évidemment pas question, et ainsi faut-il conclure que cette Création - définie par un système de lois n'épousant pas celles qui gouvernent les autres occupants de cette Réalité - ne se peut pas.

Les exigences propres à ce qui pré-existe triomphent en toute logique, et tant mieux pour notre confort intellectuel.


NON-STOP
Cette vaillante défense de la Réalité contre les assauts de maladroites Créations est un specta-cle bien édifiant.
Toutes interrogations sur l'invention, le progrès, l'évolution en général s'y ramènent inexorable-ment : autant approfondir dès à présent cette mécanique universelle (d'apparence ingrate car suspectée - à tort - d'héberger toutes les évidences).
Sur quoi achoppait donc cette navrante chaise ? Sur son Existence, rien de moins.
Car l'erreur serait précisément d'y croire, à son Existence.
Cet objet ne cohabite qu'avec des photographes, des commentateurs, et quelques boutiquiers snobs : un univers de mots et de signes qui ne représente pas la vraie vie, le monde, et en tout cas pas la Réalité.

Si l'on accepte un instant de limiter notre observation aux seules combinaisons de pierres rete-nues comme représentatives de l'ensemble des choses qui peuplent l'Univers, il est possible de pousser quelques millimètres plus loin la volcanique analogie : tout comme notre imaginaire, qui ne peut un seul instant cesser de produire des représentations (lesquelles deviendront éventuelle-ment des paroles, des idées, des actes, etc.), le Réel s'accomplit en permanence sous la forme de la fameuse Grande Boucle [on y vient] au cycle ininterrompu.

Mais l'Existence du Réel - contrairement à celle du symbolique - n'est ni automatique, ni même implicite.
Lorsqu'elle fait défaut, c'est donc que la ""chose"" ne peut pas être.

Qu'est-ce donc qui s'oppose ainsi à ce sympathique projet d'existence ?

Entre autres obstacles :
Le contrôle automatique, par le monde lui-même, de sa propre Cohérence Interne Globale, cela en vue d'assurer sa propre sécurité, et bien sûr celle de ses adhérents.
Sans négliger, bien sûr, la vigilance exercée tout particulièrement par l'un des membres   du club, en vue d'assurer sa propre santé mentale.

Nous autres (humains) devons en effet naviguer sans cesse entre les deux positions extrêmes du curseur cérébral, dont les bornes représentent :

 o côté raison, le refus d'admettre l'existence (et bien sûr - à défaut d'existence - l'hypothèse) de notions non encore perçues ou expérimentées  (apparence externe : absence totale d'imagination) ;

 o côté folie, l'intégration généreuse à la connaissance des notions les plus audacieuses, sur la base
 - de signes (parfois grossiers) ;
 - ou même d'informations (évidemment entachées d'incertitude) supposées significatives (appa-rence externe : crédulité, naïveté, absence d'esprit critique).


SIGNE REÇU, SIGNE PERÇU, ou
EST-CE QUE C'EST VRAIMENT POSSIBLE ?
En d'autres termes, il y a ceux que dépasse complètement l'idée que sous d'autres climats, très loin de la place Balard, on puisse saluer son prochain par friction mutuelle de l'appendice nasal, et ceux qui croient aux soucoupes volantes depuis qu'un excellent ami leur a raconté avoir vu des sortes de lueurs au fond de son jardin.
Mais on se souvient d'avoir cru au Père Noël.
Et finalement, se dira un jour le fou devenu raisonnable, ces Esquimaux, en ai-je déjà vu seule-ment une paire se frotter le nez ? Est-ce qu'un de mes amis, est-ce qu'une seule des personnes en qui j'ai confiance a déjà assisté au protocole ?

C'est alors que se produit la conflagration entre cette parcelle de connaissance (si peu conforme à la totalité du reste) et la fragilité des indices susceptibles de l'étayer. De ce choc naît une terreur particulière : celle d'avoir été crédule, d'avoir marché, d'avoir eu autant de jugeote qu'un enfant, d'avoir fait preuve de naïveté.

Voilà pourquoi une simple petite annonce est tellement intéressante :


Son rôle est en quelque sorte celui d'un révélateur de l'occulte, et donc instrument complémen-taire de perception. Notamment ce qui ne se dit pas (et surtout ne s'avoue pas), parce que hon-teux ou simplement irrecevable par les autres.

Qui a déjà vu un  transsexuel, un seul ? (La question s'adresse aux vrais citoyens, non pas aux médecins, journalistes, assistantes sociales, psychothérapeutes comportementaux, tenanciers de bars spécialisés, animateurs de programmes-choc sur la Une ou la Cinq, etc.)
Qui même connaît une personne (à la fois proche et crédible) ayant déjà côtoyé un tel sujet, masculin ou féminin ?

CQFD. Cette petite annonce  nous confirme assurément leur existence, bien mieux (et en tout cas avec une bien meilleure qualité d'écoute) que ne l'aurait fait un traitement journalistique ou documentaire. Une subtile transition - du signe reçu au signe perçu  - nous permet de passer par-dessus le mur des transmetteurs de connaissance pour sauter directement dans la vraie vie, et (presque) dans l'expérience : c'est du «vécu».


LA GRANDE BOUCLE, ou POURQUOI ÇA N'EXISTE PAS
La création permanente peut, commodément, revêtir la forme algorithmique  d'une sorte de grande boucle (suite de décisions). Toute Création doit, pour s'accomplir, passer le circuit de cette boucle.

1. On commence par tirer une nouvelle combinaison.

2. Puis on se demande si elle est conforme avec ce qui existe. Si oui, on saute à l'étape 6.

3. Si elle ne l'est pas, on regarde si elle est conforme avec ce qui pourrait être. Si oui,  on saute à l'étape 5.

4. Si elle ne l'est pas on arrive à un constat d'impossibilité. Il faut retourner à l'étape 1.

5. On doit adapter, retoucher (profondément) cette création.

6. C'est l'étape de la finition,  des corrections (superficielles).

7. Notre création peut être intégrée au Réel, et on retourne à l'étape1.

A l'origine même du cycle se situent toutes les sources susceptibles de proposer l'existence de nouvelles combinaisons, elles-mêmes destinées à être incorporées à l'Univers, et donc compati-bles avec son système de règles. Exemples : le climat, les ministres, les femmes en couches, les syndicats, etc., ainsi que [si l'on y tient] une sorte d'être suprême jouant le rôle de créateur universel.

Faisons tourner dans cette Boucle quelques combinaisons proposées par diverses sources pour voir si elles ont une chance ou non de réussir leur examen d'existence, et pourquoi...

Seront repoussées lors de la Grande Boucle les créations/combinaisons suivantes :

o50 °C sous zéro, à Paris un 15 août (proposé par : climat terrestre).
Une telle température estivale serait incompatible avec la rotation de la Terre autour du Soleil (ce qui nuirait gravement à la cohérence de la mécanique céleste, et serait par conséquent plein d'inconvénients).



omarteau désaltérant (proposé par : inventeurs).
Un outil aussi original supposerait de profonds amendements à notre système digestif, et/ou une redoutable fragilité de nos constructions métalliques (caractère fatal, dans les deux cas, des effets produits).

oattaque militaire de la Chine par Monaco (proposé par : ministres/ dirigeants).
Un tel conflit ne pourrait être conçu que sous l'effet d'une vision hallucinatoire des relations internationales.
Au contraire seront admises les candidatures  telles que :

oeau minérale vendue par bouteilles de 1,5 litre (proposé par : industriels).
Conforme à ce qui est, et donc acceptée dès l'étape n°2 de la boucle : simple extension de l'existant.

omotocyclette à nettoyer les trottoirs (proposé par : élus locaux).
Cette invention est conforme à ce qui pourrait être  (sur la base d'une observation de l'Univers  associée à une intense réflexion), et donc acceptée à l'étape 3 de la boucle.

Il ne faut évidemment pas perdre de vue l'accomplissement implicite [en permanence depuis l'ori-gine des temps] de cette Boucle à laquelle tout obéit, et qui en définitive gouverne l'apparition, la disparition, l'évolution de toutes choses.
Autres cas :
- rallye automobile de Paris à Dakar. Ok.
- liaison supersonique Paris-New-York. Ok.
- mes enfants seront députés. Ok.
- je ferai de mon fils un grand violoniste. Non : Adolf Hitler (encore nourrisson) de-
viendra chef suprême de son pays, et les guerres qu'il provoquera feront de nombreux morts, dont mon enfant .


DE PLUS EN PLUS FORT
Par nature, le système de Règles devient sans cesse plus riche (les règles s'ajoutent les unes aux autres), et surtout plus complexe : chaque règle nouvelle interagit avec l'ensembles des règles précédentes.

Une excellente analogie est fournie par le jeu de Mikado :
L'ensemble des bâtons forme, à chaque tour, un tas stable.
Mais les bâtons sont, en grande majorité (et c'est d'ailleurs ce qui fait l'intérêt de ce jeu), dans une configuration telle qu'un seul de leurs mouvements agit sur au moins un autre bâton. La récur-sivité de cette règle entraîne la propagation quasi-générale de tous les mouvements.
Sauf cependant le mouvement des bâtons quasi-extérieurs au tas (non reliés mécaniquement, car dépourvus de point de contact avec un seul autre bâton), ou qui bénéficient de supports multi-ples, et qui tolèrent par conséquent la disparition d'un de leurs points d'appui.

Chaque nouveauté prenant pied dans la Réalité ne parvient à s'y maintenir qu'en luttant contre les nombreuses influences défavorables :
 
omouvements de protestation, qui tentent de faire interdire le Paris-Dakar?
Ces interférences avec de nombreuses autres existences (souvent actives) ont pour effet de préciser certaines Règles, ou encore d'en créer de nouvelles :

oà partir de 1980, des enfants peuvent se faire écraser (par des bolides rugissants) en plein Sa-hara?
Ce qui modifie donc (presque toujours par enrichissement) le Système de Règles :
 oprudence en traversant les rues du village, pendant les trois premières semaines de l'année chrétienne?

Mais il pourrait arriver que les Règles ne se laissent pas modifier :
 oles maires du Ténéré interdisent le passage du Paris-Dakar dans leurs villages?
L'Existence de la Nouveauté débutante deviendrait alors menacée : manifestation parfaitement naturelle (et typique) des célèbres "résistances au changement".

Afin de sauver sa peau, la Nouveauté peut alors choisir de s'adapter au Milieu (n'étant pas par-venue à modeler delui-ci), en éliminant de ses Conditions d'existence les spécifications auxquelles le Milieu refuse précisément de s'adapter :

Trois issues possibles à cette chirurgie courageuse (""réaliste"" est le mot) :
1. Transport des véhicules de Marseille à Dakar par voie maritime : perte (fatale) d'identité.
2.Limitation de vitesse à 10 km/h dans un rayon de 10 km autour des agglomérations : meilleure viabilité après édulcoration.
3. Création d'une autoroute Tripoli-Dakar : excellente viabilité, après transposition brutale d'un modèle prélevé dans la Réalité.

Mis à part le premier scénario (retour au Néant par abandon), les solutions (2) et (3) partagent visiblement le même inconvénient :
 - renoncement à des caractéristiques réellement inédites (et donc : moindre innovation) ;
 - adoption de schémas éprouvés (et donc : extension de l'Existant).

Enfin, dans l'hypothèse où aucune résistance extérieure ne s'est manifestée, c'est donc qu'il y avait bien conformité entre l'Existant (actuel ou virtuel) et la nouveauté candidate.
Lorsque deux jeux ont des règles approximativement conformes l'une à l'autre (exemple : bridge, belote), force est de constater que ces jeux se ressemblent.

Pour réussir à apparaître, puis exister, les Nouveautés (ou Évolutions) auront dû au total naviguer entre les deux seuls caps possibles :
 - ressembler à la Réalité  ;
 - ne pas s'en différencier.
Et, si elles ont échoué, c'est en définitive la Réalité qui ressemblera (un peu plus) à elle-même.


PINCEMENT & CONVERGENCES
De cette hégémonie du pré-existant, il y a toutes raisons de craindre que les innova-tions/évolutions soient progressivement - et nécessairement - de moins  en moins audacieuses.
Apparition de plus en plus rare, par exemple, de ce qu'il convient de nommer «nouveaux concepts» (four à micro-ondes, télécommande-TV), présentant au moins une forme de discontinuité avec ce qui préexiste.

La tendance est au contraire à des sortes de variations sur un thème (calculettes) présentant un maximum de caractéristiques communes avec le sujet principal (dimensions, matériau, énergie, touches, affichage, mémoire).

Et, une nouvelle fois, il faut admettre que les évolutions ayant le plus de chances de réussir (s'ancrer durablement dans la Réalité) sont celles qui ressemblent le plus :
 - à ce qui existe déjà (walkman) ;
 - à ce qui existe davantage (VHS contre Betamax).

Il est particulièrement récréatif d'observer que les Créations représentées, autrement dit, ca-ractérisées par une fausse existence (agents secrets, cow-boys, hommes) ont la vie facile grâce à leurs conditions d'existence simples [en tous cas plus simples, et donc moins contraignantes, que celles des
 ?prêtres (ils ne peuvent pas être méchants),
 ?chefs de bureau (ils ne peuvent pas être aventuriers),
 ?femmes (elles ne peuvent pas être bagarreuses ).
Cela suffit à leur permettre de tout faire (par exemple : être méchants et sentimentaux), et donc d'assumer toutes les situations, vivre tous les destins.

Mais des Réalités établies, ayant peu évolué, peuvent aussi se retrouver en faible cohérence avec le Système de Règles ambiant, qui, lui, n'a pas cessé d'évoluer.

Exemple de Règle caduque :
opas de travail = pas d'argent
 [âge : centaines de siècles.]
Son application nous obligerait à trouver sous notre regard une famille, des petits enfants affa-més parce que le père a perdu son boulot. Insoutenable spectacle : ça ne se peut pas ! C'est deve-nu non cohérent .
Un mécanisme s'enclenche alors, tendant à permettre l'adaptation du Réel : apparition de l'assurance-chômage.

En outre, certaines règles apparaissent ou se modifient (cotisation obligatoire) : c'est donc bel et bien d'une Règle qu'il s'agit !

Autre exemple de Règle caduque :
ogrossesse accidentelle = détresse
 [âge : dizaines [?] de siècles.]
Idem : ça ne se peut plus  !

On observe également l'apparition progressive (et non signalée) de nouvelles Règles d'ordre très général (et ne concernant donc que le mouvement des choses, non pas les choses elles-mêmes).
Ainsi, ce principe directeur (assimilé depuis le XIXe siècle) : il faut favoriser la circulation des biens (marchandises, argent, information).

Or, les miséreux, ne pouvant participer à ce mouvement, le freinent :
1. Il faut donc lutter contre la misère (dont les inconvénients se révèlent au passage plus nom-breux que prévu) :
oSMIC, Assedic, Retraites.
2. Mais il faut aussi s'attaquer à la pauvreté (faute de quoi ces anciens gueux se contenteront de pain, charbon et patates, ce qui ne suffit pas à faire tourner une économie moderne ; en particu-lier, ils ne pourront pas s'acheter les produits de masse [auto, frigo, TV?] que l'on inventerait  volontiers à condition qu'ils aient des débouchés) :
oCrédit.

Bilan spectaculairement avantageux :
o Avant : faibles connexions entre la société et ses parias
 - soupe claire distribuée les hivers de grand froid ;
 - chair à canon disponible le reste du temps.
o Après : flux de marchandises, d'argent, de papiers, d'engagements mutuels et de contrats à long terme.

La règle de Cohérence a donc des retombées à perte de vue, en raison de son bouclage («réaction positive») intrinsèque.

C'est en particulier grâce à ces auto références systématiques que finissent par s'adapter - si harmonieusement - toutes les situations . Par exemple, cet auto-allumage du cycle économique, provoque un miraculeux tassement (vers le haut) des écarts sociaux.



ARRET SUR COÏNCIDENCE
A la fin du XIXe siècle commence donc à s'exercer ce processus de réduction des inégalités (en-tre les hommes).
A la même époque, le progrès des sciences & techniques - ayant accouché de ses plus monumen-tales conquêtes - révèle à son tour une tendance à la réduction des inégalités (entre les Nou-veautés).

Aux environs de 1920, le plus gros est fait  :
oélectricité, magnétisme, pétrole, atome, quanta, aspirine, vaccins, avion?
oles hommes n'ont plus froid, ne voyagent plus à cheval , s'informent (tous en même temps) «au poste», se distraient sur l'écran des mêmes salles obscures.

Et c'est au cours de ce même demi-siècle, où l'évolution du Réel/Matériel semble s'essouffler, que s'épanouissent avec vigueur trois innovations :
 - le marxisme  ;
 - la psychanalyse ;
 - l'Art non figuratif ,
qui partagent une caractéristique commune (appartenance à l'ordre du Symbolique, plutôt que - précisément - à celui du Réel).


REPRESENTATIONS
Le symbolique. On dit aussi : l'imaginaire, afin de bien préciser que c'est de l'Imagination que tout cela est issu, et non pas de la Création universelle (autrement dit de la Réalité ).

Les ressemblances sont en effet innombrables entre la Grande Boucle du Réel et le processus permanent qui engendre sans cesse les représentations de l'imaginaire, d'où, parfois, dérive une véritable «création», qui jaillit dans la Réalité.
Mais c'est sur ce point précis que se révèlent quand même inconciliables les deux modes d'enrichissement du Réel :

1. Le nôtre (création par l'Imaginaire), dont nous ne pouvons évidemment que postuler la dépen-dance totale vis-à-vis d'un système représentatif interne, - multimédia, certes, mais de toute façon très-très verbal.
En tous cas, avant d'être reçues à l'examen de passage qui ouvre toutes grandes les portes du Réel, les candidatures sont passées par le stade primal d'une forme  de représentation, qui permettent au minimum de pouvoir en parler. Entre nous.
Mais celle-ci ne doit pas être indispensable au processus, puisque la création universelle s'en passe apparemment .

2. L'Universel, dont il n'est décidément pas raisonnable de se mettre à supposer - par souci de parallélisme - qu'une hyper conscience, là-haut, se représente quoi que ce soit.

Chaque tour de la Grande Boucle s'accompagne de l'exécution incontournable des tests de conformité (étapes n°2 et n°3), ce qui suffit à rejeter impitoyablement les combinaisons réfrac-taires dans les poubelles de l'impossible.
La première distinction est certes intéressante puisqu'elle oblige à imaginer une sorte de "langage" (système de signes et de sensations internes) véritablement universel permettant à tous les imaginaires fonctionnant dans tous les cerveaux de tous les hommes, de toutes langues et de toutes cultures de produire - même fugitivement - ces représentations.


La seconde est beaucoup plus gênante : l'indifférence de l'imaginaire aux systèmes de Règles quels qu'ils soient oblige à supposer que le processus combinatoire n'est ici suivi d'aucune batterie de tests, et que par conséquent il n'existe en aval de l'imaginaire aucune forme de poubelle.

Si par exemple, en souvenir des combinaisons proposées (plus haut) par la Grande Boucle, je viens d'imaginer Jacques Chirac, courant après un magnum d'Évian pour lui taper dessus conformément aux lois monégasques, rien ni personne ne pourra me contraindre à annuler de mes souvenirs, de ma mémoire, et peut-être bien de mes connaissances, cette pittoresque scène de genre  :
 - je me la suis représentée (sans d'ailleurs me faire le moindre n¦ud au cerveau) ;
 - elle a eu une existence achevée dans ma tête (la preuve : je suis capable de la décrire avec précision) ;
 - elle y reste.
Et même, si un ensemble de circonstances veulent bien s'y prêter, elle y restera jusqu'à la fin de mes jours.

On est donc vraiment très près de l'existence tout court : existence non pas de la situation, mais de sa représentation.


MEMOIRE, IMAGINAIRE
Une source particulièrement autorisée de nouvelles combinaisons [surtout dans ce volume] est d'ailleurs constituée par l'imaginaire à lui tout seul. L'indifférence totale, absolue, de l'imaginaire aux règles de possibilité/impossibilité doit alors être mise en corrélation avec ses nombreuses et très profondes attaches avec la mémoire.

Qu'on en juge :


o Mémoire
Inconcevabilité de toutes bornes, et même de toute notion de dimensionnement.
  Imaginaire
Inconcevabilité de toutes limites au processus, et même de toute notion d'épuisement .

o Mémoire
Inconcevabilité d'un blocage d'entrée.
  Imaginaire
Inconcevabilité d'un état statique. (Analogie : équilibre d'une bicyclette.)

o Mémoire
Insensibilité absolue aux efforts d'appauvrissement, quelles que soient leur forme ou leur origine.
  Imaginaire
Insensibilité aux efforts de modération.

o Mémoire
Seuls appauvrissements concevables : confusion/volatilité, sous l'effet du temps.
  Imaginaire
Seul modérateur connu : perte de conscience [décès non comptabilisé] .
o Mémoire
Insensibilité aux efforts de la volonté, dans quelque direction qu'ils s'exercent.
  Imaginaire
Insensibilité aux efforts de la volonté, tendant à empêcher une production quelconque.


Le parallélisme frappant entre ces deux ressources de notre intellect est précisément à l'origine du principe d'enrichissement/consolidation de ce qu'il faut bien appeler le circuit cognitif :

1. Spectacle permanent offert par la vie, le monde, les autres.

2. Observations prélevées dans ce champ de perception.

3. Les observations sont-elles perçues (une fois passées au crible de la Raison à travers les mail-les des connaissances antérieures449) comme conformes :

 - à la Vérité ou à l'Existant ? OUI : indifférence, consolidation du circuit ;
 - au Possible ?  OUI : surprise, enrichissement du circuit ; NON : hilarité (dans le meilleur des cas).




LE CIRCUIT
D'un abord aussi fallacieux que métaphorique, le schéma du circuit de perception/mémorisation gagne à être envisagé sous l'angle d'un processus fonctionnel parfaitement pratique (sous peine d'ennui profond).

Exemple retenu : celui d'un rappel mémoire (exactement identique à celui qui correspond, sur les calculettes, à la touche RM ou MR).
Situation : jeu radiophonique.
Question posée : qui a popularisé la chanson J'aime les bananes parce qu'il n'y a pas d'os dedans" ?

Le bloc principal est évidemment la Perception, car c'est par là que tout commence.

En particulier, c'est par là que tout entre dans la mémoire (le cerveau, la connaissance, bref : la tête), et, ici, la question posée.

Il s'agit d'un bloc à deux entrées :

- perceptions d'origine externe, c'est-à-dire, en gros, ce que nous appelons les sens (vedettes privilégiées : vue, ouïe) ;

- perceptions d'origine interne (émotions, joie, et toutes ces choses encore plus immatériel-les les unes que les autres).
-      

Un autre bloc plutôt important est celui qu'on se contentera d'appeler la Conscience. (Plus que l'habitacle d'une automobile, ce bloc rappellerait le cockpit d'un avion.)

La conscience dispose d'un canal de communication à très grand débit avec la "mémoire".

Ou plutôt, avec la CONNAISSANCE.
Quelle différence ? Retenons celle-ci : la connaissance serait non pas une zone du cerveau, ou quoi que ce soit du genre, mais plutôt un processus d'accès aux souvenirs, eux-mêmes enregistrés dans ce qu'on peut, commodément, appeler la mémoire.
Cette dernière serait quasi indissociable de l'intelligence, ou cerveau, ou CPU , via un canal de communication à très-très-très grand débit. Installé entre mémoire et CPU, un capteur très in-génieux fournit au système sensoriel interne des renseignements du plus haut intérêt sur l'état des traitements, recherches, réflexions, rêves, etc .
Bien sûr, certaines perceptions n'ont pas besoin de passer par la conscience pour être mémori-sées. D'où ce canal, jouant exactement - toujours par analogie grossière avec le monde des ordi-nateurs - le rôle d'un DMA (Accès Direct Mémoire).
Ne pas oublier la Volonté, laquelle envoie des ordres aux autres organes. La circulation des com-mandes (fils fins) ne se confond pas avec le flux des données (fils larges).
Exemple de commande : l'ordre de rechercher une donnée dans nos souvenirs.
Enfin  l'Action, alimentée en données par la conscience, sous le contrôle de la Volonté. Exemple : exprimer la réponse avec sa bouche ou sa main.

Développement du jeu (animé par Lucien Jeunesse, Chers Amis, bonjour !).
La question posée entre par la porte Externe du système de perception, et s'établit donc à la conscience. Celle-ci envoie à la mémoire le MASQUE  correspondant à la question, et au CPU (contrôlant les accès à la mémoire) l'ordre de dénicher le complément à ce MASQUE.

C'est là que le mécanisme se révèle le plus étonnant :
 - on superpose donc une minuscule donnée ("J'aime les bananes?"),
 - avec le colossal réservoir-dépotoir de nos souvenirs et connaissances, où sont enregistrées des données non seulement indénombrables, mais de tous les formats possibles : dates (quelques ca-ractères), histoires (milliers de caractères), parfums (?), émotions, gifles, et coups de foudre (??)  ;
 - afin de récupérer en bout de chaîne un signal parfaitement binaire .
Le tout, accompagné de certaines caractéristiques rarissimes (certitude, reproductibilité, ins-tantanéité) :

1. Certitude d'une réponse (positive ou négative) :

 - on a trouvé, ce qui provoque :
    osur le système sensoriel interne, un sentiment jouissif signalant l'issue positive de la requête,
    osur le canal reliant la mémoire des souvenirs à la conscience, le libellé de la réponse (Ray Ven-tura).

 - ou bien on ne trouve pas, ce qui résulte d'une simple absence de résultat après un certain temps (très inférieur à une seconde) : le temps ne fait plus rien à l'affaire au-delà  de cette consigne. Il est donc inutile d'insister, et nous le savons fort bien .

2. Reproductibilité totale du cycle.

3. Quasi-instantanéité de la réponse .

Une fois formulée (le cas échéant) dans la conscience, accompagné de la perception interne cor-respondant au succès (ou à l'échec) de la recherche en mémoire, la réponse s'exprime (par exem-ple en paroles), dans le cadre d'une action .

Pourquoi avoir donné à cet assemblage l'air d'une voiture ? (Plus précisément, l'auteur a tenté de représenter un équipage, formé d'une sorte de locomotive, tirant un vague tender .)
Parce que, tout simplement, l'ensemble se déplace. Et, bien sûr, dans plusieurs dimensions à la fois :
 - horizontalement, c'est le Temps (de gauche à droite : ce qui s'est passé, ce qui se passera, et, au moment de la photo : l'événement qui est en train d'avoir lieu) ;
 - verticalement, toutes les autres «dimensions» : matière, espace, énergie, information  ?
La dimension du temps est donc largement surpondérée (le temps d'un côté, toutes les autres dimensions de l'autre) : le circuit de perception/mémorisation/connaissance n'étant bien sûr qu'une gigantesque machine à traiter les phénomènes informationnels, l'écoulement du temps ga-rantit bel et bien - en les rejetant dans le passé - la certitude qui est la contrepartie de leur irréversibilité.

Un événement génère une Information. Sous l'effet du Temps, celle-ci devient Certitude.
Ainsi m'apprend-on [événement supposé] la mort de Coluche.
 - Si, après une dizaine de jours, cette information n'a pas évolué (malgré lecture des journaux), une certitude se superpose à l'irréversible réalité.
 - Au contraire, si France-Inter proclame soudain la guérison de mon héros (après une semaine de coma), c'est -  au minimum - que l'événement n'était pas irréversible, et par conséquent pas réel.

Ainsi doit se comprendre le processus de la Connaissance (acquisition de la Réalité) : par l'expérience,  par l'information et l'éducation, par la perception critique.

Des points d'observations privilégiés sont constitués par les points-limites. La plupart des phéno-mènes nous apparaissent en effet d'autant plus conformes qu'ils se sont manifestés en plein mi-lieu de leur gamme d'exercice :
- accident d'avion : 200 morts ;
- dévaluation : -15% ;
- faux-pas d'un chef d'État en visite officielle : il trébuche et se rattrape à la rampe de l'escalier.
Alors qu'un crash de 600 morts appelle un indispensable complément d'information (deux jumbo-jets bondés), un ajustement monétaire de 90% obligera à réviser certains présupposés économi-ques .

Ainsi, très en dehors des gammes, ce simple titre :

Sans qu'il soit même nécessaire de lire l'article, une telle annonce suffit à modifier la connais-sance que nous croyons avoir de certains protocoles établis (lancement d'une activité ou d'une entreprise), des lois habituelles du dialogue social, et même certaines bases du vocabulaire :
1. une entreprise peut (mais nous ne le savions pas encore) s'animer vis-à-vis du monde extérieur tout en vivant un conflit intérieur maximal ;
2. dans un journal aussi soucieux de rigueur que Le Monde, ce dès signifie plus qu'une simple concomitance entre le démarrage et la grève ; il y a là une forme d'exploit, un peu comme si le titre avait été
?.sera animée par Christine Ockrent dès ?
?sera émise à pleine puissance dès?
3. enfin, grève étant généralement pris comme synonyme exact d'arrêt de travail, c'est une notion forte du vocabulaire qui est remise en cause (comment peut donc s'arrêter quelque chose qui n'a pas encore commencé  ?)

Le symbolique est donc dispensé de s'inscrire dans un système réel. Il doit, en contrepartie, s'inscrire dans un processus de représentation.
C'est là, finalement, le seul filtre dressé face aux combinaisons du symbolique : la nécessité d'une conformité aux règles (nous y voilà)  d'un système de  représentation.

L'incroyable plasticité du langage (et, plus généralement, des combinaisons ne procédant que du symbole) s'oppose bien sûr à l'hyper-cohérence du réel : de ces routes créées par les Romains se déduit la voiture ; de la paresse se déduit le moteur ; de l'irrégularité du pavage se déduisent les cahots ; du confort se déduit le pneu. La rigidité du caoutchouc suppose la création de chambres gonflées par un gaz, l'explosivité du méthane et le prix de l'hélium impliquent l'usage de l'air, le prix final du pneu et de la chambre associée imposent (par rapport au pouvoir d'achat moyen) la rustine, etc.
Autres illustrations de cette plasticité du langage (plus précisément, du verbe) :
o Le besoin, éprouvé par Libération, de revenir sur une erreur ayant présenté Louis Mermaz comme ayant adressé à un nouveau député "ses brèves salutations" alors qu'il s'agissait de ses brèves "salutations". (Ce qui apparaît effectivement plus poli.)
o Et sur une autre, ayant pu laisser croire qu'un autre député avait offert  le champagne "assez frais" alors que c'était "à ses frais". (Plus généreux.)
Mais comme le langage est précisément là (et d'ailleurs lui seul joue ce rôle) pour permettre l'_expression_ de ce qui n'est pas encore réel (ou symbolisé), les "Règles" désignent ici les couches les plus basses  (alphabet, couleurs ?), et ne filtrent en définitive qu'une forme d'aliénation (délire intégral).
Pollock montre bien où pourrait se situer la limite : frapper la toile, la crever à coup de tournevis (celui-ci éventuellement enduit de peinture).
Mais (un point plus haut), Lacan  et ses épigones ne sont pas mal non plus.

D'une façon générale, l'outil verbal nous est extraordinairement commode à construire les ta-bleaux, les situations, les états dont la cohésion n'exige que celle du discours propre à les expo-ser.
Et nous pouvons ainsi, en toute hypocrisie, dire des choses.
Preuve que les constructions verbales  peuvent mener où l'on veut : cette interview du bourreau du roi Fayçal :
- Qu'éprouvez-vous après une exécution ?
- Un sentiment de plaisir et d'exaltation. Je remercie Dieu de m'avoir permis de punir ceux qui l'ont offensé.
Il y a vraiment du monde, beaucoup de monde, dans ce réseau d'actions, de relations et de senti-ments, si l'on se donne la peine de décortiquer (et cela en vaut la peine) :
1.   Le supplicié
1.1.   qui, au départ de l'action, a mal agi,
1.2.   cette mauvaise action ayant eu pour effet d'offenser.
D'offenser qui ça ?
2.   Dieu.
2.1.   Celui-ci a alors permis
2.2.   Permis à qui ?
3.   Au bourreau.
Cette permission de punir, ainsi accordée par le personnage n°2, a elle-même deux effets :
- la punition proprement dite (décapitation du personnage n°1) ;
- le plaisir (et l'exaltation) du personnage N°3 .
Cohérence complète .
Et c'est de cette façon, in fine, qu'on peut intégrer à l'ensemble des processus créatifs dérivés de l'imaginaire ce chaînon qui manquait regrettablement au tableau : l'Art.


BELLE EPOQUE : RETOUR SUR UNE TRANSITION
Cette configuration étonnante, fin XIXe - début XXe siècle, mérite évidemment qu'on y re-tourne, et même qu'on s'y arrête, car il est facile de deviner que c'est dans son prolongement que se situent, cent ans plus tard, les prodigieux bouleversements qui semblent contredire la théorie - réapparue en 1989 - de la fin de l'Histoire .

Donc :
 - nivellement des évolutions ;
 - convergence des modes de vie ;
 - apparition triomphale du symbolique.

Ce dernier phénomène recèle trois immenses projets :
 - marxisme (auparavant, la philosophie ne se mêlait pas d'organiser la société) ;
 - psychanalyse (la psychologie n'espérait pas arranger l'âme) ;
 - art (antérieurement, très près du système sensible  humain),
dont les ambitions sont d'autant plus grandioses que - sauf dans le cas de l'Art - une prise di-recte avec la Réalité y est explicitement revendiquée.

Quant aux deux premiers (nivellement, convergence)485 - en se souvenant de l'exemple de Jean-Louis, le vampire-spéculateur, et de son intégration prématurée à ce qu'on appelait après-guerre l'american way of life -, leur illustration sera complétée par un détour sur certains des indices qui témoignent, déjà très bien, de notre alignement - aussi sage que systématique - sur les USA.










 
CHAPITRE 13
A perte de vue.

« Tout est bien. »
Roger Stéphane



CARTE A TOUT FAIRE :
SOUVENIR D'UN PHANTASME COLLECTIF  
Dès l'origine du projet carte à puce, une large majorité des interlocuteurs  que les circonstan-ces m'amenaient à rencontrer se mettaient rapidement à gamberger sur l'idée d'une carte unique, qui aurait pu, dans le cadre d'un développement beaucoup plus ambitieux , se substituer à de nombreux objets alors dispersés : carte bancaire, carte de téléphone et de parking, pièce d'identité, permis de conduire, clé d'immeuble, dossier administratif et médical, etc.
Ainsi, quelques années après le démarrage de la carte, avais-je rencontré un membre de la Trila-térale , qui considérait la carte comme porteuse de tant d'applications qu'il me suggérait de lui donner d'emblée une dimension planétaire .
Or il se trouva que ce projet, loin de me sembler grandiose et porteur de nouveaux marchés, m'apparut irréaliste et même rapidement suspect. Cela, pour de nombreuses raisons, parmi les-quelles dominait un simple bon sens.
Bien sûr, les applications à l'échelle mondiale de la carte se présentaient comme porteuses de perspectives commerciales particulièrement attractives , mais, quand je me mis à envisager les choses d'un point de vue vraiment quantitatif, je sentis qu'elles les choses seraient moins sim-ples. Même en assimilant la population mondiale à l'infini (se limitant, dans les rêves des démo-graphes les plus hystériques, à une petite centaine de milliards d'individus), la multiplication de cet infini par zéro (ou un chiffre proche de 1/?), qui représentait une probabilité vraisemblable de réussir la généralisation de la carte dans un laps de temps de l'ordre du siècle, donnait un résultat certainement plus proche de zéro que d'un quelconque grand nombre.

C'est du moins ce que devrait nous enseigner le théorème fondateur du marketing, si bien résumé par l'équation transcendante  :

?    x    Ø    =    Ø

Pour cette première raison, hautement scientifique , je refusai de me laisser leurrer par un projet aussi grandiose.
Mais une autre raison me venait de ce que j'avais pu voir aux États-Unis, et finalement mon im-pression était que l'avenir de la carte - et même l'avenir tout court - se présentait différem-ment .

Voir en effet les portefeuilles des Américains tout entrelardés de ces traditionnels (et multi-ples) soufflets à cartes, eux-mêmes en général bien remplis de ces rectangles multicolores, m'avait renforcé dans ma conviction : comment envisager que dans ce domaine-, justement, nous nous apprêtions à ne pas marcher, comme d'habitude, dans leurs traces ? Que nous ne réus-sirions pas comme eux à collectionner les cartes en plastique dans nos portefeuilles ? Que nous n'y prendrions pas goût ?

J'imagine qu'en renonçant alors à cette stratégie maximaliste, être apparu aux yeux de nombreux comme bien pusillanime, frileux, privé de véritable esprit d'entreprise. 
On m'opposa que la carte à mémoire ne saurait avoir une application unique, et qu'il était diffici-lement envisageable que le citoyen de demain accepte de devoir transporter une carte pour le parking, une autre pour la banque, une troisième comme pièce officielle ...

Nous sommes pourtant maintenant arrivés à ce point, et les cartes que nous portons avec nous se sont multipliées, tandis que leur nombre est presque devenu une marque de distinction.
La quantité de cartes qu'un individu normal peut supporter dans son portefeuille m'était apparue, dès cette découverte, comme un élément supplémentaire de cette américanisation vers laquelle il n'était pas encore devenu banal d'observer que nous nous y hâtons. Elle était liée aux mêmes réti-cences initiales que le hamburger, mais - comme le hamburger - destinée à être adoptée tôt ou tard en France.
Dans ce domaine comme dans tant d'autres, nous étions déjà engagés dans une fantastique course en avant, inexorablement à la traîne  des États-Unis (et notre mode de vie, désormais  dé-ter-mi-né par les habitudes des Américains).

De fait (et dans le désordre) :

Nous les avons imités dans leur système présidentiel. Nous avons nous aussi, maintenant, deux candidats à la présidence quasi interchangeables , un, par exemple, issu du centre de la gauche et l'autre de la droite du centre. Le poujadisme est haïssable, certes, mais qui aurait osé avancer l'hypothèse, il y a moins de quinze ans, que notre scène politique prendrait cette tournure ?
On parle de plus en plus souvent de «primaires», et notre campagne septennale se clôture désor-mais rituellement (tout comme, dès 1960, l'historique Eisenhower/Kennedy) par LE débat entre les deux prétendants.

Nous les avons imités dans la permanence institutionnelle de la publicité. Mon père racontait, quand j'étais enfant, que les films et les émissions de la télévision américaine étaient entrecou-pés par des réclames : cela dépassait alors pour nous les limites du croyable, du possible...
Et pourtant, nous en sommes maintenant à une occupation comparable de notre espace télévisuel - non seulement en quantité cumulée, mais aussi en rythme de sollicitations - sans pour autant que les masses s'en soient vraiment émues .

Pour la nourriture, nous allons comme eux au fast food. Nous choisissons entre le cheese, le big, ou la salade-jardin, mais il est absolument indéniable qu'un repas dans un tel endroit est devenu - pour de bon, et sans doute pour longtemps - la plus chouette fête possible pour nos enfants .

Quand nous roulons, nous nous arrêtons comme eux sur les autoroutes pour payer un droit de passage, chose impensable il y a trente ans, quand n'existait encore que l'amorce de l'autoroute de l'Ouest .

Nous prenons l'avion pour nous déplacer, presque aussi facilement qu'eux. Après quoi nous louons une voiture.

Nous prenons des vacances courtes (une semaine, dix ou quinze jours ici ou là dans l'année).

Nous remplaçons (les boutiques d'alimentation par des libres-services), nous cessons (de fumer), nous jouons (au golf), nous téléphonons (pour un oui ou pour un non), nous regardons (des SitComs à longueur de prime-time), nous disons gay plutôt qu'homosexuel ou pédé ?,  etc.


Nous nous sommes américanisés sur tous les plans - ce n'est évidemment qu'un début - mais, comme souvent lorsque nous copions, nous allons plus loin et plus vite que notre modèle  : au plus profond de nos m¦urs, dans notre vie quotidienne (jogging et cocooning inclus), ce sont les habi-tudes américaines qui s'installent précipitamment, en dépit de quelques résistances  de prin-cipe.


Allons, un dernier exemple : on peut dès maintenant prévoir, par exemple en voyageant aux États-Unis, certaines évolutions à venir de la publicité française. D'emblée, on constate l'importance de la nourriture : la moitié des publicités y sont liées à l'alimentation . Mais il y a plus, car là-bas on mange dans les publicités, et ce geste est d'ailleurs absolument sacré.
Animée (comme les spots TV), ou même statique (presse ou affichage), la pub aboutit la plupart du temps à un geste, à une image de type orgastique qui nous paraissent encore à nous, Français, un peu choquants et pas trop montrables de si près : la mâchoire qui se jette à pleines dents sur le morceau de viande  saignant.

Cette forme de publicité commence à arriver en France : scénarios à base de plats pour jeune célibataire sympa, où le jeune homme ouvre la bouche et mord dans le produit vendu. C'est encore tout récent, et on ne le voit pas encore mâcher comme aux USA, mais on sent que ça vient.


Existe-t-il aux États-Unis une recette, un ensemble de décisions prises délibérément, en vue de dominer les autres pays par propagation de la culture américaine ?

Le fait est qu'un spectacle est vraiment impressionnant : celui qu'offre depuis des années Mme Carla Hills  ferraillant douze mois par an avec les différentes instances culturelles que la CEE tente de lui opposer.

Autant en effet les USA semblent accommodants, voire mous, dans tels et tels aspects de la vie industrielle (exemple : leur abandon pur et simple face au Japon dans le domaine crucial des mé-moires électroniques), autant leur thatchérienne rigidité traduit-elle une véritable détermination dans ce refus inflexible de tous "quotas"  ou autres restrictions (notamment : télé-films  et séries) applicables aux règles européennes de programmation télévisée.

Il serait risible d'en douter encore, alors que chaque jour une manifestation nouvelle du phéno-mène s'impose à nous : ne serait-ce que ces adolescents, confrontés à la justice française, et qui s'adressent aux magistrats en commençant systématiquement leurs phrases par Votre Honneur.
(Après des centaines d'heures passées depuis leur naissance devant les séries américaines unani-mement diffusées - en France comme partout dans le monde - ils croient tout bonnement que c'est comme ça qu'on s'adresse à un juge.)



TRANSITION, COMMUNICATION
A quoi imputer cette inexorable tendance à la convergence de nos m¦urs, styles de vie, sociétés, depuis cette époque charnière ?

Et d'abord, de quand dater cette transition ?
L'apparition du téléphone semble une réponse pertinente, qui présente en outre l'immense avan-tage de fournir un début de clé.

C'est assurément la communication  sous toutes ses formes qui déclenche l'accélération du pro-cessus : train, télégraphe, journaux, éducation, publicité, démocratie  (la liste est certainement bonne à compléter) .

Le train, à lui seul, fournit un exemple imparable :
 - les rails sont les mêmes dans tous les pays, donc les wagons et les locomotives [encore !], ce qui suffit à fournir du travail à toutes les industries sidérurgiques, mécaniques et ferroviaires de la planète ;
 - les marchandises deviennent gravement exportables (au moins de région à région), ce qui accé-lère les mécanismes concurrentiels de toute nature.

Globalement : une foudroyante délocalisation du Réel.

La démocratie offre le même phénomène : comparaisons, bilans (chiffrés), modèles.
Et la publicité : idem.

A contre-courant de ce tassement - dont on a vu qu'il ne laissait plus grand espoir d'évolution ou de bouleversements dans l'ordre du Réel - apparaissent alors ces innovations ne procédant en-core que du symbolique : ce qu'on pourrait appeler des idées.
Parmi celles-ci, une perle rare est représentée par le marxisme.
 
Afin de ne pas se perdre en objections stériles autour de l'appellation la plus pertinente, conve-nons - à l'intention des puristes - de regrouper sous cette dénomination (issue du père in-contesté) toutes les formes dérivées de sa trouvaille : communisme, léninisme, marxisme-léninisme, centralisme bureaucratique, dictature du prolétariat, démocratie populaire, pays de l'Est, rideau de fer, pacte de Varsovie, etc., etc.487

Il y a là, tout d'abord, une sorte de comble dans l'intellectualisme pur :
 - pas un précédent, pas une expérience dont ce projet soit inspiré ;
 - des conclusions volontiers établies sur la base du seul raisonnement :
"L'existence d'un secteur économique basé sur la petite propriété permet dans une série de do-maines une meilleure satisfaction des besoins." proclame par exemple en 1976 - sans aucun dé-but de raison - le Parti communiste français) .

Mais, outre ce caractère 100% verbal, le marxisme pèche évidemment :
 - par sa caractéristique (irréductible) de système ;
 - par son arrivée tardive (c'est comme ça).

Comme la chaise design disséquée plus haut, le marxisme procède en effet d'une véritable méca-nique, ce qui offre l'avantage d'une certaine séduction intellectuelle (simplicité, rigueur), donnant l'impression d'une démarche presque scientifique :

L'énigme de l'Histoire [est] résolue. (Marx)
Le communisme [est une science] aussi exacte que la physique. (Staline)
Tout comme la chaise, le marxisme-léninisme est facile à mettre en ¦uvre : quelques trimestres après la Révolution russe, tout est en place ; après la Seconde Guerre, les démocraties populaires sont bâties en quelques semaines ou quelques mois ; plus tard, la Chine et Cuba se mettent rapi-dement au diapason.
D'ailleurs, le marxisme ne cherche absolument pas à épouser le milieu destinataire, mais impose au contraire une adaptation (autoritaire : c'est son principal atout) du territoire où on l'installe .

Et, comme la chaise, c'est précisément de sa rigidité et de sa dureté (inconfort serait un peu faible) qu'il tire cette facilité d'installation : "manichéisme foncier, propension profonde à ne connaître que les bons et les méchants", précise André Fontaine.

Et de fait, ce serait plutôt dans des genres de boutiques, ou des sortes de magazines de décora-tion qu'il aurait tendance à prendre racine (livres, discours, milieux étudiants et intellectuels, partis, cellules et groupuscules), plutôt que dans la vraie vie. En trois quarts de siècle, les hom-mes volontaires pour cette vie-là se sont comptés sur les doigts , tandis que par milliers  d'autres hommes ont fait l'impossible pour s'asseoir sur une véritable chaise.

C'est d'autre part plusieurs centaines d'années après l'auto-amorçage de ce qu'on appellera fina-lement le marché qu'arrive le marxisme487 : mais l'Évolution est déjà fortement encadrée entre les innombrables barrières de l'impossible.
Cela ne favorise pas les chances d'une doctrine qui entendrait précisément tout changer. Voir :

 - La Révolution française, qui avait pourtant conservé de nombreuses règles et situations héri-tées de l'ancien régime (propriété privée des terres, par exemple), s'est terminée dans le ridicule le plus tragique, par un outrancier renforcement du système précédent : l'empire (retour au né-potisme, aux familles princières et aux guerres matrimoniales).
 - La Révolution américaine (qui a conservé presque tout).
 - La Commune (Paris, 1871) , elle-même précédée de 1830/1848. [Tous commentaires super-flus.]

Enfin, sa fécondité n'engendrera que barbelés, miradors, flicaille en tout genre : officielle (avec uniforme), parallèle (milices), officieuse (police politique), souterraine  (téléphone et courrier), sans compter les douaniers, chargés de prévenir l'entrée et surtout la sortie543.
Le voilà, le vrai bilan (globalement carcéral) : le marxisme n'aura décidément su créer que des prisons.



MEDIAS ET PLAISIR
On a vu (Chapitre 10) que le corps des médias, convenablement sollicité, fournit une rassurante parade à la loi de compression des écarts.
La raison en était que tout autour, sous l'effet de la stagnation générale, rien ne peut plus sé-rieusement être perçu qui vaille la peine de lever un ¦il :
 - quel progrès dans l'automobile, depuis l'invention de la boîte automatique il y a cinquante ans ?
 - dans la construction, depuis le béton ?
 - dans la télévision, depuis la couleur ?
 - dans la maison, depuis l'aspirateur ?
 - dans la cuisine, depuis le frigo ?
 - dans la navigation, depuis l'hélice ?
 - dans l'aviation, depuis le djet  ?
 - dans le métro, depuis le métro ?
Des réponses telles qu'ABS, RER, et lampes halogènes comptent pour du beurre, tandis que le four à micro-ondes parvient à se faire (un peu) remarquer. Une seule avancée significative : la télécommande de nos téléviseurs.

Pas un hasard : c'est derrière la télé qu'il se passe des choses. Mais on va précipiter un peu le mouvement en ajoutant un truc devant.
 1970 : canapé, Zitrone, ennui, debout, l'autre chaîne, assis.
 1990 : canapé, Drucker, longueur, bouton.

En gros, les Martiens qui nous regardent avec leur puissants télescopes ont maintenant de quoi penser qu'effectivement, en vingt ans, la situation au foyer est plus calme : on ne bouge plus.

Effet direct : compression aveuglante des variables, mais sur le phénomène télé cette fois-ci.
En 1970, Zitrone pouvait - déjà - évoquer ses souvenirs (intéressant), commenter les amours de son invité (passionnant), s'attarder sur la crise des merceries : même si l'ennui pointait alors, il n'y en aurait peut-être pas pour très longtemps, et la paresse de se lever suffisait à forcer l'écoute.

Vingt ans plus tard, avec six chaînes, le premier mot de Drucker sur la ville natale de Serge Lama est en trop. Appui immédiat sur le bouton 3 (un éclair suffit : on aperçoit un archéologue et tous ses petits cailloux), sur le 2 (idem : Mermaz répond à de Virieu), le 1 (Sulitzer et PPDA), le 6 (Ni-na Hagen).

Dans le pire des cas, la parenthèse biographique de Drucker touche à sa fin (début d'applaudissements). Dans le meilleur, on a capté sur la 5 le bruit d'une fusillade (voitures zigza-guant dans les rues de Los Angeles), et restons-en là.

Après deux ou trois couches d'Audimat , , études qualitatives, et briefing des directeurs de chaîne, Drucker apprendra à mieux se concentrer sur le sujet principal, et d'ailleurs à s'en tenir là.

D'apparition imminente : l'autozappeur, permettant le passage en revue de toutes les autres chaî-nes, avec arrêt automatique (une seconde) sur chacune. Le tout, en n'ayant appuyé que sur un seul bouton. Encore plus facile de s'esquiver de chez Drucker : même plus besoin de regarder le boî-tier de la télécommande (un geste aveugle du pouce suffit).

Les Martiens verront s'accentuer le calme domestique.

Procédant du même souci : les téléviseurs multi-tuners à incrustation d'image. L'écran comporte, sur sa partie supérieure, un ou deux, et jusqu'à neuf sous-écrans de quelques centimètres carrés, sur lesquels défile en permanence le programme des autres chaînes.
Plus besoin de se demander si éventuellement il n'y aurait pas mieux ailleurs : on le voit.

Et, dans pas très longtemps, Drucker le verra aussi.

Arrêt vidéo-sociologique nous conduisant tout droit à cette question (qui nous ramènera elle-même au marxisme et aux chaises design) : y a-t-il des recettes permettant de garantir le plai-sir, le bien, la satisfaction ? Des systèmes peuvent-ils aboutir à notre bonheur ?

Il est vraiment important de se renseigner sur le sujet, car en vérité, nous sommes proprement cernés par de tels mécanismes : outre les deux tentatives qui nous servent de substrat depuis tantôt quarante pages, il y a bien sûr les feuilletons américains et, plus grave, les rires enregis-trés.

Commençons par le feuilleton, où l'on remarque d'emblée un souci d'émulation internationaliste , ainsi qu'un effet typique d'égalisation des distances (ici culturelles).
Gagnez 30 000F avec TF1
et TÉLÉ 7 JOURS
en regardant le feuilleton
le plus populaire aux U.S.A.

"Les Feux de l'Amour", le feuilleton qui passionne les États-Unis depuis longtemps est enfin à l'antenne en France, sur TF1 naturellement.
Amour, vengeance, haine, coups de théâtre, suivez "Les Feux de l'Amour" et vous pourrez faire partie des gagnants du prix de 30000 F si vous répondez aux cinq questions de la semaine. Faites vos jeux !

oQuestion 1 : quel est le numéro de téléphone du Docteur qu'appelle Lauren Fenmore ?
oQuestion 2 : quel vêtement porte Ashley lorsqu'elle arrive chez Nikki ?
oQuestion 3 : qu'offre à boire Jill à Michaël, l'avocat ?
oQuestion 4 : quelle somme Jack veut-il proposer à Jill pour son silence ?
oQuestion 5 : Nikki sait où se retrouvent son mari Victor et Ashley. Où ?


TF1 offre sans ambiguïté le rattrapage d'un écart présumé dommageable : "depuis longtemps", "enfin à l'antenne".
Ni doute, ni incertitude pour le prospect, mais au contraire garantie de résultats :
 - ça existe déjà (donc ça peut exister)?
 - ?depuis longtemps (ça tient la route)?
 - ?aux USA (public exigeant et courtisé de toutes parts)?
 - ?dans mon propre milieu (c'est un feuilleton populaire, or je lis précisément Télé 7 Jours).

Très désagréable, et surtout inquiétante, est sans doute cette complicité (non dissimulée) avec le téléspectateur, dans le procédé fixateur d'audience : focalisation du jeu sur les seuls détails exigeant une attention méthodique (de l'ordre du maniaque) : numéro de téléphone, vêtement, boisson, montant exact.

C'est en souvenir des exigences de Léotard ("La loi prévoira la prise en compte d'un mieux-disant culturel , dont je surveille de très près la définition.") - grâce auxquelles Bouygues avait triomphé  de Lagardère - qu'il convient d'observer ici la mise en ¦uvre explicite d'une vérita-ble recette dramatique, avec publication des ingrédients : "amour vengeance, haine, coups de théâtre ."

Cernés par de tels procédés ? Nous serions ?
Une autre indication en transpire, jusqu'à notre niveau (pourtant en principe inadapté) : cette étonnante visibilité des contraintes qu'imposent aux cinéastes leurs producteurs : dans les films les plus ordinaires, on peut mesurer scène par scène les obligations de la production :
 - sein à l'air, flirt avancé, scène de lit, violence pure ;
 - cascades (ou effets de toutes natures) liées aux moyens de transport : automobile, hélicop-tère, moto, métro, ou tout simplement course à pied .

Mais surtout - et en facteur commun - la nécessité nouvelle qui s'impose à l'industrie du film de penser à l'avance que des bandes-annonces devront être réalisées pour le lancement du film (ou surtout pour sa diffusion TV) , lesdites bandes devant être suffisamment racoleuses  sur les différents critères :
 - dialogues (avec répliques au vitriol) ;
 - bagarre ;
 - action (portes qui claquent, pneus qui crissent)
 - sexe ;
 - amour (gros plans sur les deux visages, dialogues murmurés) ;
 - humour (seule solution suffisamment brève ici : une séquence où, tout simplement, ce sont les personnages du film qui rient ).

Pour résoudre ce dernier problème, une série TV (cas typique : SitCom genre Maguy) se figera sur une image arrêtée réunissant obligatoirement les composantes suivantes :
 1. tout le monde rit  ;
 2. un ou deux personnages sont surpris, ou déconcertés, par l'événement (ou la réplique) ayant provoqué le rire des autres ;
 3. un personnage au moins est immobilisé dans une position défavorable (grimaçant, bouche en cul-de-poule, yeux mi-clos ou fermés, etc.) de façon à authentifier le naturel de la scène .


RIRES ELECTRONIQUES
Le triomphal fantaisiste Collaro, père du célébrissime (en France) Bébête-Show, affirme par exemple ne pas pouvoir fabriquer ses émissions (qui ne sont pas réalisées en public) sans l'aide des rires enregistrés.
La question qui brûle alors les lèvres est de savoir comment il faisait avant.

Il y a là un phénomène gravissime, apparemment issu (par dégénérescence) de certaines des ta-res les plus antipathiques qui nous caractérisent individuellement ou en groupe.
Le mécanisme se signale par une forme subtilement odieuse d'irresponsabilité, elle-même indisso-ciable dans ses manifestations d'un égoïsme crispé jusqu'à la rapacité. [C'est grave.]
Quant au mouvement, c'est exclusivement celui d'une fuite.
Contexte : la fin du monde est pour très bientôt.
Tendance générale : fuite en avant. (Objectif : les limites, quelles qu'elles soient.)
Le détail qui tue : anéantissement de toutes les voies de retour. (Devise : Après nous, le déluge.)

Dans le système des rires électroniques, trois personnages sont en action : le téléspectateur, le spectacle (comique) que regarde le téléspectateur, la chaîne qui diffuse ce spectacle.
Les rires artificiels ajoutés à la bande-son, au moment de chacun des gags, ont pour effet :
 - de rafraîchir l'attention des téléspectateurs dans la lune ;
 - de provoquer le rire des téléspectateurs que le gag lui-même n'aurait pas suffi à dérider ;
 - de faire rire plus fort les téléspectateurs déjà amusés par le gag.
Chaque personnage en action gagne donc à ce jeu :
 - le téléspectateur (riant plus souvent, ou plus fort) ;
 - le spectacle (et surtout ses auteurs et interprètes), qui bénéficie d'une gratification plus nette de la part du public ;
 - la chaîne (améliorant son indice de satisfaction).

Mais la question qui se pose est de savoir ce qu'on pourra désormais faire de plus pour accroître encore les bénéfices des uns et des autres, autrement dit pour progresser ?

Et malheureusement la réponse est : rien.

Par ailleurs, aucun des personnages ne souhaite évidemment voir un jour réduire son bénéfice.
Voilà donc un cursus complet, désormais épuisé. Totalement épuisé, irréversiblement épuisé.



BRULER SES VAISSEAUX
La sagesse traditionnelle nous fournit de quoi commenter la situation.
 - "on a mangé son pain blanc, tiré ses dernières cartouches" (Totalité) ;
 - "on a brûlé ses vaisseaux" (Irréversibilité) .

Exactement donc comme s'il ne devait pas y avoir de lendemains, plus jamais d'après, plus rien :
F    I    N
D    U
M    O    N    D    E
 
Se pose également une autre question, et pas des moindres : qui est le perdant de ce jeu ?
La réponse doit être douloureuse à affronter, puisqu'on se doute que c'est notre collectivité tout entière.

Puisqu'on rajoute du bruit (rires) au signal (dialogues comiques), que devient ce fameux rapport signal/bruit, présenté partout  comme gouvernant à lui seul tous les systèmes d'information ? Pas de mystère, il se dégrade (imperceptiblement), ce qui serait d'ailleurs sans grande impor-tance si les autres chaînes ne surchargeaient pas - elles aussi  - leurs programmes comiques et leurs SitComs de rires enregistrés : le double effet de lissage aboutit donc à un appauvrissement global des signaux TV émis sur le territoire.

D'où l'observation annexe : en voilà des grands mots, d'immenses notions, de gigantesques phéno-mènes, et tout cela à propos de cette sorte de SitCom ?  Quelle époque !


SYSTEME & SOTTISE
Impression globale : les filons sont épuisés.
Y compris dans le domaine - pourtant encore malléable - du symbolique.

Au lieu de s'en tenir au degré zéro (les constantes), la télévision nous montre de plus en plus sou-vent le degré un (fonctions) . Manifestation typique de cette tendance : les coulisses sont de plus en plus souvent objet de spectacle :
 - sottisiers en tout genre ;
 - caméras cachées.
Malheureusement, il s'agit de spectacles qui supposent un fort degré de confiance entre le télés-pectateur et sa chaîne (donc un faible degré de mensonge).
Or il est clair que les sottisiers sont désormais intégrés à la production proprement dite (très en amont du sottisier, et même précisément en amont du programme cible).

Pour s'en convaincre, il convient de regarder l'une des nombreuses demi-journées occupées par Dorothée (notamment, mercredi et dimanche). La fin du programme est constituée d'un sottisier, lui-même centré sur l'émission que les enfants viennent précisément de regarder. Comme ce sot-tisier occupe un véritable temps d'antenne (cinq minutes environ), la question de son remplissage se pose pour de bon, et l'on devine que les collaborateurs de Dorothée doivent consacrer une part significative du temps de création/réalisation à créer les gags qui alimenteront le sottisier.
Et il suffit enfin de regarder les animateurs de l'émission, dans chacun des plans "épinglés", pour vérifier que, sans nul doute, c'est bel et bien à un sottisier qu'ils sont en train de participer, et non pas à un authentique tournage éventuellement sujet à incidents.
On se situe donc bien, ici encore, en plein dans un système.

Mais ne boudons pas notre plaisir : les authentiques sottisiers TV sont une des rares innovations désopilantes que nous a apportées ce médium en plusieurs dizaines d'années. Quant au mensonge, la publicité nous en débite en surdose, et depuis beaucoup plus longtemps.

Un exemple tout simple [digression éhontée] de mensonge publicitaire moins banal que les autres.
Contexte : news-magazine.
Standing : double-page, illustration et typo très soignées. (Le contraire, donc, des petites pub cra-cra de France-Dimanche et du Hérisson).
Annonceur : le "Savour-Club", distributeur de vins et alcools maquillé en un genre d'association pour amateurs éclairés, ou ayant besoin d'éclairages. (Le fonds de commerce s'appuie entièrement sur le fait que les vins sont méticuleusement choisis par Paul Bocuse, le plus célèbre de nos Chefs.)
Texte : cent cinquante mots. Phrase d'accroche : "Chaque fois que je sors une bouteille du Sa-vour-Club, sélectionnée par Paul Bocuse, on trouve mes plats succulents."
Mensonge tellement brutal (chaque fois, ?une, ?on trouve), que la discussion n'en est même pas nécessaire.
En revanche, il est passionnant d'observer que cette tromperie piétine non seulement la fiabilité des recommandations du "Club", mais aussi la «sélection» de l'illustre cuisinier, dans le cadre d'une relation ouvertement offerte par l'annonceur comme fondée sur la confiance.

L'escalade se poursuit d'ailleurs jusqu'au degré deux, celui des primitives559 (ici, les créateurs du symbolique).

o Publicité sur la publicité :
le célèbre spot "Eram" (réalisé par E. Chatilliez) représentant des mannequins en train de tour-ner un spot publicitaire.

o SitCom sur les SitComs :
un épisode de Marc et Sophie a pour intrigue les projets de Sophie en matière de réalisation TV. (Son producteur la pousse à s'orienter vers des séries - type SitCom ou SoapOpera - non sans lui expliquer longuement la logique et les contraintes de l'Audimat).

o Télévision sur la télévision  :
"Sept d'Or", "My télé is rich" (variante : C. Dechavanne invitant J.P. Foucault).

Manifestations diverses : les rediffusions, notamment de films . Outre certains incontourna-bles De Funès, Bourvil, Delon, Belmondo, désormais véritablement périodiques , le phénomène des rediffusions se matérialise en un réflexe de plus en plus répandu - et d'ailleurs très salubre - chez les téléspectateurs .
Hésitant un instant entre L'homme de Rio et la finale du Tournoi des Cinq Nations, on se décide vite en faveur du Tournoi, car on sait bien qu'il ne faudra pas attendre plus d'un an (maxi) avant que soit reprogrammé le Belmondo, sur l'une des six chaînes.



NE PAS DEPASSER LA DOSE PRESCRITE
Il est également visible que cet épuisement des filons va s'accélérant. Une tendance au pillage des fonds les plus intouchables s'est amorcée - notamment depuis l'explosion française de la télé (France : à partir de 1984) - en diverses astuces dont il aurait assurément mieux valu être éco-nome.
De nombreux procédés, destinés à un effet de racolage maximal doivent être surveillés de près.

Humble exemple : la dénomination des personnages comiques, fondée sur l'exploitation systémati-que d'un certain infantilisme.
Associé par tout le monde à de précises (même si pas très légères) connotations péjoratives, gland pourrait être remplacé, dans la plupart des utilisations que nous en faisons, par con. Le ci-néaste J.-P. Mocky emprunte pourtant cette piste en nommant Dugland le héros d'un de ses films (ce que - dès 1956 - des écoliers du CM2 auraient trouvé insolent).
Quelques années avant lui, un imitateur à succès, Thierry le Luron , avait ouvert la voie avec un personnage de référence nommé Glandu .

L'inconvénient est évident : après la racine «gland», il n'y aura plus en langue française que la ra-cine con (susceptible de se décliner en Ducon, Moncon, Tête-de-con, Duconneau, etc.). Mais, au-delà, c'est l'impasse.

Un fantaisiste radio/TV a choisi pour pseudonyme Lafesse. Situation identique : seul cul et trou-du-cul restent encore disponibles , bien que difficilement déclinables : Ducul, Moncul, Trouduc (pour les plus intellectuels), etc. Encore une impasse.

Un groupe de quatre forçats du rire (Canal Plus) a choisi pour dénomination Les Nuls. Mais il n'existe rien au-delà du zéro, et voilà encore une piste épuisée pour eux comme pour leurs confrères : le potentiomètre est à fond .

Ils exploitent d'ailleurs eux aussi, tout comme un autre fantaisiste célèbre, Jean Roucas, une veine à laquelle pourtant les comiques n'auraient pas dû toucher : les gros mots . Leurs propos en sont abondamment pourvus, et pas précisément dans un registre modéré : dégueuler, enculer, chier, etc.

Là précisément où Coluche faisait montre de toute son intelligence en abordant le mode pipi-caca, Les Nuls produisent au tout premier degré, sur le coup de 20 heures précises, un slip blanc maculé de brun, avec lequel se termine d'ailleurs leur prestation, et qui en constituait donc la chute c'est-à-dire le clou.
Pour l'ensemble de ces situations, la logique peut en général se ramener à "ce qui est pris est pris" (audience, succès). Et les abus pratiqués, s'ils peuvent assurer la sympathie immédiate du public le moins difficile, n'en entraînent pas pour autant la désaffection ou le rejet de la clientèle chic. Les mesures d'audience ou de satisfaction sont donc immédiatement favorables, et le pari est gagné.

Que fait donc ce quotidien lorsque, à l'occasion d'une rénovation de sa formule, il offre aux an-nonceurs  la surface entière de sa dernière page (pourtant la plus commode à lire - avec la première - par exemple dans les transports, et à ce titre bénéficiant parmi tout le journal d'un statut bien particulier) ? Il privilégie un bénéfice instantané dans son exploitation commerciale, remettant par conséquent à plus tard - et par conséquent minorant  - l'incidence de ce change-ment sur le plaisir ou le confort des lecteurs : celui-ci ne pourra être capté qu'à beaucoup plus long terme, et encore faudra-t-il à ce moment l'interpréter.
Ce qui est pris est pris.

C'est décidément vers toutes ces extrémités que nous nous précipitons, comme si une sorte de loi de la jungle  avait implicitement repris le dessus.

Très fin du monde aussi, cette façon de faire défiler à l'envers les cortèges mis en scène par J.-P. Goude au moment de la célébration du bicentenaire de la Révolution. On ne pourra certaine-ment plus avant longtemps, en effet, renouveler avec audace un tel genre :
 1. défilé ;
 2. contre-défilé ;
 3. qu'est-ce qui caractérise donc un défilé ?
  - le fait que les membres du cortège soient en uniforme,
  - le fait que le cortège bouge,
  - le cortège bouge d'arrière en avant.
L'uniforme restant nécessaire pour une identification suffisante du genre de spectacle auquel on assiste, et le mouvement étant lui aussi indispensable(pour que puissent bien se succéder les cor-tèges), il ne reste alors, décidément, que le sens du mouvement.
C'est assez antipathique, mais quelques fortes doses de charisme  arrivent à faire passer le tout. Et le bon peuple arrive certainement à penser : "quelle imagination !"

Bien sûr, l'affrontement entre J. Chirac et F. Mitterrand (mai 1988), déjà cité , relève entiè-rement de cette logique de fin du monde, qui consiste à tout jeter dans la balance, même si l'arme ultime à laquelle l'un deux a recouru est désormais fortement émoussée pour tout le monde.

Le bénéfice principal est immédiatement acquis (l'autre est suspect d'avoir menti), tandis que l'effet des inconvénients est fortement différé :
 - on piétine un code de conduite implicite (risque associé de réprobation de la part de l'opinion) ;
 - on épuise durablement  le moyen utilisé.

Même conflagration, non plus entre deux candidats à la direction de l'État, mais entre deux États :
Juin 1985. Le gouvernement iranien organise une démonstration populaire destinée à approuver la guerre contre l'Irak, au nom du Prophète et de la République islamique : plusieurs millions de per-sonnes (dont beaucoup de femmes accompagnées de leurs enfants ) y participeront, scandant "Dieu est le plus grand, guerre, guerre, jusqu'à la victoire".
Tentant de dissuader les Iraniens de participer à un tel rassemblement, la propagande irakienne avait mené (vainement), pendant plusieurs jours, une intense campagne radio-psychologique, fon-dée sur l'annonce répétée de bombardements contre Téhéran. Espérance d'un bénéfice immédiat (terroriser la population civile), effet différé de l'inconvénient propre au genre (discrédit de Radio-Bagdad auprès des Iraniens non fanatisés).

Dans le domaine économique, le mouvement désormais frénétique dit de "croissance externe", dans lequel se sont lancées les entreprises n'est pas qu'une course en avant. Par cette façon ca-ractéristique de brûler de nombreuses  étapes qui rythmaient la vie des entreprises (coopéra-tion technique, accords industriels, filiales communes, participations croisées, etc.), il relève d'une dissolution accélérée de la notion d'entreprise. Cette "financiarisation" de l'économie laisse toute la place à un unique objectif, la formation du capital.

Il suffit de comparer la tentative d'OPA en 1970 de BSN sur Saint-Gobain (qui avait secoué l'opinion mais qui correspondait à l'apparence d'une finalité industrielle : les mots verre plat et verre creux semblaient au centre de la bataille) et le projet de C. De Benedetti sur la Société générale de Belgique. Personne, je crois, ne peut en suggérer une explication  autre que de pure finance.
Là aussi, ce qui est pris est pris.
Même si, en l'occurence, la SGB ne l'a pas été (prise).

L'entreprise - notion associée à une finalité économique (industrielle ou autre) - correspond à des ressources elles-mêmes génératrices de richesses, non pas à une logique d'assemblage ten-dant à associer ces générateurs de richesses. Éternelle et obsédante escalade : on s'élève au-dessus des fonctions (pourtant encore mal maîtrisées) pour prendre le contrôle des primitives.

Retour à la TV, du côté des veines en voie d'épuisement.
"Télémagot" : interruption du programme pour écoute obligatoire de suites de nombres, elles-mêmes régurgitées par les téléspectateurs au moment de remplir le bulletin-réponse d'un concours quotidien. Le taux de participation à ce concours permet à la chaîne de garantir à ses clients (annonceurs ou gouvernement) l'heure et la minute précises d'une certaine audience.
Dans un éventuel futur, que pourra-t-on donc trouver de plus que cet effet ultime  ? Quoi de plus pénalisant vis-à-vis du programme diffusé, et de plus contraignant vis-à-vis du téléspecta-teur  ?

Rien bien sûr, puisqu'une pure et simple mécanique a été instituée, qui plus est dans la dimension incontournable (et surtout inextensible)  du Temps .


ART SYSTEMATIQUE
Ce qui apparaît le plus clairement - après avoir visité dans ses moindres méandres le théorème de combustion des vaisseaux - est cette utopie que représentent - tous domaines confondus - les systèmes  propres à exercer un contrôle sur les plus fins de nos circuits : organisation so-ciale, plaisir, bonheur, Art.
A lui seul, l'Art ne devrait pas manquer de nous emmener vers le seul domaine avec lequel il en-tretienne de réelles affinités : le plaisir.
L'Art doit assurément nous procurer du plaisir (ou de l'émotion). Sinon, il faut trouver un autre mot.
Or depuis (et malgré) l'invention de l'opium, jamais on n'a réussi à trouver grand chose susceptible de le provoquer dans des conditions satisfaisantes - autrement dit, sans créer un nouveau poison - ce plaisir .
Cette connexion avec les plus profondes de toutes nos fibres interdit au plaisir d'être le simple résultat de procédés, car la sensibilité du destinataire est tellement riche, multiple, fine, que la pauvre combinatoire issue de mécanismes gouvernables par un humain est insuffisante à satis-faire de tels récepteurs.

La création artistique semble même procéder d'une si noble nature  qu'il serait décidément risible de prétendre en maîtriser (par automatisme) un quelconque processus : l'artiste peut pro-duire des résultats, non pas des générateurs de résultats.

L'¦uvre d'art est typiquement stable : elle ne nous présente que des constantes (son degré de dérivation doit donc être nul559). Sa fonction primitive est la création artistique.
Allons jusqu'à lancer une hypothèse : le hard-rock pourrait bien constituer à lui seul un modèle d'Art non réductible, autrement dit dont aucun extrait (dans le Temps ou toute autre dimension) ne puisse être envisagé.
[Un «extrait», ce serait ce qui aboutit à ce que la chose soit sifflotable.]

L'exemple de la chaise design nous a enseigné qu'un tel système peut facilement être ramené à un principe de création, à une recette, à un procédé (mécanique, électronique, ou autre), voire à un style type.
Et si l'artiste réduit sa création à un ensemble de recettes, de systèmes capables de créer l'Art en série, le résultat ne provoque plus de plaisir - Le Plaisir - ni d'émotion.
C'est comme ça.


MUSIQUE + ELECTRONIQUE = PLAISIR ?
Mais l'art n'est pas seul à résister au systématisme.
Même la bonté - quel mot désuet - est concernée. Marcel Aymé, dans une de ses plus ingénieu-ses nouvelles, L'huissier, en fait la démonstration.
Homme de rigueur, de moralité, et de piété, le héros - qui exerce l'ingrate profession d'huissier -  est très soucieux de sa future éternité. Sur ses vieux jours, il décide de tout mettre en ¦uvre pour y mériter le Paradis. Ne pratiquant habituellement, à ses yeux tout au moins, aucun des pé-chés qui devraient le pénaliser, il n'en décide pas moins de tout miser sur la bonté, et, à cette fin, commence à distribuer de l'argent aux pauvres et aux nécessiteux. Inlassablement, il répand ses économies tout autour de lui , et finit par épuiser toute sa fortune en quelques mois.
Les circonstances de sa vie professionnelle l'amènent à s'interposer entre un odieux gérant d'immeubles (dont il est précisément chargé de recouvrer les loyers), et une malheureuse jeune maman, sur le point d'être expulsée manu militari par le vindicatif rentier pour cause de paiement tardif.
L'huissier prend sa défense, et - perdant la tête devant sa propre audace - s'exclame "A bas les propriétaires !".
Craignant pour sa vie, l'autre sort son pistolet et abat l'huissier, qui se retrouve enfin devant saint Pierre. Mais celui-ci ne considère comme bonus aucune des libéralités terrestres - pour-tant aussi nombreuses que coûteuses - et s'apprête à expédier l'huissier en Enfer.
Heureusement, ayant entendu les glapissements furieux de l'impétrant sûr de son bon droit, Dieu finit par trancher en sa faveur, considérant la seule belle action par laquelle se soit véritable-ment distingué l'huissier : ce cri (A bas les propriétaires !), qui lui ouvre en toute justice les por-tes du Paradis466.

Et pour revenir sur notre terrain préféré, considérons l'exemple le plus frappant - et le plus consternant - de ces méfaits des moyens électroniques , même une fois associés par l'homme à un authentique processus de création  (et par exemple mis au service d'une inspiration musi-cale) : leur impuissance caractéristique à fournir quelque résultat que ce ce soit pouvant être apparenté, même de loin, à l'ordre du joyeux, du gai ,530, du bon .
Cet imparable constat ne peut pas être évité :

Jamais, depuis l'apparition de la musique électronique ou électro-acoustique, soit un bon demi-siècle , un seul des compositeurs qui s'y consacrent n'a réussi à en tirer un produit qui soit res-té dans les mémoires ou - encore moins - sur les lèvres .

La netteté des faits s'impose en effet ici de façon tellement irrésistible que seule peut être retenue la conclusion (sans appel) que nous dicte la très sage loi de la fumée et du feu.
On n'a rien vu, simplement parce qu'il n'y avait rien à voir.

Une ère semble à coup sûr terriblement lointaine à présent : celle de Vincent Scotto qui se flat-tait, auprès de Marcel Pagnol, des cinq mille chansons qu'il avait composées. Sur ce nombre, seu-les quatre cents  avaient eu les honneurs de  la radio, et pas plus de quatre-vingts avaient été imprimées. Dix avaient été reprises en ch¦ur par les gens. Mais c'est une d'entre elles  qu'il avait entendu siffloter par un maçon sur un chantier588.
On peut siffloter le thème d'une fugue de Bach (celle de la Fantaisie chromatique par exemple), le Lacrimosa du Requiem de Mozart, l'attaque d'une impro de Django Reinhardt (celle des Yeux noirs), une chanson  de facture conventionnelle , mais décidément pas une production de l'électronique.

Si l'électronique réussit à produire quelque chose qui touche à une certaine forme d'émotion, c'est en effet TOUJOURS dans l'ordre de la peur, de l'angoisse, ou autres territoires à mi-chemin entre cauchemar et inconnu. Jamais la joie de vivre, la sérénité n'en sont nées.

Ce mouvement paraît d'ailleurs avoir commencé bien avant l'arrivée de l'électronique (voir Berg, Webern , Schönberg, Boulez, tous les autres), et ne pas se limiter à la musique  : la peinture "moderne ", elle aussi  - celle d'un Pollock , avec ses taches immenses et les zones floues aux contours délibérément absents -, évoque abondamment la peur, le mal d'être, l'angoisse, le cauchemar [encore et à toute force], mais jamais évidemment  la joie profonde d'exister, l'envie de manger des cerises, de conter fleurette, de se rouler dans l'herbe, ou quoi que ce soit du genre .

Ch¦ur des esthètes contemporains et post-modernes : Non à "l'Art optimiste, qui vante la créa-tion, la Nature et les petits oiseaux" !

Toujours [souvenir du Chapitre 1] le mûr (réfléchi, évolué, adulte) canardant l'immature.
Mais, en réalité, la question se pose peut-être dans un autre ordre :
 - réussir d'abord à maîtriser la nature, les petits oiseaux, le reflet des blés d'or et le ciel (bleu profond) d'Auvers-sur-Oise ;
 - laisser (ensuite) s'exprimer les sensibilités  sous forme non figuratives : grise, brune, ocre, noire, aléatoire, mystérieuse et longue en bouche.

Tout n'est pourtant pas à jeter dans la production des IRCAM et des GRM du monde entier ; pour ne s'en tenir par exemple qu'aux seuls effets évoquant l'angoisse  (ou encore une certaine dé-fonce "douce"), aucune preuve n'est plus désormais nécessaire : oui, cent fois oui, la musique élec-tronique sait créer de tels effets .

Or l'effet de cauchemar est un des plus faciles à produire, que ce soit en musique ou en images (ou même en paroles).
Tout amateur de micro-informatique, avec l'aide d'un des innombrables programmes-"artistes" dont c'est précisément la vocation, ou bien dans le domaine sonore en déréglant adroitement son synthé, est capable de provoquer de telles impressions : ce sont même les premières qui surgis-sent, et il est d'ailleurs particulièrement difficile de parvenir à en dépasser le stade.
Ces créations électroniques (me) laissent au total l'irritante impression qui caractériserait par exemple un amateurisme tardif, mais prolongé.

Keith Jarrett commente : "Je vais vous dire à quoi les claviers électroniques me font penser. Imaginez un beau poulet, appétissant, avec du riz et des brocolis . L'ensemble paraît délicieux. Vous commencez à manger, vous goûtez un brocoli? et, stupeur, c'est du plastique. Impossible de manger davantage. C'est exactement ce qui se passe avec moi en ce qui concerne les claviers électroniques, les synthétiseurs : il me suffir d'une bouchée pour dire que ce n'est pas de la nour-riture ."


Et là encore, ce sont peut-être nos grands principes de thermodynamique (régissant ordre et désordre) qui, convenablement sollicités, permettraient l'avancée d'une interprétation moins gra-tuite que les autres.

Supposons par exemple qu'il existe une catégorie de configurations  objectivement «positives» (tout au moins dans l'ordre de l'humain), comme la joie, le plaisir, guérir d'une maladie, gagner de l'argent, siffloter gaiement un air qu'on a dans la tête, ranger son bureau, déguster le plat issu d'une prodigieuse recette. De façon certes entièrement intuitive, il semble raisonnable d'avancer (au moins par analogie) que c'est bien une forme négative d'entropie  qui caractérise ces sortes d'humanités positives.

Tout fonctionne comme si la «négativité  de l'entropie» nécessaire à la manifestation ou à l'apparition de ces bonnes choses ne pouvait provenir que d'une volonté, d'une créativité, et d'efforts [énergie  ?] humains.
Brûler ses vaisseaux, s'interdire le retour en arrière en se précipitant vers les limites, n'est-ce pas la tendance dominante dans la généralité contemporaine des arts , tous les arts , et l'ensemble des autres manifestations de la culture  ?
Les premiers à avoir posé que du texte pouvait être incompréhensible, de la peinture indéchif-frable, de la musique dissociée du plaisir ont joué sur du velours. Qui donc allait affronter le ridicule de dire : "Mais qu'est-ce que ça veut signifie  ? Je ne comprends pas. Ce n'est pas beau, pas harmonieux ! Où est la mélodie ?"

Le premier architecte ayant osé dire que la forme qu'il créait s'accommodait parfaitement de "l'authenticité de la couleur  du béton" a été aussi loin qu'on pouvait aller dans la mocheté éco-nomique. Il lui a suffi de l'affirmer avec toute son autorité pour convaincre d'un gain possible sur le budget de peinture et se faire imiter un peu partout.
Ceux qui sont venus après lui auront eu bien du mal à faire preuve d'un mérite quelconque : il a raflé pour lui les deux bénéfices : coût du chantier, antériorité dans une conception? artistique.
Là aussi, à cause d'un charlatanisme autorisé, dans la vie quotidienne, un peu du plaisir - ou de l'anti-désagrément [?] - que provoqueraient la couleur ou la variété des murs a disparu au profit de bâtiments au terrifiant béton noirâtre : Roissy Airport, par exemple, mais aussi les «échan-geurs»de toutes sortes, périphériques et voies autoroutières creusées dans Paris ou ailleurs.
Effrayant phénomène régressif , qui gagne progressivement ; et surtout inertie permettant à tant de spécialistes ou supposés tels d'imposer la dictature de leurs créations qui ne sont pas mieux et pas plus qu'à la mode. La preuve : rendez-vous en 2200, et tout cela  ne relèvera plus que de l'anthropologie.
[D'accord, je ne prends pas un grand risque en proposant ce pari.]

ALIBORON ET LA DOUANE
En gros : nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes pour nous fabriquer du plaisir. Mais, à cette onaniste conclusion, il convient tout de même d'ajouter que nombre de nos éléments réac-tifs face à l'art logent habituellement dans cette zone subcrânienne dont nous avons appris de-puis notre prime enfance à dominer les impulsions et à contrôler, en toutes circonstances : la fameuse opacité . D'où l'on peut déduire que l'émotion artistique a le pouvoir d'accéder (par des voies dont nous ignorons encore tout) à nos chers secrets.

Une espèce de démonstration (par le ridicule) en a été administrée par Roland Dorgelès, en un admirable canular monté il y a près d'un siècle :

Le Festival d'automne de 1905 ayant fait connaître les premiers fauvistes (Matisse, Vlaminck, Marquet, Derain), certains commentaires plus désagréables que d'autres avaient pu être enten-dus : "barbouillages informes? jeux barbares? aberrations picturales? mauvaises plaisanteries? débauche orgiaque de couleurs, cauchemar, mystification", et d'autres encore.
A un aubergiste de ses voisins, Dorgelès emprunta son âne. Et, à la queue de celui-ci, il fixa un pinceau.
Puis, dans le jardin montmartrois du farceur, commodément installé devant une table chargée de carottes, d'épinards, de cigarettes, et, en présence d'un huissier, l'animal commença à se gorger de friandises et à remuer sa queue. Celle-ci frottait au passage contre une toile disposée par Dorgelès sur une chaise, à bonne hauteur. Toutes les dix minutes, le pinceau frotteur était auto-ritairement trempé dans un pot de couleur  différente.
Une fois le résultat jugé satisfaisant, Dorgelès et ses copains lui attribuèrent une signature ("Boronali ") et un titre : Coucher de soleil sur l'Adriatique, avant de courir l'exposer au Salon des indépendants.
Le style "excessif" de Boronali y fit l'objet de certaines critiques (en raison de la personnalité hypertrophiée qu'il semblait refléter) mais le tableau trouva preneur, pour 400 francs .
[Résumé ici, de mémoire, par mon érudit ami Philippe Souveton.]

Boronali est un peu comme ce que l'on [souvenez-vous] disait de Mai 68 : rien n'aura jamais plus été comme avant dans le monde de l'Art après ce canular historique.

Toute la problématique de la création artistique se trouve en effet ramenée, grâce à Boronali, dans le champ de l'incertitude. Cet âne prouve à lui seul, que dans le domaine de l'art, l'incertitude - quelle qu'en soit la proportion - suffit à provoquer un désordre total.

Hypothèse (démonstrative et scientifique) : le Coucher de soleil est présenté à un expert igno-rant le style (et surtout le nom) de Boronali. S'agit-il d'un jeune peintre albanais, très célèbre dans son pays (genre de Picasso à ses débuts), ou bien est-ce un âne à la queue duquel on a accro-ché un pinceau ? Pas besoin de réfléchir longtemps pour comprendre que l'expert ne dispose évi-demment de rien pour trancher.
Variante : deux toiles seraient soumises à un expert étranger qui ne connaît pas Coucher de so-leil, cette fois faussement signé de Staël , et à un autre Boronali (pourquoi pas un Lever de soleil ?) attribué à un confrère du même de Staël : l'expert est encore incapable de se détermi-ner.

Une seule dose de désordre suffit donc à créer 100% d'incertitude .
A l'autre bout de la gamme, on trouve une autre mystification, dont le rappel est aussi souvent mal vécu, par les amateurs d'art pictural, que celle montée par Dorgelès.
Au lieu d'un âne, il y avait en effet, dans les années 30, un remarquable peintre, dont les talents de copiste trouvaient un épanouissement particulier dans les reproductions de Bruegel, Ver-meer588, et - c'est le plus important  - Bouguereau (peintre peu coté à cette époque).
Ce peintre était l'âme damnée d'un escroc, dont l'absence d'humour était efficacement occultée par une solide âpreté au gain ; celui-ci avait élaboré l'admirable scénario suivant :
1. Copier (et signer) une trentaine de flamands et hollandais (¦uvres choisies parmi les moins en vue).
2. Vernir soigneusement les trente toiles.
3. Par-dessus le vernis de chacune d'elles, copier (et signer) des Bouguereau.
4. Du Havre, et en ayant pris soin de déclarer la totalité de ses bagages (y compris et surtout les trente "Bouguereau"), l'escroc s'embarque pour New York.
5. Depuis Paris, son complice télégraphie aux autorités portuaires new-yorkaises, et dénonce comme elle le mérite cette "exportation illégale de peinture flamande maquillée".
6. L'escroc peut donc être cueilli, dès sa descente de la passerelle, par une brigade douanière spécialisée, qui s'empresse de frictionner les tableaux avec les chiffons et les solvants adéquats.
7. Effondré devant la révélation des Rembrandt, des Rubens et des Vermeer, l'escroc s'incline devant l'évaluation qui en est faite par les autorités, et se trouve obligé de payer (sous peine de séquestration) de très forts droits d'entrée, d'un montant évidemment égal à la différence entre les droits acquittés pour les toiles de Bouguereau et ceux applicables aux chefs- d'¦uvre fla-mands frauduleusement importés.
8. Mais il a de l'argent sur lui, il paie les trente amendes de  1 000 francs chacune.
9. Une fois en règle, on devine qu'il achève de nettoyer les pompiers décors désormais inutiles, et qu'il s'empresse alors de vendre, au centuple, ces trente primitifs flamands désormais authenti-fiés par le reçu officiel des douanes.

°
°  °

Embêtante, quand même, cette émotion artistique exaltée par un coup de tampon. Non ?


ART, GOUT, EXTRACTION
Central encore, Boronali, en ce qu'il établit l'insurmontable faiblesse des constructions symboli-ques.
Et certes n'y a-t-il pas que les arts, les doctrines ou les sciences de l'âme à recéler un tel piège. Balayant autour de nous le champ de ce que - la plupart du temps - nous ne suspectons même plus, ramassons dans le plus grand désordre :
 - un parfum, une chaîne hi-fi ;
 - un tapis, une coiffure ;
 - un dessert, une chaise (encore une).
Cherchez l'intrus.

Il n'y en a pas !

Ce parfum capiteux, lourd et insistant, cet ampli aux basses ténébreuses et aux aigus agressifs, cette lampe en opaline si vieillote (et pour tout dire si tarte), cet ennuyeux sorbet d'églantine à la vapeur de kiwi, ce tapis caressant aux motifs célestes, la coupe toute simple de cette sauva-geonne?
Et puis cette chaise imbécile, sur laquelle on juche l'invité politique du jour (vers 23 heures sur la Cinq), et dont les accoudoirs en tube métallique - que l'on devine glacés - forment deux parfaits quarts de rond depuis le haut du dossier jusqu'à l'avant du siège : le ténor passe son temps à pré-venir la glissade de ses coudes (ce qui nuit à l'élaboration des petites phrases censées jaillir na-turellement de son verbe), tandis que le téléspectateur guette avec gourmandise le ripage fa-tal . (Glissera ? Glissera pas ?)

Pas de chance, le parfum était de chez Guerlain. L'ampli était un Marantz à tubes (push-pull d'EL34 en sortie), et la lampe avait été extraite de la collection personnelle de Maurice Rheims.
Le sorbet est un classique de l'Archestrate, tandis que J.-L. David, lui-même, a créé l'an dernier cette coiffure exclusive.
Quant à la chaise, elle était de Philippe Starck. Pas moins.
Et le tapis , il venait du BHV (-20% toute la semaine sur la décoration intérieure).

On a donc perdu sur plusieurs tableaux.
Et tout d'abord, l'occasion de se taire : vis-à-vis de ceux qui savaient - pour Starck, David, Rheims - et se trouvaient donc investis d'une fraction du goût (celui de l'expert, mais aussi celui de l'artiste et pour tout dire du créateur).
Ensuite, on n'a malheureusement rien pu faire avancer : ni la formation de ses propres émotions, ni l'explication des règles gouvernant à l'esthétique (y compris celle de tous les jours). Ah ! le sourire indulgent, le regard protecteur de celui qui - le premier, ayant soulevé un coin du tapis - a su en décoder l'extraction , c'est-à-dire la race.


TYRANNIE DU TRISTE
Julia, ma fille petite, m'a posé vers ses huit ans un drôle de problème. Après avoir vu La belle au bois dormant (ou Blanche-Neige), elle était ressortie très émue. Les yeux encore embués, elle proclama le soir même sa volonté de ne plus aller voir désormais "que des films qui sont tout le temps drôles", et plus jamais de ces films où l'on pleure.
La scène se situait à l'automne 1989, en pleine débâcle communiste -, et cela n'est pas indiffé-rent pour l'histoire  (ou plutôt pour les leçons que j'ai cru pouvoir en tirer).
Commençant à lui expliquer - en une rapide synthèse verbale du 7e art - qu'à mon avis les films à faire rire étaient certainement moins nombreux que les films à faire pleurer, je me suis aperçu en cours d'exposé que, surtout, il était infiniment plus facile de faire des films tristes que de confectionner des films comiques.
Et sans doute parce que recette   il y a, elle est d'application plus facile en effet.
C'est bien cela : recette.

Le système, le procédé. Ces dispositifs de toute nature censés provoquer le beau, le chouette, le bien, le bon, le plaisir, le rire.
Et me voilà donc en pleine thermodynamique, obligé de prendre une certaine hauteur car ce n'est décidément pas au seul cinématographe que se réduit l'impitoyable mécanisme.

Revoir par exemple notre dolmen  : apparemment stable, - mais pour combien de temps ? L'instabilité peut prendre le dessus, si par exemple un certain genre d'évolution jaillit du milieu environnant .
Ainsi en est-il allé du marxisme487 : stable pendant un demi-siècle, mais s'écroulant en quelques semaines.

Un instructif recalibrage amène à fixer les références suivantes :
Stabilité de l'URSS et de ses satellites (40 000 jours), précédant la dégringolade  (120 jours, soit environ 0,7%).
Ce qui donnerait par exemple :
 - Présidence moyenne (démission deux semaines avant la fin du mandat).
 - Construction d'une maison (écroulement quatre jours avant la fin des travaux).
 - Gestation d'un enfant (avortement quarante-huit heures avant le terme).
 - Roland-Garros (défaite du champion cent vingt minutes avant la cérémonie).
 - Débat télévisé (le ténor se fait moucher en soixante secondes -, juste avant le générique final).

Sous quelle(s) influence(s) ? Les historiens chercheront pendant quelques dizaines de siècles la réponse à cette question, mais il n'est certainement pas déraisonnable d'y placer en bonne posi-tion :
o l'évolution permanente de l'"Occident" (interaction positive latente),
o la stagnation concomitante du "socialisme réel" (inaction sclérotique).

De fait, c'est dans une surprenante inertie que les pays de l'Est ont traversé ce presque siècle. Dirait-on - pour emprunter un déplorable vocabulaire pastoral et surtout salonnard - que cette inertie était consubstantielle [Si !] au principe générateur ? Peut-être bien que oui : la boucle infernale qu'offre aux dompteurs du langage certaines astuces de la rhétorique en créait les conditions LOGIQUES :
 1. A la base de tout, la lutte des classes. (C'est une science.)
 2. Les bourgeois ne se laisseront pas faire : ils défendront leurs privilèges contre les ouvriers et les paysans.
 3. Il faut donc prendre le pouvoir par la force .
 4. Aussitôt après la victoire, la lutte des classes reprendra de plus belle, animée (du côté des bourgeois) par les contre-révolutionnaires de l'intérieur et de l'extérieur.
 5. Il faudra donc mater les réactionnaires, d'autant plus que ceux-ci profiteront de l'état insur-rectionnel pour critiquer le désordre, protester contre la collectivisation des terres, et surtout déplorer (fallacieusement) une prétendue restriction (temporaire) aux libertés individuelles.
 6. Ne pas se laisser impressionner : de ces «libertés», purement formelles, la bourgeoisie en-graisse les bénéfices.
 7. Seule tactique possible : serrer l'étau, pour étouffer (jusqu'à complète éradication) ces survi-vances de l'ancien régime.
 8. Quant aux influences réactionnaires externes, seule stratégie : s'unir comme un seul homme - un peu comme à l'Armée - sous les ordres d'un chef unique, organisant la résistance du proléta-riat.
 9. Ces luttes sont prioritaires : il convient de tout leur sacrifier.

En gros : la force . Un peu comme cette grosse pierre plate, jaillie brutalement du cratère et tombant lourdement sur quelques caillasses convenablement disposées  à la surface (irrégulière et cahotique) de ce terrain accidenté. Elle tient, et les fait tenir. Tout tient.

Et, sous l'effet même de la pesanteur, rien ne bouge ni ne peut bouger.

Tandis que diverses sirènes nous invitent au mouvement, à l'individualité, nous savons bien, nous qui connaissons la Logique, que la Loi Scientifique n°4 est la plus forte. Notre seule conduite pos-sible (à nous autres bons militants de la lutte ouvrière) est donc dictée par la Loi Scientifique n°8. Et, si même nous doutions encore de l'une ou de l'autre, la LS n°9 s'appliquerait alors.

Pas de doute, pas d'incertitude. Cohésion [verbale] parfaite.
A partir de cette implacable construction verbale s'épanouit tout naturellement une éblouissante capacité à générer du militaire (n°7) autant que du policier (n°8)  :
 - armée complexe , envahissant pendant quarante années  (munie d'un important support dia-lectique) ses voisins centre-européens avant d'y déployer tous azimuts tanks, missiles et méga-tonnes.
 - cauchemardesque règne d'une police politique, dont le rôle particulier («Procès de Moscou», 1935-1938) aurait normalement dû déboucher, il y a de cela cinquante ans, sur un sauve-qui-peut général, dicté par l'épouvante et pourtant pleinement justifié.

Dans le même temps, l'Occident ne cessait de transformer son système politique, économique, social (ce que - pas plus que nos lapins629 - Marx, Lénine et Staline n'avaient prévu), introdui-sant ainsi une abondance de paramètres nouveaux.
Paramètres dont on devine qu'ils finiront par réagir, ne serait-ce que sous l'effet des moyens d'information, sur les sociétés voisines.

ÉVOLUTION TECHNIQUE ET SCIENTIFIQUE
Presque tout. Et quasiment rien en face, hors le militaire (sans oublier le spatial, genre Spout-nik  /Gagarine/Cosmos) :
o Pas un vaccin, pas un antibiotique, pas un semi-conducteur, pas un avion, pas un carburant, pas une résine, pas un alliage, pas une caméra, pas un ordinateur, pas un langage informatique, pas un programme, pas un support de musique ou d'image, pas un procédé anti-pollution?

ÉVOLUTION ECONOMIQUE
Idem, si l'on excepte quelques matières premières :
o Tout comme le Maroc vend encore quelques phosphates (depuis cent cinquante ans, exactement comme dans Topaze), des minerais non transformés et autres matières brutes (pétrole) sont parfois exportés du trou noir.
Sinon, rien  : pas un téléviseur, pas un rail, pas un pneu , pas un engrais, pas une voiture, pas un goudron, pas un parcmètre, pas une ampoule, pas un frigo, pas un zoom, pas une imprimante, pas une disquette, pas un club de vacances, pas une chaîne hôtelière, pas un sac-poubelle ?
.Pénurie généralisée, depuis les objets interdits (magnétophones, photocopieurs, etc.), décadents (jeans, disques de rock), jusqu'aux plus primitifs des produits alimentaires (¦ufs).

ÉVOLUTION CULTURELLE
A l'Ouest, et en vrac : cinéma, télévision, hi-fi , télématique (bases de connaissances), et tout ce qui nous parvient de l'informatique.
En face :
o Le cirque de Moscou, les ballets du Bolchoï, les ch¦urs de l'Armée rouge . (Du floklorique, des danses typiques : exactement comme au Maroc.)

ÉVOLUTION SOCIALE
Point ambigu, mais la réponse semble être fournie - malgré la LS n°6 - par le flot de ces migrants qui en toute liberté, et au rythme de dix mille  par mois,  choisissent d'aller s'installer543 (travail-ler, vivre, cotiser, etc.) en RFA.
[Méfiance toutefois, car - ici comme ailleurs - il convient de nous référer à ce qu'indique à cha-que instant notre boussole idéologique, Georges  Marchais  : "[dans les pays sociaux-démocrates], on va voir ce qu'on va voir, parce que (?) il est des acquis sociaux qui vont être mis et qui sont déjà mis en cause."]
Menace  dont ceux qui ont bien assimilé le fonctionnement de la boussole  peuvent déduire leur propre gouverne.

ÉVOLUTION POLITIQUE
Insignifiante (l'état de la démocratie y est sensiblement le même qu'un siècle auparavant). Seule progression : celle des moyens de communication, qui mettent grosso modo à égalité, face à un demi-milliard d'habitants, plusieurs candidatures indépendantes .
o En face : le Lider maximo dispute la vedette au Génie des Carpates, tandis que les massacres de Pékin en 1989 font oublier ceux de Budapest en 1956 .

A l'Ouest, donc429 : transformation permanente (toujours - en gros - dans le bon sens ), et surtout progrès ininterrompu. Que cette évolution soit - ou non - guidée par la lutte des clas-ses, le fait est presque sans importance puisque seule s'en déduit son éblouissante capacité d'adaptation du système nature.

Résumé sur le communisme d'État : organisation politique, créée de toutes pièces et d'ailleurs fièrement déduite d'un système (au contraire du régime "occidental", qui est natif ), et ne peut donc engendrer que du pas bon : police, corruption, prisons, répression (entre autres).

Un "Forum démocratique" se proposait en France, début 1990, de reconstituer une intelligentsia.
Ça ne sera sans dout pas facile, si du moins le vocabulaire n'y met pas un peu du sien.
1. Démocratique. Mot piégé (voir Chapitre 9) depuis si longtemps confisqué par ces régimes, ces organisations, ces doctrines en décomposition accélérée.
De même pour son homologue libéral, qui signifie approximativement, non pas conservateur ni réactionnaire, mais de droite.
Quant à populaire, il désigne sans ambiguïté un gouvernement fort. (L'idéologie est facultative.)
2. Intelligentsia. Autre mot fortement ancré, qui pendant plus d'un demi-siècle désigna sarcasti-quement (sous la plume des sceptiques, des poujadistes et des démagogues) ces universitaires, écrivains philosophes, et tous ces penseurs qui n'avaient pas encore le statut de maîtres à penser (et qui finissaient immanquablement en orbite autour du PCF ).
Une sage plate-forme y a été proposée : "Nous avons trop longtemps rêvé de transformer le monde, l'heure  est venue de l'interpréter."
C'est aussi ce que tentait TBA  depuis le début du Chapitre 12, sur la lancée de ce que nous avait forcé à considérer le licenciement de Michel Polac, mais oui, au milieu du Chapitre 10.

Incidemment, on notera que ce mot d'ordre reprend, enfin, l'une des revendications les plus inso-lentes entendues vers la fin du mois de mai 68 : "Assez d'actes ! Des mots !"

Nous voilà bien loin, vraiment loin de Blanche-Neige, entends-je. Pas tant que ça.

La preuve, ce simple test :
- Vous avez soixante secondes pour imaginer deux histoires drôles.
- Vous avez soixante secondes pour imaginer deux nouveaux supplices.

Je me souviens avoir vu un jour, sur la table à dessin d'un bureau d'études, le plan d'une curieuse mécanique.
- C'est un nouveau système d'arme, m'expliqua-t-on, qui corrige les défauts des mines antiper-sonnelles classiques (celles-ci, explosant au niveau du sol, se contentent parfois de briser les membres inférieurs). Ce nouveau modèle, avant d'exploser, saute à cinq pieds de haut : son effi-cacité est donc très supérieure.
On me précisa que la demande mondiale était d'ores et déjà très soutenue pour la "mine bondis-sante" (c'était le nom de cette création).
Et cette brève incursion dans le réel - un autre réel que le mien - m'a fait comprendre à jamais que la création du bon, du bien et du drôle aurait toujours plusieurs longueurs de retard sur l'invention des mines bondissantes.

Variante (pour ceux qui n'ont pas compris) : trois heures, et puis on compte le nombre de créa-tions.
° ° °


UN INFINI BIEN DE CHEZ NOUS
Au contraire de ces maladroites tentatives (l'art systématique, le marxisme, et tant d'autres), dérivées de pauvres recettes, la création véritable se produit - ne l'oublions pas - dans un dé-sordre total, dont seules survivent les combinaisons viables .  A tous les sens du terme.
Mais un retour sur les notions d'infini (ou plus exactement sur ce qu'il serait possible de qualifier infinités pratiques, par opposition aux notions purissimes exigées par les théories : mathémati-ques, métaphysique ou autres) s'impose au préalable.
Les lois du désordre ne peuvent en effet se lire que sur les dimensions réellement macroscopi-ques des phénomènes , autrement dit sur les nombres immenses (mesurant des durées, des quantités, etc.), en deçà desquels les raisonnements les mieux étayés sont impitoyablement condamnés à patauger dans l'ornière des fausses pistes, et des erreurs les plus dangereuses aux-quelles conduit (souvent) la trahison analogique.

Soit une éruption volcanique, encore une :  1) Le volcan projette sans interruption une grande quantité de pierres autour de lui. 2) Si, parfois, une pierre retombe sur une autre, et y reste en équilibre, il arrive très rarement que trois ou quatre pierres se trouvent ainsi empilées.  3) Exceptionnellement, il peut arriver que quatre pierres se retrouvent ainsi disposées, à la façon par exemple d'un dolmen. 4) Donc il doit pouvoir arriver que 50 000 pierres se retrouvent spon-tanément disposées de manière à représenter la basilique Saint-Pierre de Rome.
En effet, il serait absurde de croire qu'un nombre quelconque, cinquante par exemple, représente une limite à l'empilabilité des pierres. Il faudrait admettre alors une discontinuité entre les ef-fectifs possibles des tas de pierres engendrés par le volcan et un seuil constitué par ce nombre (cinquante) au-delà duquel les phénomènes changeraient complètement de nature. Ce qui serait possible à quarante-huit ou quarante-neuf (trouver des pierres empilées), à cinquante et un ne le serait plus .
Et pourquoi donc ?

Au total, l'observation du volcan fournit :
 - une distinction sensible entre extrêmement improbable et impossible ;
 - une passionnante analogie entre les mouvements sismiques et les phénomènes de l'imaginaire, qui nous ramène à l'objet central de ce circuit mental : la création du monde (celle-ci considérée sous l'angle de ses points communs avec la création permise par notre dispositif cérébral).
L'état le moins avancé sur notre planète, c'est-à-dire la roche en fusion de notre volcan (entropie maximale), et l'état le plus avancé de la matière, l'humanité pensante et même imaginant (entropie minimale), témoignent du même fonctionnement quand il s'agit de créer, et les pierres du volcan jaillissent comme les créations du cerveau. Avec lui, nous voyons sans cesse de nouvelles combi-naisons, et notre imaginaire de même, dans sa capacité à produire sans cesse de nouvelles asso-ciations.
Nous voilà donc en présence d'une nouvelle incarnation de cet infini réaliste, à la fois vraiment très gros (sans exiger pour autant la moindre division par zéro), honnêtement indiscutable (l'étape 3 du raisonnement étant franchie, rien ne saurait justifier le rejet de l'étape 4), et très? terrestre.

Cette nuance capable d'être d'affectée au mot impossible a une portée absolument considérable (on devine que la vie ainsi que pas mal d'autres trucs en tirent leur origine) et n'a rien d'une cons-truction logique, d'un paradoxe amusant, ou de ces sortes de choses.

Quant à l'espèce de sismologie comparée, elle prend nettement appui sur deux états extrêmes de l'Évolution  : le moins avancé (roche en fusion, gestation de la croûte terrestre) et le plus avan-cé (humanité pensante et même imaginante). Incidemment, on devine que de tels pics fournissent de bien meilleures références que tels états, moins bien définis, prélevés à des stades intermé-diaires.

Surtout, ne pas se laisser terroriser par les mathématiciens et les purs esprits : de telles infini-tés sont bel et bien à la portée de notre sensibilité.

Démonstration, puisée aux sources de la plus triviale quotidienneté : celle du sport.
Le record mondial du sprint sur cent mètres s'établissait avant-guerre (supposons) à 12 ou 13 secondes. Vers la fin des années Beatles : 10 secondes. Aujourd'hui : 9 secondes 3/4.
Toutes conditions égales par ailleurs (altitude, planéité du terrain, etc. ), ce record sera inéluc-tablement amélioré dans le futur : il serait en effet absurde de croire que le stade ultime de la vitesse sur 100 mètres a été atteint en 1987, et une telle opinion restera tout aussi absurde en 2087, lorsque le record sera tombé à 9" 15/100 122/1000. La seule course qui compte en effet ici est celle des hommes contre les instruments, et on devine facilement que ceux-ci auront tou-jours plusieurs longueurs d'avance.
Il est donc possible de se représenter la courbe (de plus en plus plate) décrivant l'évolution à travers les âges du record mondial du 100 mètres : si celle-ci a progressé, au cours des trente dernières années, de 2 secondes sur l'axe vertical, sans doute ne gagnera-t-elle au cours des trente prochaines années que quelques dixièmes (ou centièmes) de seconde. Mais jamais évidem-ment, jamais n'arrivera le jour où l'on pourrait enfin dire : "Voilà, nous y sommes, personne ne pourra désormais faire un meilleur temps."
Pourtant, nous savons une autre chose : c'est que jamais, au grand jamais, on ne pourra courir 100 mètres en UNE seconde. Le système musculaire de l'homme ne s'y prête pas, et même à l'échelle de l'évolution de l'espèce - donc sur une période plusieurs milliers/millions d'années - un tel progrès reste inconcevable  : il serait béatement stupide de croire que le progrès (de tou-tes choses, et par exemple du sport) est illimité.
Nous voilà donc condamnés à reconnaître l'existence certaine d'une sorte de point, très éloigné sur l'axe du temps, au-delà de tout ce que nous pouvons nous figurer dans l'ordre des durées, mais sans pour autant échapper, si peu que ce soit, à l'ordre de l'humain .
INEPUISABLE SPECTACLE DE LA REALITE
Miracle ! Ce sprint nous a hypocritement ramené aux séries convergentes, que nous avions per-dues de vue depuis cette jubilatoire émancipation des peuplades est-européennes , ainsi qu'aux scientifiques phénomènes (dits de compression des écarts ) y afférents.

C'est un modeste contributeur du progrès (spéculant en Bourse, à la hausse, sur les dégâts pro-voqués par le terrorisme aérien) qui avait servi d'illustration (majeure) à l'ensemble du processus.
Où l'avait-on déniché, cet ambassadeur de notre futur ? Dans un magazine, plus exactement dans le flot de faits (divers) que charrie sous nos yeux - sans cesse et pour toujours - l'inépuisable spectacle de la vie .
De fait, face aux imprévisibles combinaisons que provoque continûment le déroulement du Réel, l'une des stratégies gagnantes est sans doute l'étonnement  perpétuel : inlassable jouissance à profiter de tout ce qui bouge. L'ennui ne peut jamais survenir, pas plus que lorsqu'on invente ou qu'on crée soi-même, quand on acquiert la manie de capter cette création perpétuelle? car l'invention et la contemplation ravie (ou scandalisée) du spectacle du monde qui se déroule devant nous procèdent des mêmes mécanismes et offrent des plaisirs de même nature.

Un exemple précis, vécu, et tout ce qu'il faut :
Tapissant le fond d'une corbeille à papier avec un très vieux Monde prélevé dans une pile de jour-naux à jeter, m'en accrochent l'¦il quatre colonnes. Sujet  excitant s'il en fut : tabagisme, al-coolisme, surconsommation médicamenteuse, etc. Pourquoi ce titre ("Cinq experts proposent un plan d'urgence contre l'abus des drogues licites") me déclenche-t-il, ding ? 
Pourquoi ces quelques caractères au rayonnement si morne, étalés comme chaque jour en haut d'une page intérieure ("Société, Culture") ont-ils un tel effet : cuisant sujet d'indignation, certes, mais désormais si ancien , si bien institué au fond de nos constats les mieux établis (et les plus désabusés) qu'il en a presque perdu toute capacité à cabrer encore l'esprit ?

C'est encore le masquage  qui frappe. Tout comme dans la recherche des souvenirs, le cerveau fonctionne comme s'il était attiré par des sortes de rayonnements négatifs. Il cherche, en creux, quelque chose qui comble un manque très précis : ce déficit de rationalité que cristallise à lui seul (dans une certaine compréhension de la société, de sa morale, de ses limites, de ses exemples, etc.) cet impossible système  à la fois abrutissant, pathogène, destructeur, ruineux, dangereux, exagérément immoral.

Cette vieille indignation contre une telle hypocrisie a dû établir un durable phénomène d'imprégnation, qui génère ces "rayonnements négatifs" lesquels sont à la base de cette réaction précisément indignée.

Comment expliquer cette imprégnation au problème de l'alcool et du tabac alors qu'on sait avec quelle vigueur, pendant tout ce quart de siècle, outre les médicaments  l'alcool et le tabac  - qui précisément constituent le véritable noyau dur de ces drogues  - se sont accouplés avec notre société ? Tout cela est tellement irrationnel que je suis à l'affût, depuis toujours, sur ce sujet comme sur d'autres, de tout ce qui pourra nourrir mon indignation.
Peut-être une certaine comptabilité des fragments de notre connaissance les moins compatibles avec la tendance générale est-elle automatiquement tenue. En cas de déséquilibre, le rôle de ce bilan serait de développer une certaine curiosité, ainsi que de probables sentiments d'indignation.

En contrepartie de cette immaturité, la "victime" bénéficierait de substantiels avantages (que - les connaissant bien - je ne vais pas me gêner pour décrire) :
 - disponibilité permanente à l'étonnement (qui rend inapte à l'ennui) ;
 - multiplicité des centres d'intérêts, qui se concentrent sur les formes d'enrichissement les plus propres à combler - ou ressenties comme telles - ce fameux déficit (documents, reportages, récits à la rigueur), au détriment de la malheureuse fiction.

Ce n'est pas le bonhomme lui-même  qui est intéressant, mais plutôt la sphère dans laquelle il vit. Or, l'auteur de fictions ne fournit aucune information - et en tout cas, pas la moindre certi-tude - sur un quelconque milieu (celui de son héros, de ses ennemis, de ses amants et maîtresses, ou de tous ceux qui croiseront sa mythique destinée).

Aucune aide  à attendre, donc, de la fiction, dont l'incapacité à combler certaine [insatiable] curiosité est ainsi avérée. Surtout lorsque le créateur se contente de produire en direction de ses prochains le résultats de ses sentiments, états d'âme, inspirations et autres fantasmes.
L'Art lui-même ne m'est d'aucune aide non plus, car il ne me permet en rien de combler ces défi-cits de rationalité. Et, lorsqu'il ne provoque pas non plus de plaisir, sa disqualification est alors totale.

Au contraire, les phénomènes tout à fait marginaux comme l'ésotérisme et autres manifestations du "paranormal" sont l'objet d'un traitement très ambigu : affichage d'une méprisante phobie à leur égard, inlassables efforts consacrés à en établir l'imposture, mais aussi, bien sûr, attirance irrépressible et inavouable (souvent déguisée en "curiosité") pour toutes informations ou indices à leur sujet.
Tout cela confère évidemment à la presse, à l'actualité , leur statut particulier, et à l'Histoire son piédestal. Là sont les meilleurs moyens de découvrir, encore et toujours, de nouveaux aspects du monde dans lequel nous vivons et de rebondir inlassablement sur ces découvertes, d'indignation en dérision.

Tous ces livres, ces papiers, toutes ces coupures de presse, les piles de photocopies constituent un formidable vivier. A chaque occasion je prélève, je découpe, j'ajoute à ces dossiers sans fin que j'ouvre - occasionnellement - tout seul ou pour les copains . Tout ça, ce sont de vraies choses, c'est du réel, saisi natif, à l'état de surprise pure, et qu'il serait  navrant, désespérant, de ne pas ingurgiter, ne pas savoir. C'est le spectacle de la vie en train de se dérouler, gratuit, ou-vert à tous.




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DERNIERES RECOMMANDATIONS AVANT DE REPENSER A TOUT CELA.


L'étonnement, d'accord. Mais pourquoi le rire serait-il un phénomène si important ? J'ai mon idée.

Ce serait parce que, en riant, l'homme agite les mêmes muscles que quand il est heureux, les mê-mes que le bébé qui a pris son biberon et qui sourit. Agheu. Autrement dit, quelqu'un ou quelque chose qui fait rire est un générateur de bonheur. Et celui qui rit approche du bonheur. Quoi de plus important ? Quoi de plus intéressant ?
Rien ne vole plus haut - à portée de ma vue évidemment (et malgré cent pages tentant de prou-ver le contraire) - que ce mythe d'un bonheur systématisable, automatique, glouton.

Indéfendable certes (mais surtout inaccessible), ce rêve rappellerait par exemple Le meilleur des mondes, où l'on se souvient que ce rôle est strictement dévolu à la pilule soma. Genre de dro-gue (mais qui n'est pas présentée comme telle par Huxley), évidemment dépourvue d'effets anti-pathiques, et que les habitants de l'État mondial absorbent à chaque fois - et aussi souvent - qu'ils en ont besoin.
Autre souvenir : à la fin des années 70, des biologistes avaient cru (un temps) localiser dans no-tre cerveau la zone du plaisir. Un peu comme, dans un ordinateur (où cohabitent des "ressources" communes à toutes les unités), nos circonvolutions hébergeraient - non pas un générateur de plaisir associé à chaque organe (peau, bouche, nez, etc.) - mais plutôt une région commune qu'il serait possible de stimuler artificiellement.

Le plaisir absolu.

La portée de telles recherches dépasse évidemment tout ce que nous pouvons concevoir (ou conjecturer). Dans l'ordre des relations sociales par exemple.
En l'an 2200 ou 2300, après qu'auront abouti de telles spéculations, on peut imaginer que deux fils connectés à cette zone de plaisir sortiront du cerveau, et qu'une espèce de micro (ou nano) ordinateur en réglementera l'usage (dans le cadre de notre morale, les abus devraient - sûre-ment - en être empêchés).

Pour prendre un exemple simple : jour après jour, on pourrait prendre son RER à Cergy-Pontoise pour aller travailler à Marne-la-Vallée, et commencer ces deux ou trois heures de cauchemar quotidien en appuyant sur le petit bouton. Le bonheur, le plaisir surgiraient jusqu'à l'arrivée au travail. Une fois sur place, débrancher ce circuit serait sans doute nécessaire.
Peut-être faudrait-il renoncer à créer, faute de stimulation, d'angoisses? [Mais la créativité est-elle un but en soi ? Sûrement pas.]
En cas de petite faim, on pourrait aller dans n'importe quel restaurant, et à condition d'appuyer sur son bouton, on aurait du plaisir tout le temps du déjeuner, quelle que soit la cuisine. (A la sor-tie, débrancher encore).

Bien sûr, quelque circuit intégré (à mémoire) sera sans doute nécessaire pour contrôler tout ce système : heureusement (ou malheureusement), des composants simples joueront un peu le rôle des robinets thermostatiques pour les radiateurs. Installés un peu partout, dans une vingtaine de générations [je ne prends aucun risque], ils procureront du plaisir à la demande et ne seront pas plus gros que le bouton qui servira à les actionner?

(S'il y a encore besoin d'un bouton.)












 

 

14. LE RAYON FRANÇAIS A DISPARU

Madeleine, Madeleine, c'est mon Amérique à moi.
J. Brel

Le texte présenté ici n'a pas autre ambition que de fournir un inventaire des abandons français du demi-siècle finissant, lesdits abandons étant sans cesse rapportés à l'amérique dans ce que celle-ci a de plus triomphal, - n'ayons pas peur des mots.
J'ai dressé à l'occasion de quelques évènements récents, un panorama de ce qu'on pourrait quali-fier le 'high-tech dominant'.
Le bilan semble accablant, et bien sûr très immodeste de ma part, - puisque la carte à puce y apparaît comme la seule création française significative de l'après-guerre (si l'on veut bien ou-blier un instant le cas de la pointe Bic).
Ne me reprochez pas, s'il vous plaît, d'avoir eu la main lourde, et pardonnez je vous en prie la mé-galomanie apparente du propos ('Rayon' ne constitue pas un audit macro-économique type O.C.D.E.).
Il ne s'agit ici, à travers cet inventaire-à-la-Prévert, que d'évaluer le rayonnement de la France (quand rayonnement il y a). C'est là, on le verra, toute la question.
Qui profite, et où cela sur la planète, de ces 'hautes technologies' issues des baby-boomers fran-çais ?
Force est de constater qu'à part nos grands crus, nos carrés de soie, nos fromages et nos par-fums - qui partagent l'inconvénient de n'être pas nés d'hier (je veux dire que tout cela a cent ans, et parfois mille !) - c'est globalement à la traîne de nos "grands voisins" que nous vivotons à la fin de ce siècle-ci.
Ce qui n'était pas le cas il y a cent ans.

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Que cherche t'on à identifier dans cet essai de typologie ? On cherche la réponse à une série de questions qui tourneraient autour de deux mots-clés bien précis :
PROFITER, RAYONNEMENT.
o où dans le monde, profite-t-on de trucs français ?
o la technologie française, brillante, universelle, visible, celle qui rayonne, quelle est-elle ?
o en quoi se manifeste donc - toujours en 'high-tech' ou 'techno' - le prétendu génie français ?
o et ce génie, en quoi participe-t-il au succès des autres (la fameuse 'fuite des cerveaux').
Quels autres ?
o attention : Ariane, Airbus (facilement et volontiers cités en guise de contre-exemples) sont des machins internationaux, ou en tous cas européens (où la place de la France n'est pas plus que la sienne) : il n'y a qu'à voir la photo d'Ariane (qui illustre la publicité SNECMA), toute constellée de drapeaux et fièrement marquée ESA (si les acronymes ont un sens, cela doit plus ou moins doit vouloir dire European Space Agency).
o Comment peut-on avoir manqué (au point où la France l'a raté) la micro-informatique, - ce qui n'est pas le cas de nos voisins anglais ou allemands ? Comment expliquer le naufrage de R2E, et de Micral, - sans compter le scandale  Goupil ?
o Que  sont nos cassettes, nos walkman, nos Leica, nos caméscopes, nos mémoires, nos Windows, nos Word, nos Apple, nos Polaroïd, nos Mercedes, et - pour les écoliers - nos HP, nos TI et nos Casio, nos Nike, nos Dolby, nos MP3, nos standards de télévision ou de télécommunications, nos basic, nos Macintosh, nos Photoshop, nos Postscript, nos Ethernet, nos Internet, notre nylon, nos couches-culotte, nos Sopalin, nos Cell-o-frais notre papier d'aluminium, nos téléphones de poche, nos Fortran, nos Cobol, nos Unix, nos Xerox, nos Post-it  ? ? !
Sans même parler de notre Coca et de notre Pepsi, de nos hamburgers, de notre chewing gum, de notre Prozac et de notre Viagra, de notre Scotch (tape), de nos tuners (FM), de notre mousse (à raser), de nos pantalons unisexe au bleu terrestre.

Ni de ce modeste perfectionnement à notre civilisation, made in USA toujours (1962) : la contra-ception orale - depuis 900 000 ans qu'on faisait autrement
o A t-on conscience que les produits de la vie quotidienne sont tous américains (rarement japo-nais, exceptionnellement allemands).
Encore une fois, je ne parle pas ici des lubrifiants pour roulements à bille, des seringues hypodermiques, des alliages spéciaux pour l'industrie du bâtiment, des verres pour l'optique interstellaire, des fournitures pour prothèses dentaires, des poêles à frire (Tefal ?), des missiles, ni même des fibres pour moquettes de Volvo. Si ça se trouve nous sommes bons dans tout cela, seulement voilà ça ne rayonne pas (ou si c'est un peu le cas, personne ne s'en aperçoit).
Autre exception à ce constat (d'ailleurs pas spécialement propre à la France) : automobile, bâtiment, vêtement (Grande-Bretagne, Italie, Allemagne, Suède, et même Espagne disent leur mot au sujet de ces produits particuliers desquels l'homme s'enveloppe).

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C'est un fait, c'est comme ça. Le grand public ne connaît le nom ni de l'inventeur de Windows, ni de celui du Post-it, du Macintosh, du magnétoscope, du CD, du microprocesseur, de TCP/IP.
Il ignore de la même façon le nom des inventeurs du téléphone portable, celui du fax, du répon-deur, du Polaroïd, de la cocotte-minute ou de la pointe Bic [le stylo bille existant depuis un siècle, et Bic n'en étant qu'une marque particulière, parmi Reynolds, Schaeffer, Waterman, Parker, etc.]
Alors qu'il existe (c'est un fait, c'est comme ça) des centaines d'inventions issues des cerveaux de centaines ou de milliers d'inventeurs et de co-inventeurs : le cahier à spirale, l'Airbag, le four à micro-ondes.
Et des milliers, des millions si l'on considère le champ (plus large) des objets et des créations qui ne sont pas directement vouées à être connus ou utilisés du grand public : intégration N ou CMOS, catalyseur pour la synthèse de l'anhydride phtalique, passivation optique des structures FET, etc., etc.
 

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La question est en pleine actualité : 1998 aura été l'année de l'abandon de plusieurs créations françaises spécifiques.
On ne doute pas qu'il y ait aussi des abandons américains ou japonais : mais ce qui compte ici - et ce dont on va parler - c'est de ce qui reste.

TELEPHONIE MOBILE :
Abandon - anecdotique apparemment, mais pas tant que cela - de notre radiotéléphone de po-che Bi-bop.
Souvenons-nous : 1993, tandis que les italiens, les mexicains, les japonais, et nombre d'américains ont déjà adopté par millions le 'cellular' et le 'telefonino', la France lance un radiotéléphone mini-maliste (appel seulement).
Ce n'est pas léger, l'installation d'un réseau téléphonique.
Certes, nous ne sommes plus à l'ère du tout-filaire  (défoncer les trottoirs, creuser les fossés, planter tous les trente mètres de solides troncs d'arbres hérissés de pots de yaourt isolants, câbler caves et 'colonnes montantes', etc.).
Pour près d'un milliard depuis 1992, on l'a fait !
Et on a perdu, quarante à zéro :
 - les étrangers n'ont pas pris l'habitude d'acheter notre Bi-bop
- ils n'ont pas construit chez eux des usines de Bi-Bop.
 - nous ne sommes pas allés chez eux passer nos coups de fil Bi-bop
 - nous ne nous servons plus du Bi-bop.
Démantèlement du réseau, des relais, des antennes (adaptation technique impossible aux stan-dards GSM).

NUCLEAIRE CIVIL
1998 aura aussi été l'année d'un autre abandon, tout aussi inconditionnel  désormais : celui de la filière électronucléaire surrégénératrice (plus connue sous le nom de "Super-Phénix").
C'est depuis des années et des années que l'on sait que Super-Phénix ne fera école nulle part : au contraire, les pays du monde entier déposent commodément leurs déchets  nucléaires  dans notre jolie Normandie, et évitent soigneusement - pas si bêtes ! - de construire chez eux  cette marmite diabolique dont les nucléocrates des années 70 avaient assuré que nous vendrions (très cher) la licence.
Des années et des années, que Super-Phénix est condamnée (entre autres pour ces raisons), et que tout le monde (sauf la CGT, mais pas seulement les écolos) le sait.
Nuisible en tout, Super-Phénix l'aura été jusqu'à son inimitable façon de s'incruster dans notre vie sociale, de s'agréger à notre planète.
Il ne suffit donc pas que nous la détruisions, tout au long des vingt prochaines années, encore aura-t-il fallu que nous exposions à la face du monde notre vertigineuse erreur.
Plutôt, l'effet d'une certaine immaturité : fiers de pouvoir accomplir cette performance indus-trielle (la création de ce monstre assoiffé de sodium liquide, - et n'existant que par son abon-dance), nous français avons essayé de rabouter cette "solution" à un "problème" qui serait le nô-tre.
Et, contrairement à l'unanimité des autres pays du monde, qui ont tous choisi de procéder sans la surrégénération, nous avons décidé d'anticiper sur l'épuisement programmé des réserves de combustible nucléaire en créant cette pierre philosophale que les alchimistes du moyen-âge n'au-raient pas osé cauchemarder : la chaudière qui brûle de la cendre et rejette des boulets.
Ça nous fait un gros déficit de prestige techno-industriel à rattraper : Super-Phénix a été beau-coup plus voyant que Bi-bop !


TELEVISION PAYANTE
Et à propos de Bi-Bop, on ne saurait négliger ici le parc de plusieurs millions de décodeurs Canal+ (sans carte) remplacés depuis le début des années 90 par des décodeurs avec carte (à puce).


FERROVIAIRE
Le TGV ne saurait figurer dans cette énumération exhaustive (ici en ordre chronologique inverse) des fiertés françaises de l'après-guerre, et propres à cette époque - à la différence des vins, des foulards et des parfums - car aucune rupture spécifique n'intervient avec ce train moderne, rapide et confortable, pas même une rupture symbolique ou mythique (ce "mur du son" qui carac-térise si spécifiquement la performance de Concorde).


En outre, des Trains à Grande Vitesse allemands italiens et japonais existent bel et bien, qui semblent ne rien devoir au TGV français.

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Mais nos abandons et nos échecs ne datent pas de 1998, ils s'étalent au contraire tout au long d'un demi-siècle.
La preuve :


TELEMATIQUE
S'agissant du minitel, inexorablement condamné par le phénomène Internet, auquel la France n'est pour rien, on donne cinq ans avant que ce sympathique terminal personnel ne rejoigne le musée des antiquités (technico-industrielles) préhistoriques, entre le gramophone et le pneu plein.
Irréversiblement placé sur orbite, et plébiscité dès 1996, Internet laisse sur place le 'vidéotex-t' (cf. Tableau comparatif) que nous avons pourtant été si fiers de créer en 1976 (puis surtout : d'imposer - aux français, seuls - dès le début des années 80), aux côtés de la Grande-Bretagne (Prestel).
On chercherait vainement, bien sûr, un endroit du monde où l'on profite du minitel, hors de France.

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Toujours remontant le temps, voici - contemporaine du minitel, bien que présentée à l'état de maquette deux ans auparavant - la carte à puce.
On y reviendra plus loin, bien sûr (après avoir passé en revue le cas de l'informatique et de l'électronique françaises).


COMMERCIAL SUPERSONIQUE
Le cas de Concorde (dont nous partageons le mérite et l'échec avec le Royaume-Uni) présente avec Super-Phénix quelques caractéristiques communes :
- choix inverse de celui fait par le reste du monde : un avion commercial, allant plus vite que le son, et même deux fois plus vite.
- performance technique.


Encore le Concorde ne constitue-t-il pas une innovation de rupture : il va simplement plus vite, et ce gain n'entraîne aucun avantage spécifique pour ses usagers autre que le gain de temps lui-même.
Gain, d'ailleurs fortement aplani par les incontournables phénomènes d'interfaces :
- temps de décollage
- temps d'atterrissage
- navigation dans l'aéroport, formalités
- temps d'accès à l'aéroport, depuis chez soi.

En profitent les quelques milliers de passagers, qui chaque année empruntent un (ou plusieurs) des seize appareils construits.
En profitent les quelques dizaines de salariés encore employés à la maintenance des seize Concorde.
(Sans oublier, marginalement, les compagnies pétrolières fournissant le fuel que Concorde s'applique à surconsommer tout près de notre chère couche d'ozone.)

N'en profitent ni les riverains des aéroports, ni surtout les contribuables français et anglais, qui subventionnent les voyages de ces happy-few, chaque année en comblant de quelque monnaie le déficit d'exploitation d'Air-France et British-Airways.
Il s'éteindra doucement comme le Minitel, avant cinq ans.


BI-REACTEUR ARRIERE
Le premier "jet" français est empaillé, et l'on ne vole plus que dans des avions américains ou eu-ropéens qui apparemment ne doivent rien à la Caravelle.
[Il vaut mieux, par une espèce de pudeur, ne pas s'arrêter sur le France, notre fierté absolue des années soixante.
En tout cas, il n'a pas coulé.]


AERONAUTIQUE-EN-GENERAL
Hors sujet par nature, car ni Airbus ni Ariane ne sont spécifiquement français (deux programmes internationaux, obstinément - et depuis toujours - européens).


DS 19
Outre sa forme générale, tout-à-fait inédite, et même quasi-révolutionnaire, un véritable festival d'innovations caractérise cette BMW française des années cinquante/soixante :
- suspension hydropneumatique (la voiture peut se coucher et se lever)
- levier de vitesse ramené à un simple commutateur
- pas d'embrayage, frein impulsionnel
- volant (monolithique jusqu'à l'arbre de direction) assisté
- phares tournants
- clignotants arrière sur le toit
- pas d'arrière.
Le moins qu'on puisse dire, est que ces trouvailles sont souvent ignorées dans les voitures d'au-jourd'hui, et que - sans avoir un échec commercial, ni avoir causé la perte de Citroën - le fait est que nulle part dans le monde on n'étudie, ne fabrique ni ne conçoit une voiture dont on pour-rait dire qu'elle descend de la DS19.



TELEVISION EN GENERAL 
À qui la faute ?
Peut-être un simple ascendant étranger, qu'il soit de performances honorables (PAL) ou critiqua-bles (NTSC).
Le SECAM est abandonné, et, comme le minitel, ne subsiste encore que dans quelques régions du monde où s'est faite subir une certaine influence diplomatique française.
Quant aux D2MAC et TV-HD, plus près de nous, ils n'ont résisté ni l'un ni l'autre aux centaines de programmes qu'ont imposé le satellite, la parabole et le câble.
En gros : on n'en parle plus.
Enfin, notre 819 lignes national a dû s'incliner - sans grande résistance, d'ailleurs - face aux autres standards, un excellent compromis à 625 lignes ayant été retenu par l'industrie mondiale.


INFORMATIQUE
Une mention spéciale pour cette industrie, qui a connu Charybde et Scylla, et n'a réussi à impo-ser aucune marque, au contraire des anglais, des allemands, des italiens , des japonais, - puis-que l'Amérique va de soi.
Pas même dans la micro-informatique, après plusieurs échecs et même l'acquisition d'un des plus importants constructeurs américains (Zenith).


Et, à cet égard, doit être mentionnée une occasion particulière, terriblement ratée : celle de créer le premier  ordinateur individuel (1973).


Aucune ne subsiste plus (ou quasiment) des entreprises françaises, plus ou moins pionnières, ayant en tout cas tenté de participer au marché alors naissant de la micro-informatique : R2E, Léanord, Thomson-T07, seules quelques maigres sociétés se hasardent elles à "assembler des PC", dont les c¦urs - incluant des processeurs tous US - sont tous originaires d'Asie (où se situe donc la seule valeur ajoutée matérielle).

Les trois quarts de la valeur de ces machines, la valeur logicielle est (bien sûr) d'origine US, ex-clusivement.
Autre marché parfaitement à la portée de l'industrie française, celui des objets 'nomades' (où pourtant nous réussissons si bien avec cette mémoire nomade - ô combien - qu'est la carte à puce) :
Psion, Newton, Palm-Pilot, H-P, Texas, Casio, calculettes du bas au haut de la gamme, scientifi-ques ou financières, graphiques ou numériques, sans oublier les walkmans.
Ou encore - toujours censément dans le domaine de ce dont nous sommes capables (voire "bons") - une excellente contribution française aurait pu, aurait dû être un langage. Mais ni For-tran, ni Cobol, ni Basic, ni Pascal, ni C, ni C++, ni Java ne sont d'origine française, si peu que ce soit.
Une autre opportunité ratée (en dehors de la création de l'ordinateur individuel), celle donnée par le gouvernement US en 1976, de créer le langage universel de gestion de seconde généra-tion : sélectionnée pour son 'ADA' par le gouvernement américain, CII-Honeywell-Bull ne tira au-cun bénéfice de cette occasion unique.
Deux modestes aberrations, cependant :
- BORLAND, société à capitaux US, fondée par un français (Turbo-Pascal)
- BE, autre société à capitaux US, fondée elle aussi par un français entouré d'informaticiens américains (BeOs).
Pire : nous sommes pour rien dans l'outil le plus universel qui soit aujourd'hui : le traitement de texte.
Ni Word, ni aucun de ses "grands" concurrents (moins de 5 % du marché, chacun) ne doivent quoi que ce soit à l'esprit français pas même une industrie (la plus légère qui soit) : celle de la duplica-tion de rondelles de plastique (disquettes, CD-ROM).
Nous n'avons aucun mérite non plus (aucun) à la création du plus merveilleux appareil depuis l'in-vention du boulier : le tableur.
Ce sont des américains qui créent (puis éditent massivement Excel et Lotus), après avoir changé la vie de millions d'utilisateurs avec Multiplan et surtout le pionnier Visicalc.

INDUSTRIE DU LOGICIEL
Modèle : Windows95, dont 100 millions d'exemplaires ont été vendus. Pour chaque octet écrit et dupliqué par elle, Microsoft a ainsi créé un chiffre d'affaires de $ 1000.
Combien la France gagne t'elle de ce genre de dollars ?

ET LE RESTE
Absents totalement nous sommes - même si pas seuls - de l'image : image électronique, et même argentique.

La pharmacie, l'ingénierie génétique ?
Ça se saurait.
Notre contribution à la recherche pétrolière date du charleston (famille Schlumberger), elle est contemporaine de nos travaux (certains pionniers) dans le domaine "atomique" (famille Curie).
Inutile de souligner l'absence de toute marque phare, dans le domaine (aussi généralisé que l'on souhaite) dit "high-tech" : ni Polaroïd, ni Kodak, ni IBM, ni Xerox, ni Intel, ni Nikon, ni Intel, ni Philips, ni Siemens, ni, même Sony, ni même 3M.

3M, créateur de ce post-it - on n'ose même plus mettre des guillemets - qui a changé la face de la terre, désormais toute constellée de petites languettes jaunes.



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Alors, quand un dirigeant de la France veut se faire mousser, rabattre le caquet d'un interlocu-teur étranger soulignant complaisamment les mérites de son pays, que lui reste-t-il à étaler ?
La carte à puce, bien sûr : seule création française ayant marqué de son empreinte le Canada, l'Argentine, le moyen-orient, la Chine, l'ex-URSS, l'Allemagne l'Italie, l'Espagne et les États-Unis, et peu ou prou le reste du monde (via le radiotéléphone GSM).
Et elle seule, mais oui !
Invention française - condition nécessaire mais pas suffisante - celle-ci a rapidement été en-couragée par ses autorités de "tutelle" (industrie, télécom, communauté financière), même si l'État n'a misé - tout compris - que 250 000 Francs sur ce brevet (dont il a d'ailleurs été rem-boursé depuis quinze ans !).
En moins de dix ans, l'invention de ce juif né en Égypte , a facilité la vie de nombreux français, utilisateurs occasionnels de cabines téléphoniques publiques.
Incidemment, cette concrétisation (sous Mitterrand) de l'invention née sous Pompidou a donné du travail à une industrie, alors naissante : celle de la carte, des terminaux (publiphones) et des services associés : dès 1985,  plus de 1 000 emplois sont déjà créés.
25 000 quinze ans plus tard..
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Puis, les applications enseignées par le brevet originel se sont épanouies, tandis que nos grands voisins commençaient à participer à l'aventure (RFA : milieu des années 80, Japon : quelques an-nées plus tard).


LA CARTE BANCAIRE
(Enfin) apparue au début des années 90, après 15 ans de gestation chez Philips et Bull, la Carte Bancaire à puce s'est vite imposée dans les gestes quotidiens de nos compatriotes.
En ont profité simultanément :
- les usagers (dispensés de prouver leur identité lors d'un achat fiduciaire)
- les banquiers (protégés de la fraude, de la contrefaçon, et de la plupart des abus)
- les commerçants (mis à l'abri des impayés : les paiements leur sont garantis).

Sans compter les industriels, (Schlumberger, Bull, Philips, Thomson, Motorola, Sagem, Dassault, Gemplus, etc.), qui ont choisi de prendre une part de ce marché, à la fois immense et garanti : dix milliards de Francs mi-95, en croissance de 30-40 % l'an.


Puis le remplacement progressif des pièces de monnaies dans les parcmètres, facilitant la vie urbaine au volant, suscitera l'apparition d'une industrie entièrement neuve : les horodateurs à carte à puce.


LE RADIOTELEPHONE ("PORTABLE" OU "GSM")
L'application du principe de la carte à puce au radiotéléphone donnera naissance au GSM (qui représente aujourd'hui plus du tiers de l'activité des industriels de ce secteur). Cette industrie fulgurante a changé notre paysage urbain (et une petite partie du paysage tout court), dans des conditions de sécurité et de commodités inconnues jusqu'alors.
La preuve ?
Les USA y viennent carrément, vingt cinq ans après le dépôt des brevets, en commençant par la côte Est : Washington, Baltimore, Philadelphie, New-York.
Enfin, un petit peu de France moderne sur Broadway !


TRANSPORTS PUBLICS
Les avantages de la carte à puce étant maintenant amplement démontrés :
- en termes de fraude,
- en termes de coût global (moyen de paiement plus terminaux plus systèmes),
et compte tenu de certains autres avantages propres, le secteur tout entier des transports pu-blics (bus, métro, train, avion) à l'échelle mondiale a entrepris le passage à la carte à puce.
Ceci pourrait représenter plusieurs milliards de produits dérivés de l'invention originelle, d'ici 2020, tandis qu'un avantage fonctionnel significatif serait offert à l'usager : tarifs et abonnements facilités, suivi et garantie des bagages, simplification de l'embarquement aérien.


PORTE-MONNAIE ELECTRONIQUE
Afin de réduire l'encaisse liquide des commerçants et des appareils distributeurs automatiques : boissons, confiserie, photocopies, timbres, voire essence, ce qui en fait la proie des petits mal-faiteurs, capables de fracturer un automate pour 200 Francs (ou, surtout, de braquer un com-merçant pour 2 000 Francs), la communauté financière internationale (Grande Bretagne, Allema-gne, Italie, Belgique, Pays-bas, USA, Portugal, France) a entrepris la création d'un Porte-Monnaie Électronique ("PME").
Cette carte à puce de paiement, à la différence de la carte bancaire, se caractérise par :
- le caractère universel de l'argent stocké [la carte téléphonique ou la carte de stationnement contiennent des jetons]
- l'anonymat spécifique de la carte [celle-ci n'est identifiée que par son numéro de série, et est en outre librement transmissible]
- l'immédiateté des transactions, celles-ci n'étant soumises au test d'aucun code confidentiel
- le montant faible des transactions visées (moins de 300 Francs)
- la rechargeabilité, par débit du compte bancaire (ou remise en espèces à un guichet bancaire).
Bientôt les cartes hybrides (porte-monnaie +  transport urbain) contribueront à réduire encore la circulation de monnaie liquide, et par conséquent une frange (basse) de la criminalité quotidienne.


CARTES "SANS-CONTACT"
Originellement conçue sans couplage galvanique, la carte à puce s'est contentée depuis son pre-mier âge (1983) de connexions métalliques, qui lui donnent d'ailleurs son aspect visuel particulier (au recto), tandis que les cartes à pistes magnétiques sont caractérisées par une large trace brune au verso.
Le composant-carte est ainsi homogène physiquement avec le terminal auquel il est cou-plé (métal/métal, volts/volts).
Mais l'évolution des terminaux (par exemple les cabines téléphoniques) est éloquente : originel-lement enfermée dans un tiroir rotatif (voire avalée purement et simplement par le publiphone), la carte en émerge aujourd'hui à moitié, et peut d'ailleurs être extraite à tout instant par l'usa-ger, indépendamment de la 'volonté' du terminal.
L'avenir est donc à distance, l'usager ne se dessaisissant plus de sa carte (voire l'oubliant simplement au fond de sa poche ou de son sac à main).
C'est pourquoi, la communauté industrielle mondiale s'apprête au lancement des cartes de seconde génération, sans couplage galvanique, du type "télé-alimenté" (c'est du faisceau électro-magnétique porteur de données qu'est extraite par la carte l'énergie nécessaire au fonctionnement de la puce).

Ce sont d'ailleurs les transporteurs publics qui sont les moteurs de cette évolution, et qui tirent aujourd'hui la carte vers sa nature originelle
Ici encore, ce sont des milliards de Francs (équipements de péage), qui seront investis par les opérateurs publics, ceux-ci rapportant à leur tour à la France - qui, ici aussi, est pionnière - d'importantes royalties en devises.
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GEMPLUS
Sur vingt-cinq mille emplois au total que représente l'industrie et les services de la carte à puce (dont la moitié en France), la plus brillante industrie spécialisée est implantée en France, en Allemagne, au Mexique, en Chine, tout ça dirigé depuis la Côte d'Azur.
Qu'on en juge : à lui seul, le géant français Gemplus (4 milliards de Francs, 4 000 personnes) réalise en 1998 plus de 80 % de son activité vers ou à l'étranger.
Quel autre secteur a-t-il connu l'apparition, en pleine maturité, d'un industriel majeur, passant très vite loin devant chacun de ses concurrents, conquérant en moins de dix ans plus de 40 % d'un marché mondial devenu considérable, et ayant résorbé de plusieurs milliers le nombre des chômeurs ?
Six milliards de cartes à puce sont attendues, ici-bas, pour 2005 : une par terrien, en gros.
(Noël 2000 : la trois milliardième)


(Finance)
Incidemment et sur un strict plan économique français la carte à puce a généré des royalties en quantité significative (1 milliard de Francs), dont une proportion considérable en devises fortes (DM, Yen, Dollar).
Ceci continuera pendant encore longtemps, car l'industrie française a su perfectionner l'invention originelle, et protéger ces perfectionnements par des brevets eux-mêmes générateurs d'abondantes royalties.

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Il ne s'agit pas du triste constat d'une certaine indigence française après-guerre  :
- nos contributions à la biologie vont au-delà, sans doute, de la création du valium  ;
- dans l'aéronautique, le spatial, nous tenons un rang honorable, et les fusées européennes  n'explosent finalement pas plus souvent que leurs concurrentes américaines et japonaises ;
 - c'est à nous que s'adresse l'armée américaine au moment de moderniser son système de communication terrestre (programme "R.I.T.A.") ;
 - nos fusils, nos canons, nos avions et hélicoptères de combat, nos munitions (fixes  ou mobiles), nos explosifs - sans même parler de nos chars et de nos missiles - occupent une place flatteuse sur le marché international.


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Bref : après avoir écouté patiemment le président US lui parler de Microsoft, d'Internet, de navettes spatiales ou le premier ministre japonais lui parler de circuits intégrés, de mémoires et de walkman (ou encore son homologue allemand : automobile, informatique), que peut lui répondre le dirigeant de la France ?
Serions nous le leader mondial des chenilles pour motoculteur et des pneus radiaux, exporterions nous 80% de notre production de verre plat ou d'essuie-glaces, que le présent propos serait intact et que s'imposerait encore le mutisme du Président.
Que peut riposter l'un quelconque de nos ambassadeurs ?

 






    ----------    Notes finales    ----------   
        [1]     Ce programme peut remplacer le répondeur téléphonique, et permet à l'appelant, grâce à son minitel, d'entrer en communication écrite avec l'appelé : par exemple, prendre un rendez-vous chez le médecin, en consultant la liste de ses horaires libres (elle-même stockée sur l'ordinateur chargé de la gestion centrale du cabinet médical).
        [2]     Le vocabulaire en usage dans le domaine des mémoires électroniques distingue systématiquement deux classes parmi les espaces de stockage de l'information, quelle que soit leur technologie (bandes ou disques magnétiques, semi-conducteurs, cartes ou rubans perforés, etc.) :
 - les espaces à accès séquentiel (ou encore sériel) ; le film par exemple, qu'on est bien obligé de dérouler sur la moitié de sa longueur si l'on cherche à atteindre une image qui se trouve par exemple à mi-chemin entre le début et la fin de la bobine ;
 - les espaces à accès direct (adressables, en anglais "Random-Access") ; le plan de métro par exemple, se laisse consulter instantanément, que l'on décide de pointer son regard sur Montparnasse, sur Clignancourt ou sur Les Lilas.
 Les espaces sériels sont caractérisés par un mouvement relatif de l'information et de son point d'accès, lui-même unique.
 De leur côté, les espaces adressables (multidimensionnels) offrent une égalité parfaite entre les conditions d'accès à toutes les positions de stockage, et, à ce titre, éliminent toute notion de "distance" entre positions.
       [3]     A. Koestler, Le cri d'Archimède.
        [4]     Cité par Hervé Nègre (Ddhd, Fayard, 1967).
      [5]     L'An 01 (Éditions du Square, 1972).
     [6]     Voir "L'Express à pile ou face".
        [7]     Voir plus haut et plus bas.
     [8]     Celle qui compte de Ø à 1. (Synonymes : logique, binaire, numérique.)
        [9]     Contraction de l'anglais "BInary digiT", c'est-à-dire chiffre binaire.
 Schématiquement ; un bit de valeur 1 correspond en électronique à un courant "fort", tandis qu'un bit de valeur Ø correspond à un courant "faible".  [Le chiffre zéro est symbolisé Ø, afin de permettre - indépendamment du contexte - une distinction certaine avec la lettre O]
 Un mot est constitué de plusieurs bits, par exemple 4 (pour désigner un chiffre parmi 16) ou 8 (pour désigner un caractère parmi 256).
        [10]    Dans le système binaire, la modification (ou changement, transformation, altération, inversion, etc.) d'un bit ne consiste, et ne peut consister, qu'à remplacer la valeur antérieure de ce bit par la seule et unique autre valeur disponible : 1 si la valeur antérieure était Ø, et bien entendu Ø si la valeur antérieure était 1.
                Par convention d'écriture, cependant, la notion d'effacement consiste à FORCER la valeur d'un bit - quelle que soit donc sa valeur antérieure - à Ø (logique dite "positive") ou à 1 (logique dite "négative").
[11]    Composants électroniques séparés (par opposition à intégrés).
   [12]    L'octet est un groupe de huit bits (et désigne généralement un caractère).

      [13]    Du moins quand leur contenu n'est pas figé en usine, comme dans le cas des ROM masquées.
        [14]    Read Only Memory : mémoire dont le contenu est défini à la fabrication, et donc rigoureusement inaltérable.
     [15]    Imaginée par Georges Gamow.
        [16]    Cité par A. et Ph. Meyer (Le communisme est-il soluble dans l'alcool ?,  Seuil, 1978).
  [17]    Authentique.
    [18]    Source : Jacques Reisse, cité par L'Express.
        [19]    Le saviez-vous ? (Éditions du Square, 1971.)
        [20]    (Note numérotée accidentellement.)  Merci d'avoir lu jusque-là.
[21]    Cité par Le Monde (10 février 1990).
    [22]    Le Nouvel Observateur (15 septembre 1989).
      [23]    Cité par Le Monde (15 octobre 1989).
    [24]    Exemple authentique et verbatim (France, années 80).
    [25]    Jargon informatique désignant la capacité d'un ensemble logique à fonctionner (ou à s'exécuter) dans un cadre matériel (ou logiciel) différent de celui pour lequel il avait été conçu originellement.
  [26]    Jargon (hardware = quincaillerie) désignant la partie matérielle des ordinateurs, par opposition à la partie dite logicielle : programmes, données, etc.
        [27]    "En quoi nous ne concevons aucune limite" (ROBERT).
     [28]    Cervantès rêvait à soulever le toit des maisons?
        [29]    Ni les médias, ni même nous.
    [30]    Cité de mémoire.
        [31]    Rédigé avant la libération de Mandela par De Clerk (et non retouché après).
     [32]    Balland, 1985.
  [33]    Cité par Le Monde (25 octobre 1989).
    [34]    La Tribune de l'Expansion (29 mars 1990).
       [35]    Le Monde (12 janvier 1990).
     [36]    Authentique. [Mais nouvelle erreur Pao (voir 20 & 68).]
        [37]    Le Point (22 janvier 1990).
     [38]    Le Nouvel Observateur (25 janvier 1990).
       [39]    Libération (7 novembre 1989), cité par Le Canard enchaîné.
        [40]    Alain Schifres avait attiré l'attention - dès 1986* - sur certains pittoresques phénomènes** induits par cette loi perverse.
 ______________
 (*) Ceux qui savent de quoi je parle comprendront ce que je veux dire (Robert Laffont / J.-J. Pauvert).
 (
**) " (?) la planche à voile, [qui] était déjà un saut par rapport à la planche à surf,  ne cesse de se perfectionner et je crois qu'on s'achemine lentement vers l'invention du bateau. Les progrès constants de l'U.L.M. nous permettent de présager l'invention de l'avion. Pour se protéger du monde extérieur, on a franchi un grand pas cette année par rapport au walkman, avec le caisson d'isolation sensorielle. Dès qu'on aura maîtrisé la technique de la fenêtre et du pot de géranium, la maison sera au point. "
       [41]    Cité par Le Monde (12 décembre 1989).
   [42]    Le Monde  (21 avril 1984).
      [43]    Libération (4 octobre 1984).
    [44]    Encore (J. Lacan, Puf).

[45]    Khaleej Times (octobre 1989), cité par Claude Sarraute.
[46]    Congrès de l'Audit Informatique (Cnit, décembre 1989).
        [47]    Cité par A. et Ph. Meyer (Le communisme est-il soluble dans l'alcool ?,  Seuil, 1978).
  [48]    Roger Stéphane (Ed. Quai Voltaire, 1988.) 
      [49]    Le Nouvel Observateur (14 décembre 1989).
        [50]    Cité par S. Royal (Le ras-le-bol des bébés zappeurs, Laffont, 1989).
    [51]    XXIIe Congrès du Parti communiste français (1976).
      [52]    Le Monde (26 janvier 1990).
     [53]    Télé 7 Jours (septembre 1989).
  [54]    Cité par L'Événement du jeudi (23 septembre 1989).
      [55]    Cité par L'Événement du jeudi (23 septembre 1989).
      [56]    Cité par L'Événement du jeudi (23 septembre 1989).
      [57]    Derrière chez Martin  (Gallimard, 1938).
        [58]    Cité par Télérama (17 janvier 1990).
    [59]    Le Monde (15 décembre 1989).
    [60]    Cité par Le Canard enchaîné (25 juillet 1984).
  [61]    Cité par Le Monde (6 février 1990).
     [62]    L'Humanité (27 octobre 1989).
   [63]    L'argent fou (Grasset, 1990).
   [64]    Lignes d'horizon (Fayard, 1990).
        [65]    Le Monde (18 décembre 1989).
    [66]    En verve (P. Horay, 1970).
      [67]    Libération (6 février 1985).
    [68]    Le Monde (9 décembre 1989).
        [69]    La PAO* (en anglais : DeskTop Publishing) permet de produire, par l'habile combinaison de moyens individuels d'informatique, un texte qui a l'allure générale des documents obtenus - tout au long des décennies et même des siècles précédents - par l'arrangement (fastidieux, mais combien noble) de lignes en plomb, puis en film.
Cette technique, intégrée à nos m¦urs à partir du milieu des années 80**, exige la mise en ¦uvre des ingrédients suivants :
 - un ordinateur personnel (Macintosh de préférence)
 - des «fontes» (de l'anglais font, police de caractères)
 - un soft de PAO (traitement de textes grand luxe)
 - une imprimante à laser (Apple, Canon, Hewlett-Packard, etc.).
 Si le standing du projet
*** l'exige absolument, un «flashage» (voir ce mot) permet de remplacer par la photocomposition une modeste sortie laser.
 ______________
 (
* Publication Assistée par Ordinateur
 (**) Exemple : "Pour mon Rapport annuel, je leur ai fait une PAO hyper-giga."
 (***) Après quinze mois consacrés à faire de TBA une magnifique démonstration de PAO - sur la base d'une utilisation extensive du logiciel  FullWriteProfessional**** - force est de constater les moyens traditionnels d'édition ont encore de bien beaux jours devant eux.
 ______________
 (****) Lui-même très à l'aise sur un Mac2x (8 Mo/Ram, 400 Mo/disque).

    ----------    Blocs    ----------   
Un héritier nommé Jésus-Christ.

Londres, 10/12/85 (afp). Le testament d'un vieux professeur anglais pose un problème presque insoluble à la justice des hommes.
M. Ernest Digweed, enseignant à Portsmouth (dans le Sud de l'Angleterre), a en effet légué sa modeste fortune de 30 000 livres (300 000 francs) à Jésus-Christ à condition que le Sauveur revienne sur terre d'ici à 80 ans. Prévoyant le pire, l'auteur du testament a ajouté une clause selon laquelle la somme reviendrait au Christ, augmentée de ses intérêts.
Ses héritiers terrestres, de lointains cousins, ont attaqué le testament en justice et demandé que le pécule destiné au Seigneur leur soit chrétiennement échu en partage.
Mais les exécuteurs testamentaires, d'honnêtes fonctionnaires, sont bien ennuyés : ils ne disposent d'aucun critère pour refuser d'allouer la somme à celui qui se présentera en affirmant être le fils de Dieu.






Les foot-notes
 Un de mes amis, Alain Hollande, avocat, entré comme moi dans la période où il est convenu non plus de passer des diplômes, mais de les utiliser, me disait pourtant un jour, avec évidemment la désinvolture nécessaire : "J'ai trois licences. Mais celle qui me sert le plus, c'est celle de psycho." (Faites-moi de bonne psychologie, et je vous ferai de bons contrats.)
 Genre de mot savant pour commencement, propre à déstabiliser un futur inadapté universitaire avant même d'avoir mis les pieds en fac.

 Je n'avais pas encore découvert Cavanna.

 Autres que le nôtre.
 Salman Rushdie n'avait pas encore percé.
 Et il y avait aussi l'Histoire (dont je n'avais même pas encore commencé à soupçonner l'importance), la Philosophie (terriblement suspecte) ?
 C'est un tout simple phylactère, aperçu pour la première fois je crois chez Gotlib, qui illustre avec le plus de simplicité [i.e. : économie maximale de moyens] cette situation d'impuissance mentale confinant à l'extériorité : du crâne de son personnage, Gotlib fait monter une simple bulle, dépourvue bien sûr de tout texte, et simplement habitée par quelques toiles d'araignée.

 Par exemple : chez Françoise Castro, où nous nous étions connus.

 Impossible en tous cas de revoir Annie Hall sans déguster ce prodigieux exergue avec lequel W. Allen ouvre le film :
Face à la caméra, sur fond neutre, il nous dit une vieille blaque.
Deux vieilles commentent l'ordinaire de leur maison de retraite :
 - La bouffe est vraiment épouvantable, dit l'une ;
 - Je sais, répond l'autre, et les portions sont si petites."
 Déchirement particulièrement romantique à dix-neuf ans.
 Nous avons suivi des mouvements inverses, elle s'approchant du Pc, moi me contentant de parcourir, en une dizaine d'années, le curieux chemin qui séparait alors le colossal ricanement (désormais si familier) de cette sorte d'exaspération alors vivace chez tous ceux qui se sentaient impatients d'une meilleure justice sociale.
 Celui du Plan Câble.

 Celui qui dirige aujourd'hui la RATP.
 Bouguereau, alors responsable du Journal des étudiants de Propédeutique*, dirige aujourd'hui L'Événement du Jeudi, après avoir fondé avec S. July, puis rédigé-en-chef pendant douze ans, Libération.
Didier Truchot était là aussi, qui occupe maintenant la place enviée de directeur d'Ipsos. Travaillant principalement dans les tests de pub, il a donc effectué un virage spectaculaire par rapport à ce qu'il était - et surtout à ce qu'il professait - alors.
Plus rectilignes dans leurs parcours édificateurs : Kravetz ou Péninou à travers leur carrière de jounalistes à Libération.
________________
(
*) Dont j'étais le "rédacteur en chef".
 Je ne comprenais décidément et obstinément rien* à leur logorrhée importante, mais eux-mêmes se sentaient assez en phase avec leurs ...compagnons** pour passer d'excellents moments (toute la nuit par exemple) à élaborer le texte d'une motion qui serait remise le surlendemain au délégué des étudiants nicaraguéens en visite officielle.
_____________
(
*) Je jubile évidemment de constater, un quart de siècle après, qu'ils ne disaient effectivement rien.
(**) Si nombreuses étaient les tendances, à l'intérieur d'une même fraction crypto-trotskiste, que ces différents "militants" avaient parfois les pires difficultés à déterminer, préalablement puis tout au cours de la discussion, s'ils pouvaient mutuellement se considérer comme des sortes d'alliés (à tout le moins, "allié objectif" pouvait suffire, notamment en cas de poker ou de bouffe chez Polydor par exemple).
 En un an, nous avons publié deux numéros, ce qui faisait de notre organe un véritable journal sporadique, à la manière de celui que revendiquait alors l'anarchiste-clochard Mouna-Aguigui, que nous fréquentions d'ailleurs avec assiduité.
 Ayant (quand même) lu Le zéro et l'infini, ma méfiance allait naturellement vers tous ces mots antipathiques : centralisme démocratique, dictature du prolétariat, etc. (Cf. Chapitres 12 & 13).
 De poing, ou (beaucoup plus rarement) de manche de pioche.

 A cause de mes fréquentations, rien de plus.
 Et pourtant je suis devenu un militant : toute cette volonté de diffuser, de convaincre, de faire partager qui animait les gens de l'UNEF que je côtoyais, je la possède maintenant. Je suis devenu un militant de... Apple et de tous les pas en avant que, selon moi, notre intelligence fait grâce à Jobs, Wozniak, Sculley, Gassée.
 Parler aujourd'hui des ronéos Gestetner?, de ces gros tubes avec le piston qui faisait monter l'encre visqueuse dans la machine, des préparations de stencils au normographe, évoque pour moi l'image d'un grand-père qui ressasse des souvenirs d'un autre temps. Mais aussi, quelle volonté de communiquer que celle de cette époque, qui acceptait d'envoyer des messages au prix du nettoyage de tels engins !

 Et quand est-ce qu'on mange ?

 C'était mon cas.

 Discours prononcé à l'occasion de la remise du diplôme de Docteur honoris causa de l'université de Berketon (Wyoming).
 Irrationnel, rêve ou imaginaire, tout ça c'est synonyme.
 Ou plutôt la vision que - soit dit en toute paranoïa - j'en ai, mais nous avons vu que ça revient au même.
 Ou peut-être au XVIe, ou bien au Moyen Âge (ça a dû aussi dépendre beaucoup des civilisations) ; de toute façon, la datation à un millénaire près n'a ici aucune importance.
 Voir ce mot.

 Passionnés que nous sommes par le comportement de notre prochain, nous voilà bel et bien sensibilisés à la la population si attachante des briquets jetables : leurs fascinantes affinités avec la peau (des bananes), le marc (du café), et de façon générale avec toutes les formes d'ordures ménagères.
Goûtons, au passage, le plaisir délicat (et méconnu) de dénicher dans les plus humbles observations, dans les plus misérables détails de notre paysage le plus quotidien*, les révélations pourtant les plus vertigineuses : cet achèvement triomphal, sous nos yeux, à la fin du second millénaire, de l'impossible conquête entreprise à l'époque pré-néanderthalienne. [Et l'entrée concomitante de l'humanité dans une nouvelle ère, où le feu est désormais à ce point MAITRISE - conformément au cap défini par les anciens singes il y a 900 000 ans - qu'on en élimine la semence.]
Moralité : ouvrir les yeux sur les objets et les signaux qui nous environnent, considérer tous ces indices, pénétrer les plus intimes de ces situations ou de ces mécanismes, exactement dans l'état où -  chaque jour - ils se présentent à nous.
______________
(*) Ce goût pour les objets les plus familiers (ceux que tous les hommes ont en commun) - et même pour les moins nobles d'entre ceux-ci parfaitement à son aise dans le plus trivial - n'est d'ailleurs pas fortuit de la part de l'inventeur de la Télécarte et du Piaf, de nos lieux d'échange : le bureau de tabac ! [Note de l'éditeur.]

 Ne pas perdre de vue, s'il vous plaît, que le cerveau «tourne» tout le temps (comme on dit que le moteur d'une voiture tourne).
 Voir plus loin l'exposé complet de la théorie du Bordel ambiant.

 Pour autant, bien entendu, que cette renaissance de l'univers s'accompagne de la création de suffisamment de bibelots et d'étagères.
 Et pourquoi donc la terre n'aurait-elle pas été incluse dans un ballon de verre, ou de quartz, ou de mica, ou d'or (on sait que l'or ultra5mince est transparent) ?
 Ceux qui ne croient qu'à leurs propres hallucinations sont dénommés, par ceux qui n'ont pas peur des mots, des "thomistes".
 Au bout de leurs petits bras musclés.

 Du moins au sens le plus trivial de ce mot (tout aussi pratique à sortir de son chapeau quand on en a besoin que délicat à manier surtout si un mathématicien pur et dur vous surveille). Disons, pour faire ça à la hache, qu'une série ascendante tend vers l'infini, si, aussi grand que soit un élément N de cette série, il y a toujours moyen de trouver un nombre (N+1) plus grand* que N.
_____________
(*) François Grieu, qui lit par-dessus mon épaule sous prétexte de réparer mon disque dur, estime que ma pédagogie est trompeuse : selon lui, je définis une fonction simplement croissante, sans perspective pour cette malheureuse de tendre vers l'INFINI. Mais indéfiniment croissante : elle monte, monte, monte de plus en plus lentement - en courbant l'échine pourrait-on dire - et elle est donc logarithmique. (Et non pas asymptotique, comme il viendrait spontanément à l'esprit de dire.)
[Voilà le lecteur prévenu, tandis que l'auteur espère de son côté ne pas encourir les lazzis des matheux puristes.]
 Par exemple : Vivaldi debout dans une brouette.
 Analogie : si un taxi dont le démarreur est mort (ou bien qui est construit sans démarreur) s'arrête, il ne peut plus repartir. Complètement libre, il peut aller où il veut, en théorie. Pratiquement, il ira où ses clients lui demandent d'aller, c'est-à-dire dans des endroits connus a priori (gares, etc.) et il s'y rendra le plus vite possible, donc en passant par les chemins les plus directs.
 Mais il sera quand même également assez ridicule de téléphoner à l'ensemble de ses amis et relations si d'aventure on retrouvait l'édifice écroulé.
 Cas de l'auto-chatouille.
 Les chatouilles, il faut bien le reconnaître, se pratiquent généralement avec des relations proches - donc a priori amies - plutôt qu'avec n'importe qui dans la rue.
 Ne pas confondre avec cette autre devinette (de facture beaucoup plus orthodoxe) :
 - Quelle différence entre un pigeon et un corbeau ?
 - Il n'y en a pas, car ils ont les deux pattes de la même longueur : surtout celle de gauche (et surtout le corbeau).
 Dans le meilleur des cas.
 Bof.
 Nous avons d'ailleurs déjà pris l'habitude de constater que les phénomènes qui se passent sous le cuir chevelu ne sont jamais simples.
 Comme bouteille non consignée, pile, emballages, etc.

 En vente chez les meilleurs éditeurs d'encyclopédies.
 Pour autant qu'un tel "test" puisse avoir une quelconque signification. (Mais c'est ici la méthode qui est séduisante, pas les "résultats" d'un tel examen.)
 Sobriété, rusticité, tout ce qui plairait à un décorateur anticonformiste.
 Cela a peut être l'air d'un truisme, mais seulement dans le domaine humain : il est bon de se souvenir que le cerveau obéit aux mêmes règles qu'une feuille de papier, un sémaphore, un cliché d'imprimerie ou un thermostat.
 Ça arrive de moins en moins souvent, ce genre de trucs...

 Au sens : ne pas s'y connaître, être étranger à un sujet.
 Aucun commentaire.
 On dépose une noix de produit sur le terrain à bâtir, en trois heures, une maison de cinq pièces-cuisine-salle-de-bain apparaît, il ne reste plus qu'à brancher l'eau, le gaz et l'électricité.
 Tellement commode qu'on l'exploitera à nouveau, et en détail, Chapitres 12 & 13. [Note de l'Éditeur.]
 Intéressante nature morte.

 Image tirée d'un cours de physique où, pour préciser les notions liées à l'entropie, il était expliqué que, si les pierres projetées par un volcan ne reconstituaient pas spontanément la cathédrale de Chartres, ce n'était pas que cela fût impossible en soi, mais seulement extrêmement peu probable.
 Ce n'est que par paresse intellectuelle, bien évidemment, que l'on affecte ici de croire à une sorte d'entropie mesurable (plus grande, plus petite). En fait, et heureusement pour notre intelligence de ces phénomènes, tout fonctionne un petit peu comme si.

 En outre, dans le premier cas (un seul mot), l'idée existe déjà et je le sais.

 Nouvelle : susceptible de capter deux ou plusieurs rayonnements.
 Une forme particulièrement ingrate de "créativité" consiste à aimer les idées des autres, à en comprendre la portée, la richesse, ou le potentiel : dans un des cas de figure, c'est de «venture-capitalisme» [mais oui] qu'il s'agit. Mais ça peut aussi, dans une configuration (et sans déchoir), être un simple imprésario à 10%.
 Ça me prend la tête, disait-on à la fin des années 80.
 Captée un jour comme les autres, sur le morne paysage verbal et vaguement sonore de France-Culture, dans la bouche d'un narrateur anonyme, rapportant, au sujet d'un obscur Parisien, une anecdote par ailleurs de faible intérêt.
 Idée demi-mûre : un recueil d'I. D. M., unique en son genre, a été publié au début des années 60 par le scientifique anglais I.J. Good.
Il s'agit de collecter, auprès des scientifiques et autres penseurs du monde entier, des idées à faible maturité, autrement dit qui ne sont encore qu'à l'état de pistes.
Or, pourquoi ne sont-elles encore que dans cet état "pré-existentiel" ? Tout simplement parce qu'il manque au moins un facteur permettant leur réalisation, soit l'argent, soit l'intérêt économique, soit une certaine réunion de conditions sociales, soit qu'une certaine étape du progrès (ou de l'évolution en général) ait été atteinte.
 Peut-être, au bout de la énième année de psychanalyse, ce type de stimulations pourrait-il accélérer la rencontre avec le passé et éviter des séances que j'imagine aux silences interminables.

 Ou de toute autre capitale, n'importe où dans le monde.

 Citée devant moi, verbatim, par un lucide chauffeur de taxi.
 Quinze jours me paraît bien.
 Il faut évidemment penser ici à ceux des juges qui, plus souvent qu'à leur tour, seront amenés à distribuer des détentions préventives. Ou bien encore à ceux qui, hésitant à donner entre six mois et huit mois sans sursis, finiront par choisir huit.

 Le mot est un peu faible.
 Leur modestie était d'ailleurs à l'image de ma solvabilité : 500 francs, peut-être, en tout.
 En particulier les humains de sexe masculin, et cela pour des raisons si profondes qu'elles constitueraient à elles seules un excellent sujet d'étude.
Voir cependant (plus haut et plus bas) les diverses tentatives de l'auteur en vue d'éclaircir la question de l'entropie.

 Terreur à l'idée d'au moins l'une des réactions négatives du milieu ambiant en cas de "défaillance" :
 - il mentait lorsqu'il estimait pouvoir récupérer de l'argent dans un délai très court ;
 - il ne mentait pas, alors il est trop naïf pour être encore un adulte comme vous et moi ;
 - tout simplement, c'est quelqu'un qui ne maîtrise pas (et il serait temps de commencer à en prendre conscience) ce qui sort de sa bouche.
Très dangereux.
 Prière de ne chercher aucune liaison psychanalytique ou autre entre ce propos et la carte (de crédit) à puce.

 Elle ne me faisait payer qu'en fonction de l'argent dont je disposais à l'instant (tantôt cinq francs, rarement plus de vingt...).
 J'ai fini par contourner cette difficulté quasi existentielle en créant un monde (mon entreprise) où, en définitive, j'apparaîtrais pour le moins endimanché (sinon parfaitement ridicule) s'il me prenait d'arriver un matin en costume trois-pièces.
 Il est clair pour tout le monde, n'est-ce pas, que la femme concernée par cette approche, elle, n'a déjà plus d'yeux que pour son prétendant. Ces considérations sur le caractère (ridicule ou conforme) de la démarche ne la concernent donc pas.
 "Je marchais dans une espèce de toundra, et je me suis aperçu que je m'étais trompé de chemin. J'ai alors voulu remonter en arrière, à la bifurcation, lieu de mon erreur, mais je n'ai pas pu car les herbes étaient remontées."
Je me souviens d'avoir lu ça dans un bouquin de Jean Cau, vers le début des années 60 (époque où le chroniqueur à L'Express - et surtout ancien-secrétaire-de-Sartre - était encore chouchouté par l'intelligentsia), et j'avais le souvenir précis de cette analogie particulièrement heureuse.
 Comme la plupart des post-adolescents de cet âge : relation avec l'autre sexe, apparence sociale, etc.
 Le charme désuet de cette formule, aux sonorités fernand-raynesques?

 N'ayons pas peur des mots : trié sur le volet.
 Selon le Mémento pratique du fonctionnaire, édité par la FEN, "le décès est généralement assimilé à une invalidité à 100%".
 Authentique : la notion de récidive n'existait absolument pas. L'incitation des patrons à respecter la réglementation du Travail était ainsi sans aucune portée, et les inspecteurs exerçaient (notamment sur ce point) un véritable apostolat.
 J'ai honte évidemment, aujourd'hui et toujours, d'avoir pu être encombrant à force de me vouloir importun. Mais je me dis pour ma défense que cette organisation imbécile était quand même pour beaucoup dans cette extrémité.
 Sûr que François de Closets aurait vu là une manifestation supplémentaire de la toujours plus envahissante puissance syndicale.
 Aussi classique en fait que celui observé dans les cas de vocations suscitées par la psychologie.

 Environ trois mois de mon salaire d'employé aux écritures. (Et pourtant la presse n'avait déjà pas la réputation d'être une profession lucrative, loin s'en faut.)

 On distingue déjà l'embryon d'une organisation automatisée de la rédaction, désormais propre aux grands organes d'information.
 Inutile évidemment de préciser qu'aucune héroïne de sexe féminin n'était moins belle que Romy Schneider, moins sexy que Bernadette Lafont
*, les hommes de leur côté ne pouvant rappeler que Julio Iglesias ou Sacha Distel.
___________
(*) Aujourd'hui : Sophie Marceau ( ?).
 L'emploi de l'imparfait a pour but de donner à comprendre le caractère régulier (et donc occulté par quelque puissance mystérieuse) du scandale monstrueux que Détective révélait aux Français.
 C'était évidemment, on l'aura compris, la destination finale de toute cette titraille.

 On n'enseigne pas assez ce genre de choses.

 Et si Brel, Brassens, Montand, Trenet choisissaient Serge Lama pour les représenter ?
 Comme le coucou de Jean Richepin (grâce auquel Brassens nous a donné ses superbes Oiseaux de passage).

 Vagabonds si passionnants à écouter - chacun sait cela - que visiblement encore imprégnés de quelque immense «culture» (on y met des guillemets) : connaissant la vie, décodant les gens,comprenant les choses, bref redescendus après avoir été quelque part, c'est-à-dire plus haut?
 L'établissement où, en classe de 6e, je me suis de mauvaise grâce laissé initier au latin n'était en fait qu'une annexe (tôle ondulée et Algecos) du prestigieux lycée Montaigne. Son indépendance, sous le nom de lycée Rodin, n'est contemporaine que de la décolonisation, de Dalida et des yé-yés.
[Précision à l'usage des historiens, des nostalgiques, et de tous ceux qui regimbent à cet amalgame entre la rue Auguste-Comte et la place d'Italie.]
 Très joli nouveau mot, incorporé désormais à notre vocabulaire, puisque (c'est toujours comme ça) il y avait une place à prendre.

 Vocabulaire Belle Époque pour : «être cocu».

 Maturité insuffisante pour exercer un choix, dont la suite révélera longuement la gravité cachée.
 Aussi chouette en effet que l'on pouvait être nourri-logé-blanchi, pour pas un rond, dans un appart cosy sur le square Saint-Lambert, garçonnière (pour dame) à part entière pour tous ceux qui s'y sentaient chez eux : on avait d'ailleurs pris rapidement l'habitude de s'y sentir comme invité de première classe, ce type d'invité, vous savez, qui est toujours le bienvenu même arrivant les mains vides, même sans une bouteille de quelque chose (ou plutôt quelque bon libanais rouge, afghan noir, ou cashmeere marbré à défaut d'acide anglais), même sans une copine au bras, et finissant toujours par se servir de tout (tout), sur place et à discrétion.
 Pas facile, apparemment, de cataloguer comme «bons» ou «intelligents» les journaux de toute nature (magazines, chaînes de radio et tv), tellement irréductible semble être leur diversité.
 o Cavanna - encore lui  - est quand même parvenu à isoler un critère infaillible : l'horoscope*. [Si les "«bons» journaux ne s'en déduisent certes pas du premier coup d'¦il, ce test démasque impitoyablement les autres.]
 o Je propose de mon côté de surveiller la rubrique Sondages / Études d'opinion. Si les résultats d'une enquête sont présentés avec deux décimales, conclure sans appel. [Mais une décimale reste quand même très suspecte.]
 o Enfin, pour pousser plus avant ce type d'auto-discipline, il ne m'apparaîtrait pas insensé que les médias séquentiels (radio/tv) adoptent un code de conduite consistant à placer le sport systématiquement en queue de bulletin, et en tous cas jamais avant la vie publique.
 ______________
 (
*) Résultats du 'Tapis vert' tous les matins dans L'Huma : ça n'y ressemble pas un peu ?
 Dix ans avant Le Point (d'ailleurs fondé, au sortir de L'Express, par Claude Imbert et Jacques Duquesne).

 C'est-à-dire à peu près les vingt-quatre heures de la journée, trente jours par mois.
 Une vingtaine d'années avant la généralisation de la télécarte, ce qui est bien suffisant pour s'amuser à l'idée d'une certaine prédestination?

 Article annoncé, et illustré, en couverture.
 «Face-texte», «face-édito», ou encore «face-sommaire», dont on devine :
- la tarification avantageuse,
- les inconvénients pour la lecture,
- et par conséquent les douloureux arbitrages indispensables chaque semaine, ainsi que les volontés les plus impérieuses de la direction (à ne pas confondre avec le rédacteur en chef) : celles qui modifient - par adjonction, suppression ou promotion - l'«ours» du journal, autrement dit la liste nominative de ses collaborateurs.
 Justifiée par le caractère ostensiblement apparent de tous les composants électroniques.
 Dominant en nombre depuis toujours à L'Express.
 Acronyme bien facile à décoder, que Claudine Maugendre (depuis passée à Actuel) composa à titre de contribution personnelle.
 Permettant de zapper furieusement entre «Cognacq-Jay» et la «2e chaîne».
 Lui-même encore si peu parmi nous qu'un néant lexical pur et simple occupe encore sa future place.

 Comme on ne disait pas encore (même à L'Express).
 Gurgand écrivit plusieurs livres, dont un sur Les chemins de Compostelle. Il avait emprunté les anciens itinéraires que suivaient les pèlerins pour aller à Saint-Jacques-de-Compostelle, en compagnie de Pierre Barret, avec qui il écrivit plusieurs autres ouvrages sur des sujets tout aussi originaux.
Barret fut, entre autres, président d'Europe n°1, mais plus facile à conserver sera sans doute le souvenir de ces exploits, aussi spectaculaires que gratuits (traverser la Méditerranée en ULM, escalader l'Himalaya à moto), qu'il accomplissait discrètement, et sans y mêler d'une quelconque façon ses responsabilités principales.
Barret et Gurgand sont morts en 1988, à quelques semaines d'intervalle - leur santé a fini par les trahir -, à l'aube d'une cinquantaine éclatante, type Redford (vous voyez le genre ?).
 Ici, comme en de nombreux autres domaines, l'équivalent français le plus proche (réécriture, rerédaction) est tout simplement ignoré dans la pratique, c'est-à-dire dans la vraie vie.
 Un monstrueux condensateur de plusieurs dizaines de milliers de microfarads, fonctionnant très à côté de sa plage de fonctionnement (ce qui participait en grande partie à l'authentique effet d'aléa que je me flattais d'avoir conquis, ex nihilo et pour de bon).

 Blocage lexical typique : s'agissant de cet appareil qui NE SERT A RIEN, il est clair que servir est d'emblée disqualifié pour caractériser cet état de... néant fonctionnel. Et pourtant, un équivalent positif tel que appareil inutile ne décrirait que très improprement l'objet ; c'est pourquoi, contre l'évidence (et en général bien lourdement), nos langues se sont débrouillées pour intégrer de possibles modules annulateurs (ici : ne......à rien) ; conjugués avec un terme principal habituellement chargé de caractériser une présence expresse, ils rendent finalement compte, le moins mal, de ces situations marginales, certes, mais bien révélatrices pourtant du malaise permanent dans notre système de représentation verbale, pour tout ce qui touche aux évocations de l'inexistant. (Voir Ch. 13 : Représentations.)

 Si toutes choses dans la vie sont susceptibles de recevoir une explication, ce geste de la part de Gurgand doit, au moins, signifier que je (lui) inspirais confiance. Ou que j'avais l'air d'un gars honnête
*. Que déduire d'autre ?
__________
(
*) Frappant de constater ce qu'une _expression_ apparemment aussi positive (avoir l'air honnête) peut parfois trimbaler, mine de rien, comme connotations parfaitement méprisantes.
N'est-ce pas que, si l'on entend quelqu'un dire cela d'un de ses amis, il vaut mieux ne pas aller le lui répéter ?
 Peut-être trois?
 Ne pas confondre fonction et destination sociale.
 Cette dénomination ingénieuse, mais plutôt austère et finalement assez... ennuyeuse, ne prit pas racine.

 Idem pour Philippe Starck : il ne crée que des bêtises pour nouveaux riches, mais si l'on se donne la peine de l'écouter parler, on découvre au authentique et passionnant personnage. Vraiment un gars intéressant.

 Ministre de l'Éducation, ambassadeur des États-Unis, Henri Salvador, etc.
 France-Nouvelle (9 octobre 1968) : "Le débat qui s'instaure avec ce film n'avait pas mal commencé. Hélas ! il fut coupé au bout de cinq minutes à peine pour laisser la place à une autre séquence filmée, sur un étrange gar-çon qui proclame que les études ne le concernent plus et présenta des «gadgets» très surréalistes. Mais ces gadgets supposaient des connaissances trop étendues en électronique pour que l'on crût vraiment au curriculum vitae que leur auteur exposa complaisamment. Il s'avoua d'ailleurs arriviste et il est probable que, SI LA PAROLE AVAIT ÉTÉ DONNÉE AUX JEUNES APRÈS CETTE SÉQUENCE INUTILE, LES CRITIQUES EUSSENT ÉTÉ SÉVÈRES."
C'est Vrai qu'on ne rigole pas avec ces choses-là : objets qui ne servent à rien ? Parasitisme social !
Bref on ne s'aime pas, le Pc et moi, et je peux même ajouter : on ne s'est jamais aimés.

 Mais aussi les communistes en général, et même le communisme tout court. Relisant (novembre 1989) ces observations notées six mois plus tôt, je me rends compte évidemment de leur incroyable vitesse d'obsolescence.
 Il serait en réalité plus précis de parler du "milieu" Pc.
 Combien de leurs militants se seront peu à peu sentis largués en voyant Le Parti défendre bec et ongles le droit pour les rupins de voyager en Concorde, ou encore les plus aberrants excès d'une politique énergétique - fût-elle de droite, fût-elle social-démocrate - pourvu qu'elle soit suffisamment nucléaire.
 Salut Coluche !
 Par exemple : expérience, expérimental, test, essai, épreuve, théorie, contre-théorie, recherche, laboratoire, effet, résultat, preuve, etc.
 Je compris plus tard que j'aurais pu demander beaucoup plus. Mon statut dans le scénario - ainsi que le découvris plus tard - était celui d'un "acteur-qui-avait-tourné-pour-la-télévision" et pour lequel, par conséquent, une somme nettement plus importante avait été prévue...
 Le comique d'une telle situation n'avait pas échappé à Pagnol : cinquante ans auparavant, il brossait ainsi la rencontre de Topaze et Castel-Bénac :
TOPAZE
{instituteur, qui vient de perdre son travail}
[Si je tiens beaucoup] "à rester dans l'enseignement ? Mon dieu, oui [?]".

CASTEL-BENAC
{élu municipal, corrompu jusqu'à l'os}
Pourquoi ?
TOPAZE
Parce que c'est une profession très considérée, peu fatigante, et assez lucrative.
CASTEL-BENAC
{qui verse chaque mois à ses complices une somme correspondant au salaire annuel d'un enseignant}
Assez lucrative. Fort bien.

Avec le recul, j'ai l'impression d'avoir trouvé moi aussi très lucratifs ces 5 000 francs.
 Y compris celles vendues à Gurgand, Barouh, puis à quelques autres promoteurs de l'Art Aléatoire.

 Pendant les interruptions de tournage, quand je ne me promenais pas dans cet appartement, je jouais de la guitare, assis sur un lit. Léa Massari, qui jouait la femme de Piccoli, s'amusait de mon ignorance guitaristique, et passait parfois de longs quarts d'heure assise à côté de moi, tentant laborieusement de me faire entrer en mémoire les infernales suites d'accords (9es, 11es, 6es+9 ou 6+7) caractérisant l'accompagnement brésilien, sa marotte. Ainsi échangions-nous, rue Marbeuf, de ces harmonies, aussi moelleuses que l'édredon (et encore, c'était elle qui m'apprenait), en tout bien tout honneur : ah ! le monde fascinant du ShowBiz.
 Il est très facile de constater que pour les mêmes raisons (facilité de décodage par le spectateur), le cinéma ne peut jamais (jamais jamais) représenter une scène en décors pluvieux autrement qu'avec de véritables déluges de flotte.

 A la question que lui posait un exégète :
- Vous vous êtes inspiré de Bergman, puisque vous le remerciez, en exergue, de vous avoir fourni quelques éléments pour la réalisation de ce film ?
Woody Allen fit cette audacieuse réponse :
- Non, non, je ne m'en suis pas inspiré. Je l'ai entièrement copié.
Il évitait ainsi d'utiliser un procédé tout à fait habituel dans le monde de la production intellectuelle et artistique : lorsqu'on s'est inspiré, dans d'importantes proportions, d'¦uvres appartenant à d'autres créateurs, et qu'on s'est contenté de les reproduire sans véritable démarquage, on peut à très bon compte se dédouaner du reproche qui vous en serait éventuellement fait. Il suffit pour cela d'une simple ligne en petits ou moyens caractères dans le générique (ou au dos de la pochette de disque).

 Il n'y a en effet que deux instants qui caractérisent la mort : le dernier instant, et l'instant. Il n'y a pas d'après.

 Un qui n'avait pas dû comprendre, en tout cas, même pas le principe, c'est l'Américain, vous savez un petit à lunettes, un comique, il joue de la clarinette aussi : c'est lui qui a dit :  "L'éternité c'est long, surtout vers la fin."
 En informatique, en mathématiques (mais aussi au poker !) sont affectés du statut de jokers des «êtres» réputés sans réalité, mais dont une représentation formelle est néanmoins (parfois) nécessaire.

 Transport du texte brut, observation de son affinage, interrogation sur telle ellipse, tel euphémisme, telle construction impersonnelle, et bien sûr évaluation systématique des si troublantes corrections d'auteur.
 Trésors d'indignation, de scandale, de ridicule (entre autres?).
 
Par opposition à celle des militants, des cellules, des clubs, des groupes et des groupuscules, dont le point commun est bien sûr de n'être pas (ou pas encore)  responsables.
 Mais sans ce côté Almanach tellement désolant, qui colle aux pages de ces recueils, florilèges et autres produits papetiers, genre Réalités dépassant la Fiction.

 Peut-être bien, mais ça évoque aussi, furieusement, son vieux garçon perclus de tics, quelque chose comme M. Dutilleul (le Passe-Muraille de M. Aymé) et sa collection de timbres.
Pour tout dire, ça ne fait pas Rambo. Ni même Robin des Bois. On ne peut pas non plus s'empêcher de penser qu'avec le temps ça ne s'arrangera sûrement pas.
 Avant d'entrer à L'Express, Claude Imbert exerçait le métier (vraiment très différent) de Rédacteur en chef de l'Agence France-Presse.
 Il y en avait un.
[On se souvient que c'est le navrant Peyrefitte qui avait étrenné la fonction. Sachant qu'il faut vraiment être prêt à accepter n'importe quoi (et être connu comme tel) pour accepter ainsi, tout humaniste qu'on soit, un portefeuille de l'Information, fin XXe siècle, en Occident, je ne risque pas gros à rétro-pronostiquer (?) que, si Peyrefitte ne s'y était pas collé, une espèce de Michel Droit, peut-être bien ??]
 Dont le cahier des charges n'a visiblement jamais prévu la moindre forme de dérision (même bénigne), d'humour ou de simple distanciation. Tant mieux (ou tant pis ?) pour Brétecher, Wolinski et Reiser (Observateur), Faizant et Frémond (Point), Cabu (Canard), Siné (EDJ).
 Ce genre d'échec à l'hilarité me frustre beaucoup. Rien ne me tire de meilleure jubilation que lorsque je sens, chez celui qui a bien voulu prêter attention à ma trouvaille de l'instant, ce réflexe de panique (dont la résultante consiste généralement à rechercher fébrilement un mouchoir) caractérisé par un besoin urgent de se tamponner les yeux ou la bouche.
Ma perversion la plus sérieuse sur ce registre consiste d'ailleurs à stocker les perles dans mes poches, de façon à pouvoir les produire à table.
J'admets jouer gros, mais je bénéficie en cas de succès d'une prime à l'hilarité, d'ordre 3 environ :
1. Il va sans dire que j'accompagne mon auditeur pendant que lui-même prend connaissance de la perle. Je ris, bien sûr, mais je ris aussi d'aise, par anticipation de l'imminente hilarité commune.
2. Dès amorçage du rire attendu chez mon initié, je me livre aussitôt à l'activité (pourtant méprisable) consistant à lui expliquer, tout en riant moi-même très fort, pourquoi il rit.
3. L'échec dans la recherche du mouchoir salvateur étant généralement sans appel, une troisième source de satisfaction apparaît dès lors, elle-même modulée dans de fortes proportions selon les circonstances du repas pris en commun (cocktail, restaurant chic, etc.), avec bien évidemment mention particulière pour les repas d'affaires, compte tenu de la diligence avec laquelle le convive parvient à escamoter les multiples particules expulsées autour de lui, notamment chez les autres convives.
[Gratification spéciale pour cette figure, très classique mais difficile à bien réussir : garder le contrôle de la perle, et attendre, pour mettre en évidence le temps fort du gag, que le convive soit en train de boire, en phase de déglutition. Toutefois, ici plus qu'ailleurs, il convient de conserver un minimum de tact : un degré suffisant de familiarité mutuelle est indispensable à la bonne fin de cette figure, en raison de l'inévitable confusion occasionnée chez le convive, et aussi d'une certaine douleur dont celui-ci ressentira encore l'effet dans ses sinus pendant un ou deux quarts d'heures (maximum).]
 Plus tard référencée sous le nom d'offensive du Têt*, et abondamment commentée dans tous les bons traités de pacification.
______________
(*) Un des derniers chefs-d'¦uvre signés par le maréchal Giap, bien connu des stratèges français.
 C'est Delfeil de Ton que j'ai fait profiter* il y a quelques années, d'une polémique exemplaire intervenue entre la CGT et la Préfecture de police de Paris sur le sujet brûlant du nombre de manifestants ayant participé à un défilé.
La Préfecture argumentait, pour justifier le chiffre avancé par ses services
**, que les moyens dont elle disposait pour évaluer les nombres de manifestants avaient été renforcés par le recrutement récent de cinq spécialistes du comptage des manifestants.
Profession typiquement post industrielle, que j'avais immédiatement incorporée à la liste des petits métiers, si peu connus, et qui pourtant font le charme de cette fin de millénaire.
__________
(
*) Nos destinées s'étant finalement séparées, Imbert et moi.
(
**) Traditionnellement cinq fois inférieur à celui revendiqué par les organisateurs, quel que soit le régime, et quel que soit l'objet de la manifestation.
 Une rubrique de ce type était à l'époque extrêmement originale. Il n'y en avait aucune autre, à ma connaissance, dans la presse française (sauf celle que tenait, une fois par semaine, dans Le Figaro, un obscur journaliste du nom de «Bernard Pivot»).
 Tous les autres n'étaient que le résultat de malentendus.
 
Qu'on m'autorise à insister, ici, sur l'authenticité de ces deux questions.
 Mon impression est toujours - et jusqu'à maintenant - que les chiffres ronds ne font pas sérieux.
 
Vous aviez deviné le montant ?
 Mes collègues à l'E.P.P. se nommaient Alain de Benoist (théoricien de cette «Nouvelle droite» qui créa quelque émotion à la fin des années 70), Jean-Claude Valla et Alain Lefebvre (fondateurs au début des années 80 de National Hebdo). Sans oublier Christian Blachas, extrême-centriste et surtout fondateur - avec Lefebvre - de Stratégies, et animateur (encore aujourd'hui) d'émissions TV sur la publité et les publicitaires.

 Si ces techniques prennent la suite de celles connues il y a une quinzaine d'années, il est étonnant de constater qu'un grand vide apparaît (entre 1975 et 1985) quand on essaie de dresser l'historique de ces méthodes de "gestion du matériel humain". Ça doit être intéressant à comprendre, quelque part, quoi?
 Défense de tourner autour du pot : collaborateurs = cadres.

 C'est comme ça. Je ne dis pas non plus scenarii, imprésarii, ni rien de ce genre.
 
Exemple inventé pour les besoins de ce paragraphe.
 
Mais il faudrait penser à mettre dans le plat autre chose que du maïs.
 Qui, avec la cuisine, constitue la source privilégiée (et peut-être bien unique) des exemples propres à illustrer le processus créatif.
 SAMU, agonie, etc. (Cf. "Les choses de la vie".)
 Après réduction puis suppression de l'automobile elle-même, on peut ainsi réinventer (au choix) : métro, bus, sprint.
 Le caractère quasi incantatoire de cette formule évoque irrésistiblement le "petit nom" donné au premier de tous les tableurs (Visicalc) vers la fin des années 70: WHAT IF ??
Et qu'est-ce précisément qu'un tableur*, sinon un simulateur, c'est-à-dire un saut dans l'imaginaire ?
______________
(*) En anglais spreadsheet (qui donnera - dès qu'au milieu des années 80, on aura commencé à en abuser - ce que Jean-Louis Gassée appelle les spreadsheet follies).
 Gébé  illustre ce climat si particulier qui était alors dans l'air, avec l'une de ses idées les plus diaboliques("La vie de groupe" dans L'An 01) : celle de Paul Lundi, Georges Mardi, John Mercredi. Une petite page 21 x 27, pas plus.
 Il se mit donc à dormir systématiquement pendant ses heures de présence, d'abord sur son bureau, puis dans une armoire qu'il avait spécialement aménagée à cet effet en l'équipant (à ses frais) d'un confortable plaid.
Restait le problème de ses insomnies. Il les utilisait pour faire du tourisme dans cette grande ville de douze mille habitants sise vers la rue de Bellechasse.
Il avait ainsi découvert, entre autres, le quartier de la prostitution, situé au dernier étage de l'immeuble de la Caisse, particulièrement actif pendant l'heure du déjeuner, avec ses tarifs quasi réglementés.
De la même façon, il avait identifié (c'était en 1970) un service chargé de verser des aides aux veuves d'anciens combattants de la guerre de 1870... Ce service était bien sûr composé de trois personnes : un chef, un sous-chef et une auxiliaire, qui, consciencieusement, remplissaient chaque mois des états. Au fil des années, bien sûr, ces états avaient progressivement assimilé la disparition progressive des infortunées veuves et ne portaient désormais plus que la mention néant. Puis les totaux nuls étaient scrupuleusement reportés mois après mois, en les ajoutant. Jamais l'institution qui avait mis en place cette cellule de travail un siècle plus tôt n'avait prévu de mettre en place un processus chargé de la supprimer quand elle n'aurait plus de raison d'être.
 Un microphone fixé au plafond, approximativement au centre de chaque pièce (bureau, atelier, salles de travail), orienté vers le sol, et relié par une câblerie en fil orangé au poste de surveillance. On aura déjà compris que c'était le dirlo lui-même qui surveillait ce poste et que l'écoute téléphonique était encore plus simple : un vulgaire commutateur, commodément disposé sur son bureau-mirador, qui lui permettait de sélectionner le poste à écouter. (Inconvénient : il ne pouvait espionner qu'un collaborateur à la fois.)
 Mon système de références s'est affiné depuis.

 Je n'appris que plus tard que je m'étais mépris sur la fonction réelle de ces stages, qui n'avaient pas en réalité pour but, comme je le croyais, de fabriquer, grâce à la montée de l'angoisse, une énergie destinée à faire trouver de nouvelles idées. J'étais persuadé que cette tension créait une énergie propice à l'invention alors qu'il ne s'agissait tout prosaïquement que d'éponger le 1% patronal destiné à la Formation continue en proposant à des prescripteurs de stages, telle cette éminente déléguée métallurgiste du CNPF participant à notre séminaire, des cycles dont ils allaient se souvenir au moment de leurs commandes de stage...
 Et dans les meilleurs cas : comme des bêtes.
 Pour en avoir connu plusieurs, je maintiens les guillemets à ces psychologues-là.

 Début 1990 , la pub d'une marque de bière comprend :
 - un vitrail coloré ;
 - un texte ("Abbaye de Leffe, l'infini d'un peu plus près")*.
______________
(
*)L'infini ! Une bière !
 Il y a quelques années, Que Choisir ? (un de mes nombreux magazines préférés), avait fait un test comparatif sur une dizaine de shampoings aux ¦ufs (autrement dit, dont l'étiquette et/ou la publicité faisait expressément référence à la présence d'¦ufs dans la composition).
Or, l'analyse chimique n'avait révélé pour deux d'entre ces shampoings que des traces d'¦uf *, et même, pour l'une des marques testées, une absence intégrale d'¦uf, y compris sous forme de traces. Cela signifiait donc bien que le marketing de cette marque avait fonctionné efficacement, en identifiant l'_expression_ verbale "aux ¦ufs" comme vue favorablement par le public. Il suffisait donc d'imprimer cette _expression_, sans nécessité expresse d'avoir à honorer dans les faits cette pétition.
___________
(*) En jargon chimique, «traces» signifie : présence, mais en quantité insuffisante pour être mesurable (synonyme : absence).
 De ces techniques serait née une des campagnes publicitaires les plus mémorables de l'après-guerre. A la suite d'une de ces études, commandée par la BNP (laquelle n'a rien de particulier à vendre, semblable qu'elle est à toutes les banques, mais doit pourtant faire de la publicité, donc inventer des messages), on aurait tiré l'idée que La Banque est associée à un personnage sans sexe défini. L'idée de ce gringalet, compromis entre l'absence de virilité et l'absence de féminité, qui s'adressait au client potentiel pour lui dire, incidemment : "Votre argent m'intéresse..." venait de là.
Le texte n'ayant en définitive pour rôle que d'accrocher le lecteur (et, subsidiairement, permettre la mémorisation), le véritable n¦ud du message était donc ce personnage, en effet complètement asexué, qui respectait le statut assigné en toute inconscience, selon les "études", par le citoyen moyen à La Banque.
Le succès, paraît-il, fut total. [C'est-à-dire que la BNP fut contente.]

 Où je venais pourtant de battre largement tous mes records de stabilité professionnelle (près de trois années).
 
Somme de toute la matière textuelle.

 Ainsi que d'autres sonorités moins heureuses.
 A la différence de pseudo-stages où les publicitaires exploitent la naïveté des participants, je rémunérais, moi, mes groupistes.
 Les idées me passionnent, beaucoup plus que les gens.

 Avec de petits aspects pas francs, qui me titillaient aussi un peu le système moral.
 
Pas inventé ici.
 
Mais ici encore, tout comme mes dettes de période UNEF, de véritables pipis d'enfant même à cette nouvelle échelle : 2 000  francs ici, 500 francs là, et aucune dette à la Sécu puisque je m'étais rapidement supprimé le salaire (2 000 francs mensuels) que je m'étais voté lors de la création.

 Ces différents conditionnels attestent simplement le fait que je ne me suis jamais, de près ou de loin, attaqué à la moindre maquette de ce "procédé".
 Autre ami d'enfance, deuxième du nom.
 
Évitons de nous attarder sur mon honneur flétri de "créateur d'idées".

 Au mieux : j'étais un amateur de "sciences" (au sens : éprouvettes, oscilloscopes, cadrans multicolores, etc.).
 
Où l'on retrouve le fameux principe d'incompétence prôné dans les méthodes de créativité, comme le lecteur attentif l'aura tout de suite remarqué.
 En tout état de cause, elle n'a pas débouché, ce qui tendrait quand même à confirmer la validité de cette règle.

 Par toutes méthodes : lecture de journaux scientifiques et électroniques, expériences, autopsie de matériels tombés entre mes mains, etc.
 Dont, s'il avait vécu après moi, Pascal se serait peut-être inspiré. [Mais la question se pose-t-elle vraiment ?]
 
Précision susceptible de nuancer ma performance : la machine n'était capable de traiter que des nombres de DEUX chiffres.
 Surtout, sensation encore inconnue de maîtrise de l'invisible et de l'énorme : au rythme du millionième de seconde, la calculatrice exécutait plusieurs dizaines de millions de cycles successifs avant de donner le résultat de ses divisions.
[Je n'avais pas pu éviter, quand même, de lui donner quelques petits chromosomes de cette affinité avec le hasard si étonnante à cultiver et surtout si amusante à voir se manifester : le résultat des divisions n'était bon qu'une fois sur quatre ou cinq essais, et parfaitement aléatoire le reste du temps. Il fallait donc faire une dizaine de tentatives pour être sûr de disposer du résultat présumé exact, c'est-à-dire revenu plusieurs fois ; par ailleurs, le résultat des multiplications était systématiquement trop grand d'UNE unité. Il suffisait de le savoir.
J'ai encore cette machine, je l'entretiens jalousement, et elle fonctionne encore exactement de cette manière. Elle consomme malheureusement autant d'électricité que mon sèche-linge.
 Paranoïa : aussi indissociable de l'inventeur que la naïveté.
 
A condition d'accepter un fort (et flatteur) degré d'approximation.
 Je n'avais découvert qu'en 1970 le charme pur de l'électronique digitale dans laquelle j'avais immédiatement reniflé des perspectives terriblement excitantes, et surtout illimitées, et faisant en quelque sorte l'impasse, compte tenu de l'immensité du domaine, sur ces "mémoires" dont parlaient pourtant abondamment la presse spécialisée. Celles-ci m'apparaissaient (à tort, comme la suite le démontrera) comme relevant de l'informatique, c'est-à-dire de la gestion des compagnies d'assurances, banques et autres caisses de Sécu ; j'avais donc laissé passer avec indifférence l'annonce (en 1971) de la commercialisation par Intel? des premières mémoires à haute intégration (dites "1103").
 Le gain est encore plus spectaculaire avec les composants utilisés aujourd'hui (4 millions de bits), qui nécessiteraient théoriquement 4 096 fils, et qu'on commande en pratique avec 22 fils seulement, grâce à l'encodage/décodage des adresses.
 Ainsi que la "mise en sommeil" et le "rafraîchissement", et toutes ces hédonistes notions (que, de l'extérieur, on ne soupçonne pas les puces de partager avec nous autres humains).
 Car c'en est un, et un vrai :
- sensibilité, grâce aux organes d'entrée, à des événements ou à des données extérieurs (et en tout cas variables) ;
- mise en relation avec un ensemble de consignes (fixes ou programmées) ;
- fourniture des données résultantes aux organes de sortie.
En français normal : processus de décision.

 Aussi grande et épaisse qu'un kilo de sucre (mais moitié moins lourde), en raison précisément de ces composants prétendus discrets. Mais aucun de ces détails n'avait de réelle importance : s'agissant d'un dispositif logique, seul son impeccable comportement dans les situations d'affrontement (tentatives d'accès à des mots protégés par leur statut) était destiné à être constaté. Et il le fut.
 ... qui rôde encore aux alentours de mon bureau, avec sa mémoire proéminente (un circuit intégré) et son intelligence effectivement hypertrophiée (vingt-neuf circuits intégrés) qui en contrôle l'accès.
 Voir Chapitre 12 : Mémoire, imaginaire.
 
Voir Les choses de la vie.
 
Ou alors, que les psychologues me l'enseignent.

 Exceptions : tous les mécanismes à apprentissage. Exemple : 6 x 7 = 43 (erreur obstinée). Après assimilation du résultat correct 42, le 43 disparaît peu à peu, puis définitivement.
 Chez les humains seulement (les ordinateurs sont,  à ce jour, épargnés).
 Plus précisément : acquisition de la première licence de mes brevets par un industriel, aux termes d'un contrat hâtivement considéré (par moi-même et ceux qui m'entouraient) comme une véritable consécration, prélude à un lancement en fanfare.
 Propriété industrielle (technique des brevets, marques, modèles, etc.).
 La bonne énergie est celle qui permet le mieux de contraindre un système vers un niveau entropique inférieur. Chez l'inventeur, son rôle serait (selon moi) de faire la chasse aux multiples objections, inconvénients, et impossibilités rédhibitoires de toute sorte, qui guettent l'idée dès sa sortie du trou pour la tuer déjà à ce stade, si possible (l'idée n'étant donc encore qu'à l'état de rêve) ; ou tout au moins, si elle ne s'est pas écroulée après ce premier assaut, lui fournir de quoi renoncer définitivement à la tentation de nouvelles échappées vers la vraie vie.
 Plus simples, moins difficiles à industrialiser, mieux adaptées à une exploitation internationale, etc.
 L'expérience m'a en effet appris que plus certains maîtres à penser* planent haut, plus il y a de bénéfice à venir grignoter autour de leurs restes : des mégots ou des déchets ayant été traités par eux conservant bien souvent encore un peu de ces étincelles qu'ils ont fréquentées. En les considérant de bonne façon, on peut parvenir à sentir un peu de relativité, un pouième de quatrième dimension, et toutes sortes d'autres expériences, à classer dans la catégorie Physique amusante.
____________________
(
*) Je ne parle évidemment ici que des sciences exactes ; pour les autres, mes idées sont moins arrêtées (et puis aussi, je ne voudrais pas me fâcher avec trop de gens).
 Le futur s'impose ici absolument.
 C'est-à-dire bien avant l'informatique, entre autres.
 
Aigus et graves extrêmes susceptibles d'être transmis et reçus sans perte d'information, via un canal donné.
 
Chanteuse égyptienne, particulièrement célèbre dans l'ensemble du monde arabe méditerranéen, disparue à la fin des années 70. Son système vocal parvenait à émettre la fréquence record de 14 kHz

 Exemple scandaleusement restrictif.
 C'est-à-dire : "susceptibles de donner lieu à des opérations dans un quelconque champ phénoménal", selon la définition de A. Moles.
 Jusqu'alors indépendantes, ou considérées comme telles.
 
Avec quel arbitre ?
 C'est-à-dire de façon telle qu'après le dernier mot (LOI) soit immédiatement lu le premier mot (SOIENT).
 Ce n'est qu'une coïncidence : l'algorithme de Shannon peut parfaitement produire des mots strictement identiques à l'un des mots de la source. Seul compte le flux ininterrompu de la production.
 Il aurait pu avoir été imaginé par les Grecs ou les Égyptiens.
 
Et même parfois, toutes bêtes : CYCLAMEL, par exemple, ne résultait que de la substitution d'un L à un N.

 Maladivement sédentaire, comme voilà moi, c'est en effet plutôt dans ce sens, et non dans l'autre, que les rencontres finissaient par s'organiser, à l'initiative évidemment de mes amis les plus attentionnés.
 Pire épreuve encore, m'a-t-on rapporté plus tard, que ces projections de diapositives chez oncles ou voisins retour de Côte-d'Ivoire.
 De victime à victime (?).
 
Genre de Trivial Pursuit avant l'heure?
 Nostalgique, n'est-ce pas, de constater la désuétude en laquelle tombent, tout doucement mais à coup sûr, certaines expressions, pourtant issues il y a longtemps de quelque audace linguistique. (C'est violon d'Ingres qui est ici visé.)
 Fonctionnant sous le contrôle d'un dispositif logique fixe.
 L'électronicien le plus brillant que j'aie jamais rencontré de ce côté-ci du méridien de Greenwich.
 Ma découverte de la programmation date de 1975 : une calculatrice Hewlett-Packard HP 55 "programmable" qui possédait 54 "pas de programme". J'en avais tiré une petite invention qui était une fonction mathématique récursive, - non sans lien avec le Radoteur, puisqu'elle consistait, une fois lancée, à fabriquer un chiffre à chaque fois différent et typiquement "aléatoire". La destination de ce premier programme (car c'en était un) exclusivement en direction du hasard rappelait confusément la machine à tirer à pile ou face d'une autre époque.

 Pas seulement dans le Radotage, mais (oui, oui) en général.

 Rarement plus de deux dans la pratique.
 
Les prénoms masculins ne présentent aucun intérêt.
 
L'ordinateur est décidément bien seul au monde, pouvant travailler ainsi sans renâcler, jour et nuit, sans bruit, protestation ni dépense d'énergie...
 De moi seul, et par expérience évidemment.
 
[Ouf ! Sauvés ! L'avenir de l'Homme n'est pas en question, rien de tout cela n'est encore pour longtemps à la portée des radoteurs les plus futuristes, même les radoteurs atomiques, même ceux à laser.]

 Pas les insultes.
 
Travail de bénédictin maniaque.
 
Prévert évidemment ignoré ici.
 Le Radoteur musical a d'ailleurs surmonté l'un de ses plus grossiers défauts, puisque j'ai réussi à lui faire produire un jour, non plus des suites de signes mais directement des sons, c'est-à-dire de la musique temps réel.
 Dans le cas le plus défavorable : le prix d'une disquette, soit 20 francs.
 
Le mien est plus gros, etc.
 
Avec ses goûts éclectiques.

 L'illustration qui saute aux yeux est évidemment celle des séries américaines envahissant depuis un tiers de siècle les télévisions du monde entier.
 La non-reproductibilité des biens fondamentaux nous est essentielle : pourquoi l'or reste-t-il, depuis deux ou trois mille ans, la base des échanges, sinon parce qu'il n'est pas reproductible et que les alchimistes ont toujours échoué dans leurs tentatives d'en faire le résultat de leurs transmutations (plomb, ou autre matériau vil), et par conséquent de le reproduire ?

 Adaptation exécrable de l'intraduisible anglais designer.
 Le passage progressif d'un type de production à un autre se solde pour l'instant par des disparitions d'emplois, puisque, pour prendre un exemple simple, les emplois supprimés dans la sidérurgie ne se retrouvent pas quantitativement dans ceux que nécessitent la production assistée par ordinateur, la télévision par câble, etc.
 Très schématiquement.
 
 Impuretés là aussi.
 
Selon la formule au moyen de laquelle G. Marchais a, pour de bon, contribué à l'enrichissement de la langue française. Il y avait une case vide ? Il l'a prise !
 Encore un de ces mots violemment rajeunissants.

 L'on se sert ici, enfin, d'un dictionnaire en n'utilisant que les définitions (donc le sens).
 
Attention ! En deux ou trois de ces élévations, c'est le dictionnaire tout entier qui sera englobé.
 
Désordre et ennui peuvent être surmontés, selon moi, par l'invention.

 Ce ne serait pas tellement plus choquant que les OPA.
 De plus en plus fort : les champs de référérence peuvent eux-mêmes être pondérés, voire surpondérés !
 Jargon informatique pour reproduire (au sens de : fonctionner à la façon de -).
 
Et mes manies personnelles.

 Et authentique.
 
Reconnaissable entre tous.
 C'est-à-dire celui qui, tout seul, justifie à mes yeux les 10 (ou 100, ou 1 000) heures consacrées à l'exploration de cette "idée".
 Mon ultime ambition est de parvenir à faire radoter la machine sur des scénarios : résumer des films (ou bien des romans, ou autres histoires) en une phrase, afin de pouvoir les soumettre à une variante perfectionnée du Radoteur. Outre les habituelles phrases dépourvues de sens ou de forme, sortiraient alors de cette bécane des trames inédites, autrement dit, des arguments pour films, romans, feuilletons, fictions de toute nature. [Et, pourquoi pas, faits divers.]
 On connaît le principe de cette machine à imprimer universelle, qui fonctionnerait un peu comme un compteur kilométrique de voiture, avec une centaine de rouleaux, chacun pourvu de quarante faces, pour pouvoir imprimer les 26 lettres de l'alphabet, les dix chiffres et quatre signes de ponctuation. Elle commencerait par imprimer une ligne de cent A puis le dernier rouleau avancerait d'un cran et imprimerait, seul, un B, puis un C... A la fin de sa révolution, il entraînerait l'avant-dernier rouleau qui imprimerait un B à son tour.? [On devine qu'une telle machine pourrait imprimer tous les messages de cent signes possibles et - merci Coluche - inimaginables. Donc elle donnerait la formule du vaccin contre le sida, la date du début du monde, la vérité sur l'au-delà, et tant d'autres choses dont resterait simplement à faire le tri.?]

 Long fleuve tranquille peut-être, mais ici se situe quand même le tout premier aiguillage : entre le hasard (dis-traction) et la détermination (malveillance), c'est entre les mains de ce premier tuteur que notre héros sortira (peut-être) de ses rails.
 Ne jamais reculer devant les questions ultimes.
 
Mark Twain a lui aussi connu ces affres : "Nous étions deux frères jumeaux, dans deux berceaux jumeaux, et personne n'était capable de nous reconnaître, même pas notre mère. Et puis un jour, l'un de nous deux est mort. Et l'on n'a jamais su lequel. Et je ne sais pas davantage lequel est vivant, si c'est moi ou lui."

 Redoutable effet pervers du brassage social.
 
On sent ici le souffle de toute la marine danoise, tel qu'exprimé par la dramaturgie britannique.

 Je crois bien que ce mot (et cette tradition) sont en train de sortir de notre paysage.
 
Un peu tout comme les citations inventées qui permettent d'asseoir l'autorité de son propre discours sur la célébrité d'autrui. [Mais ici, c'est sa banalité qui est mise en valeur.]
 Où ces publicités - crasseuses s'il en fut - fleurissent toujours.
 
Jamais pourtant je n'ai monté un seul canular à base de petite annonce.

 Trouvée (on s'en doute) dans Libé.
 Preuve que le vote à bulletin secret procède d'une pratique plus avancée de la démocratie (que le vote traditionnel à main levée) : ces unanimités dérisoires, à l'Est (ou en France au Pc), qui incarnent jusqu'à l'autre extrémité comment peut fonctionner la terreur d'être repéré en votant selon son jugement et non pas selon un système en action, indiscret par nature.
 Ayant pourtant - disciple fidèle de Cavanna mon Maître - les jeux de mots en horreur, je ne suis pas parvenu à contourner celui-ci.
 Voir Chapitre 13 : Souvenir d'un fantasme collectif.
 
A rapprocher (Chapitre 9) des bouleversantes conséquences de notre opacité cérébrale.
[Sûrement nécessaire de revenir un jour sur ce (très profond) parallèle.]
 Voir Chapitre 12 : Belle Époque : retour sur une transition.
 Ch. Pasqua plus précisément, dont on sent que chaque minute de sa vie politique est tout entière consacrée à la recherche d'une plus grande rigueur (habité qu'il semble être par le souci de perfectionner sans cesse la démocratie française).
 Une bretelle, une bande, une disquette, un fichier «masqué» sur le disque-système, une EEPROM (ou encore une RAM subtilement non volatile) : on n'a que l'embarras du choix ; et les experts techniques éventuellement dépêchés par les tenants du vote manuel n'y verront - j'en prends le pari - que du feu.
 Voilà à quoi sert le futur antérieur : à parler de la Genèse depuis au-delà de la fin des temps.
 
Pour moi qui [je le sens] ne vivrai pas vieux, disons : 300 millisecondes. Le temps par exemple de dire "Allô ?".
 Né en 1913, et rapidement en charge d'aider aux travaux du foyer, mon père a en effet été familier de la charrette pendant toute son enfance.
 Se limiter aux seules époques antérieures, sinon le problème devient inabordable.
 
En juin 1985, les responsables iraniens organisent une démonstration populaire destinée à faire approuver la guerre contre l'Irak, au nom du Prophète et de la République islamique. Plusieurs millions de personnes (dont beaucoup de femmes accompagnées de leurs enfants) y participeront, scandant "Dieu est le plus grand, guerre, guerre, jusqu'à la victoire".
Rencontrer l'adhésion des femmes jusqu'au point de leur faire envoyer au feu, le c¦ur serein, leurs enfants : seules les guerres saintes en sont capables.
 Fort opportunément, Cavanna nous rappelle que "les chiens athées ne croient pas à l'existence de l'homme".
 Celui-là même dont Jean-Louis Gassée, dirigeant vedette d'Apple, et qui n'a pas sa langue dans sa poche, aime à citer en exemple la parfaite compréhension du système des médias :"Sachant admirablement se coucher quand il le faut sur le sol pour baiser la terre mexicaine, souligne Gassée avec ce cynisme élégant dont je ne l'ai jamais vu se départir, mais toujours bien droit dans l'axe des caméras."

 Se voulant condescendantes et restant simplement déplacées.
 Aucune provocation "machiste" dans cette formulation* : tant qu'on ne m'aura pas enseigné un mot** désignant à la fois les petites filles, les jeunes filles, les demoiselles, les femmes et les vieilles dames, je me sentirai autorisé à employer l'équivalent français de l'anglais female qui, lui, remplit parfaitement cette fonction.
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(
*) Dont il faut admettre la sonorité quasi injurieuse en langue française.
(
**) Et non une périphrase lourdingue et endimanchée type : personnes du sexe féminin.
 Faire du bruit en mangeant, penser que les huîtres (ou la cervelle, ou la moelle, ou l'andouillette) sont une chose répugnante, trouver que les rouquins (et/ou les Noirs) ont une drôle d'odeur, décrire avec précision la consistance et la couleur de nos selles, etc.
 Télérama*, 13 novembre 1985.
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(
*) Ils ont beau nous énerver souvent, tous ces chrétiens de gauche, c'est quand même eux les meilleurs (et en tous cas les plus honnêtes).
 Période qui séparait officiellement Adam, Eve et leur côte de notre époque.
 
Rappel sur la façon dont la bibliothèque d'Alexandrie a été incendiée :
     Amr Ibn el As, en 645, interroge le Calife sur le sort qu'il doit réserver à ces livres dont on fait (déjà) tout un plat. Réponse, non ambiguë, du commandeur des Croyants : "S'ils sont conformes au Coran, ils sont inutiles ; s'ils sont contraires au Coran, ils sont pernicieux."

 Quant au point des relations entre l'au-delà, nous-mêmes et nos enfants, celui-ci me paraît très bien délimité au terme du dialogue suivant :
- Écoute, dit la maman à sa petite fille, si tu es sage, tu iras au ciel, mais si tu n'es pas sage, tu iras en enfer !
Et qu'est-ce que je dois faire pour aller au cirque ?
 En Histoire, Waterloo se dit : 1815. En sciences nat, petit doigt se dit : métacarpe (ou mététarse, selon l'extrémité dont on parle).
 Je me revois un jour dans un train de banlieue, revenant du lycée, lisant du Balzac, auteur caractéristique entre tous du devoir de culture qui règne dans les classes de seconde ou de première. Je lisais bien sûr le moins passionnant entre tous de tous ses romans (au titre presque provocateur : Le lys dans la vallée), et j'arrivai à ces mots : "parmi les herbes folles, les reflets de couleur diaprée"?
Ce mot me fit sursauter : il me montrait de manière immédiate et indubitable ce qu'était la littérature, le scolaire? Ce mot, je ne l'emploierais jamais, je ne le verrais sans doute même plus ; mais il fallait décidément que j'apprenne ce joker idéal pour une dictée ou une explication de textes.
[Il y avait bien sûr dans le petit Classique Larousse, ma référence obligée, une note qui expliquait le sens précis de ce mot, tel que je devais le retenir.]

 Un des rares personnages à bénéficier du titre de Apple Fellow (compagnon de route, bon copain de la maison Apple).
 Palo Alto Research Center, unité de recherche plus ou moins "fondamentale*" créée au début des années 70 par Rank-Xerox, dans ces alentours de San Francisco (près de l'université de Stanford, où travailla Einstein) qu'une prise de conscience ultérieure regroupera en Silicon Valley**, et que desservent des routes aux noms magiques : Coyotte Hill Road, Deer Creek Road, etc. [On est en plein Lucky Luke.]
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(
*) En tout cas, non liée à des objectifs directement commercialisables.
(**) Vallée du silicium et non du "silicone" (ce dernier terme emprunté plus au vocabulaire de la chirurgie esthétique, en particulier au sous-problème du raffermissement mammaire), alors que silicium désigne le matériau de base de toute l'électronique.
 De même, l'utilisation par Arafat lors d'un voyage à Paris d'un mot-choc, le mot caduc (en français dans le texte) appliqué à la charte de l'OLP permet-elle de créer chez beaucoup de gens une secousse, par exemple chez cet épicier de la rue des Rosiers interviewé le soir même à la télévision qui se demandait ce qu'il faut entendre par caducité chez Y. Arafat? Que signifie en effet caduc, tel qu'employé par Arafat : promis à la chute (un arbre à feuilles caduques), qui doit bientôt tomber, qui est déjà tombé (un accord caduc) ? Toute l'habileté diplomatique réside dans la polysémie du terme, qui malgré tout fait une grosse impression, puisque chacun l'entend un peu comme il veut (ou comme il le redoute).
La communication, c'est donc bien ce qui dit Kay : la mise en commun d'une intersection d'analogies.

 Périphrase alambiquée pour ne pas employer "mot".
 Mais il existe peut-être des langues ou des cultures logées à d'autres enseignes.
 Gébé peut-être, mais également : Saussure, Wittgenstein, Lévi-Strauss, Foucault, etc. (Note de l'éditeur.)
 Piège classique, à l'intersection de la linguistique et de l'ornithologie : qu'est-ce qui est orange, dangereux, qui vole et qui fait cui-cui ?
 Il n'y avait pas que Beauvoir, Vidal-Naquet, et autres habituels signataires.
 Selon le réviseur qui, chez Belfond, a gâché sa jeunesse à corriger le manuscrit de TBA, Barthes aurait - avant moi - épuisé ce sujet en dissertant sur la "R16".
 Pour être tout à fait honnêtes, reconnaissons que les Britanniques nous battent à plate couture dans la création de régionalisations postales aussi absconses que lourdes à trimbaler : non seulement ils ont renoncé aux noms de leurs comtés (pourtant si amusants : tous les écoliers français rient encore chaque année en découvrant l'existence du Sussex), mais ils les ont remplacés par des combinaisons de chiffres, en y ajoutant pas mal de lettres, mais pas les bonnes!
 On peut concevoir que des parents, souhaitant pour leurs enfants que ceux-ci embrassent la carrière d'installateur de piscines, cherchent à savoir dans quelle région française se situe l'École - agréée par l'État - où l'on dispense l'enseignement adéquat. Un guide d'orientation professionnelle nous renseigne avec une extrême précision. Au lieu de la région, il nous indique carrément l'adresse : 88765 Bains-les-Bains*. Où est-ce, le 88 ?
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(
*) Exemple sans aucun intérêt s'il n'était pas authentique.
 Plaque minéralogique : en voilà un de ces mots à l'étymologie obscure, certainement intransmissible en tout cas vers les siècles suivants.
 Ce qui n'était pourtant pas bien dur, l'histoire (à elle seule) de nos Arts, de nos Sciences et de nos Armes regorgeant de noms, tous plus définitifs les uns que les autres (DURas 34-12, GODard 77-50), sans même recourir aux DREyfus, DUTourd, BORgia, TURenge, etc.  [Même les cartes à puce ont à souffrir de cete excédent de rationalité française.]
 Utilisation publicitaire de ce double code par une boutique de produits photo/vidéo (n° de téléphone : 742 88 73)
"Need photo, movie, films? Go to Picture-Products or dial  P I C T U R E !"
[Vu à New York ]
 Petit clin d'¦il sympa : le R serait-il là pour Renault ?
 
Et heureusement : si le mot TGV avait été utilisé au début du siècle (comme il aurait fort bien pu l'être), qu'aurions nous dû trouver...?
 Un cas particulier, et aggravé, de formulation autodénominative nous est fourni par cette lancinante _expression_, qui revient depuis une vingtaine d'annnées sous la plume de nos reporters et commentateurs : petite phrase. De quoi s'agit-il? Eh bien, ce sont justement des phrases (mais oui), et généralement pas très longues, voire courtes, auxquelles les journalistes qui les cueillent s'efforcent de donner un retentissement (quitte à y réussir).
En tout cas, que celui qui a pensé le premier à appeler ces citations des «petites phrases» fasse encore des efforts : des pans entiers du paysage lexical français restent à enrichir.
 Ou alors, très maladroitement, en fabriquant des produits de mauvaise qualité, que les implacables lois de la concurrence économique, libérale et bienfaisante, condamneront inéluctablement à se faire évincer par les marques qui - tôt ou tard - apparaîtront pour occuper la place disponible.
 A Semyon Bychkov, après sa nomination à la tête de l'Orchestre de Paris (en remplacement de D. Barenboïm), au sujet de ses relations avec les firmes discographiques..
 La preuve : "Chacun sait que Karajan, le jour de sa mort, avait rencontré à Salzbourg Norio Ohga, président de Sony. [?] L'héritage de Karajan sera distribué par Sony."
 L'initiative de son lancement ne se situant donc (incidemment) qu'à la seule portée des géants de la productions audiovisuelle.
 Sachant [rappel] que bit signifie chiffre binaire, que byte désigne un groupe de huit bits, et que, d'une façon générale, les évocations transatlantiques sont unanimement considérées comme les plus favorables.

 Autres exemples* de titres amenés à un nom (ou prénom) : Bajazet, Britannicus, Phèdre, Gigi, Andromaque, Hernani, Dom Juan, Le père Goriot, Hamlet, Muriel, Héloïse, Thérèse Desqueyroux, Thérèse Raquin, Roméo et Juliette, Marius, César, Angèle, Topaze, Jean de Florette, Cyrano de Bergerac, M. Verdoux, Lacombe Lucien, Les Thibault, Les Natchez, Les Rougon-Macquart, Les frères Karamazov, Oliver Twist, Tom Sawyer, etc., etc.
Leurs auteurs sont coupables. La preuve ? Une quelconque différence se sentirait-elle si le film avait pour titre "Léon Goriot, prêtre", le bouquin "Thérèse Bovary", "Madame Raquin", "Thérèse Karamazov", "Tom Twist", ou la pièce "Roméo et Fanny" ?
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(
*) Vraiment faciles à trouver.
 Pour Lorenzaccio*.
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(*) Vous aviez deviné ?
 Ce Michel Droit qui, au lieu de s'en rester à Tarascon - comme aurait exigé un légitime souci de se faire oublier - retourne des années plus tard, muni d'un fusil, sur ces lieux où il ridiculisa quand même un petit peu la France; pour y blesser cette fois, d'une autre maladresse mais en une seule cartouche, l'un de ces amateurs* qui retrouvait en son imprudente compagnie l'authenticité de la chasse au Grand Fauve.
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(
*) Lequel n'aurait d'ailleurs pas survécu aux interventions maladroites du chirurgien.
 Mais aussi Boby Lapointe (L'ami Zantrop).
 Jean-François Revel en ricanait déjà il y a vingt ans.
 Ce qui est frappant, en consultant la liste des dirigeants du club de droite "Perspectives et Réalités", c'est moins le fait d'y trouver Giscard d'Estaing, Hervé de Charette, Michel d'Ornano, mais plutôt de s'apercevoir brusquement que ces particules, il n'en existe aucune à gauche.

 Voir Chapitre 4 : Intermède linguistique & réactionnaire.
 Malgré l'antériorité indéniable* de la spécialité informatique (analyse) consistant à préparer le travail des collègues programmeurs, avant que ceux-ci ne donnent à leur tour du travail à ceux qui poussent les wagonnets : perfos, vérifs**, etc.
Et en s'efforçant surtout d'oublier la pénible activité*** des laboratoires spécialisés en urines, frottis, selles et crachats.
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(*) Non seulement très ancienne (plus de trente ans), mais surtout extrêmement bruyante dans le concert quotidien des offres d'emploi.
(**) Vocabulaire lui-même emprunté à la «grande» informatique, aujourd'hui presque entièrement occultée par l'autre (micro-informatique, informatique individuelle ou personnelle, bref les Apple et les pécés).
(***) Et en tout cas la plus ancienne (peut-être bien cent ans).
 Trouvé (en même temps que régulation analytique - clinique analytique - discours analytique - institution analy-tique - occulter toute dimension analytique - universitaires non analysés - les moins paroissiens des analystes) sous la plume d'une psychanalyste, Maud Mannoni, commentant il y a quelques années la mort du célèbre Lacan.
 Circonstances cumulatives.
 Les écologistes français ont souffert, fin 89, en apprenant  - autre cas d'école - que leur tête de liste aux élections européennes :
 - s'était affublé, sur ses bulletins de vote, du titre d'"ingénieur-écologue" ;
 - était néanmoins pardonné par le Conseil d'État (sa ronflante autoqualification, qui ne correspondait certes à "aucun titre ou diplôme légalement délivré", n'ayant pas exercé, aux yeux des magistrats suprêmes, d'influence "de nature à altérer les résultats du scrutin").
Pauvre tentative ainsi couronnée d'un triple effet :
 - autoridiculisation sévère (frappant traditionnellement ceux qui voudraient bien être un autre, et qui s'y essaient) ;
 - réprimande humiliante de la part des grands ;
 - perte sèche et brutale d'un crédit laborieusement conquis (auprès d'une opinion exigeante) en plusieurs années de patience.
Et révélation publique, bien sûr, d'un trait de personnalité qu'il eût bien mieux valu garder caché.
 Un bénéfice indirect mais non négligeable de cette bénigne fraude doit être celui que fournit le spectacle de l'adjudant (s'efforçant - comme on l'imagine - de prendre l'air compatissant exigé par de telles circonstances).
 Un vieux de la vieille (puisqu'il avait lui-même fréquenté le père de la psychanalyse dans ses ¦uvres), Binswanger, reconnu spécialiste sinon de ces choses, du moins de ces milieux, rappelait volontiers, avec une franchise qu'il croyait convaincante, le désabusement de Freud lui-même à ce sujet ("J'ai toujours pensé que se jetteraient tout d'abord sur ma doctrine les cochons et les spéculateurs") ; de bien belles appréhensions en vérité, comme on aimerait à en rencontrer plus souvent, mais dont il est tellement dommage que nous ne puissions mesurer la portée scientifique, étant donné le caractère principalement oral, et tardif, de tels pressentiments*.
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(*) On ne dit pas (je crois) post-sentiment ?
 Je paierais pour voir à l'¦uvre les gens qui font ce travail. Le pouvoir leur appartient en effet de juger souverainement qu'à un moment de l'action les distances se sont raccourcies entre les personnages qui, se vouvoyant jusqu'à présent, basculent subitement dans le tu en une transition jugée suffisante par ces adaptateurs.
Un film de H. Hawks ("The Road to Glory"*) comprend par exemple une scène où une infirmière repousse pendant de longues minutes les avances (verbales et vouvoyantes) d'un opiniâtre officier; celui-ci ayant enfin l'heureuse inspiration de mettre dans son jeu une sérénade pianistique ("Rêve d'amour" de Liszt), l'infirmière entre peu à peu en fusion, et les sous-titres - accompagnant l'estocade finale que lui porte verbalement l'officier - commencent inopinément à conjuguer la seconde personne du singulier.
______________
(*) Rien à voir avec le prodigieux Paths of Glory de S. Kubrick.
 (
Les Anglais, moins.)
 Autre sujet de stupeur, gracieusement fourni par les adaptateurs cinématographiques* : les titres français. Exemple : "Code of Silence", devenant une fois francisé Sale temps pour un flic. Ou bien (pour cinéphiles confirmés, exclusivement**) : To have and have not.                       
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(
*) Que ne tyrannise visiblement aucune obligation de fidélité.
(
**) Hawks + Bogart + Bacall au générique. Imparable.


 Les enfants adorent le déguisement, et il ne faut sans doute pas (ou pas trop fort) les dissuader de brouiller ainsi les cartes, de changer les règles du jeu.
 Faire un canular au téléphone, par écrit, à la radio (Francis Blanche) ou à la télévision (Candid Camera ou "caméra cachée").
 Règle abondamment piétinée, cependant, à l'occasion de chaque guerre, conflit, escarmouche ou incident. C'est quand même trop tentant.
 Sachant par exemple qu'à aucun moment du conflit l'intégrité territoriale des États-Unis n'avait été menacée ; mais "modérée*", par ailleurs, au regard de certains autres théâtres d'opérations (Allemagne, URSS) particulièrement meurtriers.
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(*) Misère d'un vocabulaire bien pauvre en nuances en face de la fatale lumière des chiffres : Japon + USA = 1 500 000 morts, Allemagne + URSS = 15 000 000 morts**.
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(
**) Il est utile de savoir que les hauts dignitaires des armées contemporaines, animés d'un permanent souci de productivité, s'expriment quotidiennement en mégamorts, soit ici : 1,5 MM et 15 MM.
 Un trompette doit en même temps jouer la sonnerie "Au parlementaire".
 
L'autre combattant doit accuser réception du message en agitant son propre drapeau blanc.
 Comment s'initier à ce sujet passionnant (mais que l'on croit ingrat en raison de son appartenance à une Histoire maintenant? ancienne) ? Faites comme moi : allez voir Paths of Glory, chef-d'¦uvre de Stanley Kubrick et Kirk Douglas (1957). Beaucoup de gens, morts avant 1975, n'ont pas pu voir ce film : pendant près de vingt ans, il avait en effet été interdit. À juste titre d'ailleurs : il faut être je crois bâti de curieuse façon pour ne pas avoir pris conscience, après avoir vu ces Sentiers de la gloire, de certaines choses plus embêtantes que d'autres au sujet de la guerre et de ceux qui la font.

 Humour.
 Notion passe-partout qui jouissait dans les années 70 du même succès que multimédias dix ans plus tard.
 
Prononcer Debreuil . [C'est comme ça.]
 Résumé brutal : un prince proche de Giscard se retrouve inexplicablement privé de la protection policière que justifiaient jusque-là (outre son rang dans la famille politique au pouvoir) ses dettes - parmi lesquelles un restaurant - ses fréquentations et sa pratique des affaires. La chance n'est pas avec lui, car il trépasse bientôt sous les balles d'un exécuteur. Sa disparition ne consterne pas ses amis politiques.
 Comme quoi, on a beau être princes, ça n'empêche pas certaines nostalgies palermitaines.

 Aux effets préoccupants dans le domaine si délicat du LOGICIEL. (Voir Chapitre 6 : La copie.)
 
A ceci près que son procédé fournit du muscadet.
 
Laissons de côté ici, et pour la clarté du débat, les ordinateurs, les chimpanzés et autres Martiens.
 Entre autres imperceptibles nuances.
 
Quels sont ses équivalents stricts dans d'autres langues que le français ?
 Comment, dans 2001, Dave réagit-il face à l'indépendance désormais dangereuse de Hal ? Par le mutisme, par l'herméticité complète de son système communicant.
[Par l'o-pa-ci-té.]
 Sincérité ? Drôle de mot.
 J'ai, nous avons, aussi des certitudes qui se révèlent être fausses. Les plus troublants de ces phénomènes sont les faux souvenirs. A qui n'est-il pas arrivé d'être persuadé d'avoir vécu une scène précise, d'avoir fait une rencontre dans certaines conditions, dont le caractère irréfutable est lié dans notre mémoire à certains détails infimes qui donnent l'épaisseur du vrai, pour s'apercevoir que l'ensemble de ce souvenir a en fin de compte été bâti fallacieusement par le cerveau seul ?
 Quand la nuit tu te trouves sous un arbre et qu'il en tombe des pommes, il s'agit vraisemblablement d'un pommier.
 Pas seulement dans la vie de tous les jours, mais bien dans l'organisation sociale tout entière : justice, d'une part, et d'autre part toutes démarches ou configurations supposant le recours (contradictoire) à des références d'information, de connaissance,ou de jugement.
 Pour une fois : pêche aux exemples dans la culture chic.
 
Ni invocation suspecte de principes personnels, éthiques ou spirituels.
 Une ou cinquante bouteilles, sa voiture, sa maison, sa femme, trente ans de son salaire, sauter de la tour Eiffel, manger son chapeau, etc.
 La célèbre parabole dite du trou de la serrure (à travers laquelle Toto a longuement observé les ébats de ses parents, avant de grommeler intérieurement "Et dire que si je me fourre un doigt dans le nez, ils me retournent une taloche") nous fournit de précieux enseignements, aussi bien sur les rapports étroits qu'entretiennent les enfants avec l'imaginaire qu'avec une certaine façon de projeter des cochonneries dans la tête des autres*, sans en avoir soi-même prononcé une seule.
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(*) N'est-ce pas, lecteur ?
 Qu'on se rappelle l'exemple de Vatel soucieux de retrouver un certain sens de la sincérité, et qui va (bêtement) jusqu'au bout...
 Ceux qui voient partout de la prévarication, des pots-de-vin, des trafics d'influence payants :
"F. de Closets [ou Joël de Rosnay , ou C. Dechavanne, ou J.C. Bourret, ou Dan Rather], il a dû toucher telle somme pour dire ci et ça."
Une vision vraiment naïve (1/3 de bon sens, 1/3 de Canard, 1/3 d'Huma-Dimanche) de la façon dont vont les choses, mais qui présente le formidable avantage de rendre tout explicable* (et donc de ne jamais rien laisser dans une ombre quelconque.
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(
*) "Don't think twice, it's all right", chantait Bob Dylan.
 Traditionnellement utile à justifier les pires vilenies.
 
Cf. Ch.apitre 13 "Brûler ses vaisseaux".
 Au contraire la lecture du Canard Enchaîné fournit à ses lecteurs des éléments de certitude, qui reposent sur une tradition de soixante-quinze années sans bidonnage. Trois quarts de siècle, c'est vraiment long, mais il faut ce qu'il faut.
 Respectivement : bière (ou whisky ou café), parfum (ou eau de toilette), cigarettes (ou after-shave), banque (ou compagnie aérienne, d'assurances).

 Et cela bien avant l'invention de Georges Marchais* (que Marx n'avait quand même pas prévue**).
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(*) A propos de qui l'ingénieux Bruno Frappat notait un jour (commentant certains succès «populaires» de l'extrême droite) : "Jean-Marie Le Pen devrait prendre garde à ne pas connaître un jour le même degré de ringardise où patauge désormais son précurseur et maître : Georges Marchais (dont on s'aperçoit toujours, mais le lendemain - et donc avec une certaine déception - qu'il était passé la veille à la télévision et qu'on n'y avait pas pris garde)."
(**) Pas plus la nativité de Marchais que l'apparition d'un certain nombre d'autres trucs, ce dont il faut espérer que l'Histoire lui tiendra rigueur.
 .        Dont on pourrait sans abuser dire qu'elle est à la presse ce que la musique militaire est à la musique.
 
A l'abri de ce que les marxistes appelaient savamment (et en tous cas sans le moindre humour*) les "libertés formelles".
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(
*) L'humour, ce n'est pas leur truc**.
(**) Existe-t-il des droits d'auteur pour les blagues politiques ? demandait-on avant Gorbatchev. (Cela dépend de la qualité de l'histoire et cela varie entre trois ans et la perpétuité.)
 En France et en Italie (de loin les plus affectés par ce zèle internationaliste), le Parti communiste était en quelque sorte un sur-ensemble des mouvements pacifistes locaux.
 Pourtant d'excellente qualité si - un quart de siècle ans après Che Guevara - ils en sont encore à prendre leur information dans L'Huma.
 Juste un peu, un tout petit peu, à peine (à peine), histoire de bien le situer.
[Et, après tout, s'interroger, cela ne vaut-il pas mieux que de marcher au pas ?]
 Préserve-toi des racistes, Mandela! Et que le Ciel? etc., etc.

 Voir, à ce sujet, les jérémiades permanentes de La 5, au sujet de la mauvaise réception de ses programmes dans telle et telle région française, et l'effort d'adaptation du matériel récepteur (antenne + téléviseur) suggéré aux téléspectateurs frustrés.

 Si on gagne aussi sur le medium, alors on a perdu : c'est simplement que l'appareil se met à jouer plus fort.
 
Contemporains : à partir de Bartok.
 Il est vrai que, à part Bach (dont il faut encore extraire l'intégralité des Cantates et Motets, ainsi que des sonates en duo et trio) et quelques rares plages de Django Reinhardt, je suis plutôt à ranger parmi les mélophobes que chez les mélomanes.

 Peut-être pas parmi les plus sains.
 Telles que : lien constitué d'anneaux métalliques, étendue montagneuse, réaction [atomique] auto-entretenue, installation musicale d'intérieur, etc.
 Évident, n'est-ce pas (à moins de n'être vraiment jamais sorti de son trou), que, pour épater en société, il vaut mieux avoir un dîner chez Jack Lang (ou à la rigueur chez Léotard) qu'être à tu et à toi avec le ministre de la Sécurité sociale, des Travaux publics, ou de la Prévention des Risques Naturels et Surnaturels Majeurs

 A qui nos institutions doivent un de leurs plus modernes perfectionnements : l'Anticipation Législative.
 
Dont on est maintenant fondé à se demander ce que diable il aurait pu inventer d'autre pour faciliter le boulot de cette droite qui s'apprêtait à lui succéder dès le printemps revenu. (Unanimité sur ce point des sondeurs et de la classe politique tout entière, depuis juillet 1981.)
 Les mêmes sondages & commentaires, qui donnaient depuis cinq ans la droite gagnate aux législatives, ne laissent pas Chirac espérer une chance aux présidentielles (face à Mitterand).
 Graves péripéties, on le voit, et parfaitement justiciables en tous cas de la diabolique invention de Bon et Burnier (Cf. Que le meilleur perde).
 Où se désignent en dernier ressort, chez nous en France, les patrons (et depuis deux ans : les propriétaires) des différentes chaînes.
 Même si celles-ci ne sont pas très significatives (comme la suite le démontrera).
 
Quelle goinfrerie dans cette façon de lâcher la pub, comme d'autres lâcheraient les chiens? Non ?
 
Un pont de M point point point, des maisons de M point point point.
Même en négligeant cette respectueuse ponctuation, la charge est particulièrement faible : à l'évidence, Le Canard Enchaîné n'en voudrait pas dans ses colonnes, car bien trop cucu. (Les points de suspension n'en jouent pour autant pas moins leur rôle, et ramènent à eux seuls la prétendue insolence au strict niveau de la taquinerie.)

 Tel fantaisiste ou telle journaliste de grand renom, changeant de chaîne* contre le versement d'un salaire mensuel équivalent à trois (ou six) années de SMIC.
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(*) Une tradition déjà solidement établie veut que ces permutations restent circonscrites entre la Une et la Cinq (dérogation éventuellement envisageable pour la Deux). Travaillant par exemple à la Une, on ne dit pas comme ça, avec un mouvement de menton : "Je signe demain matin avec M6 !" (ou alors c'est très louche). De même, les stars de Canal+ ou de FR3 doivent-elles éviter de faire allusion à des contacts officieux qui seraient en cours d'amorçage avec une autre chaîne (peu importe laquelle).
 Mon tout étant obligatoirement "un grand professionnel" de la télévision.
 Équivalent à un excellent début de fonds de commerce.
 
Les résultats sportifs sont hors concours.
 Surtout quand le journal n'est pas fait de papier imprimé, et qu'autrement dit, on est bel et bien obligé d'entendre dans sa totalité, c'est-à-dire depuis la première syllabe du message jusqu'à la dernière, sans compter les deux jingles et même l'odieuse proclamation prétentiarde du sponsor*. La plus assommante pour ceux qui la reçoivent, donc, mais aussi la plus humiliante pour celui qui la présente. Et qui, avant de la présenter, a sans doute passé les longues heures de sa journée à la rédiger, la vérifier, la mettre en forme, la compléter enfin avec le saint du jour, partie noble s'il en fut de ce consternant parcours : trouver le mot, le sourire, le petit geste qui, avec une originalité du meilleur aloi (mais surtout avec le minimum de risques), interpellera toutes les Ursule de France, toutes les Odette, tous les Adolphe.
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(*) "UAP? Numéro 1 oblige" : quel poète, quel artiste parviendrait-il à chanter l'inconcevable fatuité d'une telle proposition, que celle-ci soit exprimée par une compagnie d'assurances ou par tout autre plouc.
 Celui même dont la représentation se joue alors que nous sommes tous devant notre télé, en train de cocooner comme des bêtes.

 Ni de les garnir, encore et plus, de plumes, de strass et de paillettes, comme ce vieil humaniste* de Berlusconi nous a si bien appris à faire depuis 1986.
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*) Encore tout auréolé de l'estime que lui porte notre Président (et traitant d'ailleurs, à ce titre, directement avec Lui).
 Ou de tout autre programme obtenant le même score, quelle que soit la qualité de l'audience.

 Profil traditionnellement bien vu des sociologues, pas seulement dans une perspective commerciale.
 
Pour la liste complète de leurs qualités, voir : Bernard Cathelat (?uvres complètes, Havas éditeur).
 Traditionnellement bien délicate à appréhender*, cette catégorie est celle des téléspectateurs qui doutent, qui hésitent, qui s'interrogent, ceux qui ne sont pas bien certains, pour tout dire, de la netteté de leur rapport avec la télévision**. A ceux-là, donc, Polac apportait la caution de cet espèce de club, réunissant bien d'autres gens que ces vulgaires gobeurs de lucarnes, accrochés à "Champs-Élysées" aussi bien qu'à "Dynasty".
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(*) Et, pour cette raison, passionnément observée par ceux qui ont en charge la surveillance des tendances profondes de l'audience.
(**) Ces gens, parmi nos relations ou amis, qui ressentent souvent comme une sorte de besoin de se justifier après avoir évoqué dans leur conversation un événement télévisuel quelconque : "Sur quelle chaîne ? Je zappais (la 2 je crois bien??!)"
 Avec ce réalisme de bon aloi dont ils savent ne jamais se départir, et qui les protège infailliblement (heureusement pour eux) des humeurs et des états d'âme.
 Non pas de vieillesse ou d'accident, mais bel et bien de mort violente.
 Tous, bien sûr, et non pas seulement les fidèles de "Droit de réponse": les millions qui regardaient, mais aussi tous les autres qui pouvaient regarder si l'envie leur en prenait, et qui de toute façon avaient comme tous les Français payé pour voir (impôts, redevance), payé depuis trente-cinq années leur écot à la constitution du fonds de commerce qu'est peu à peu devenue TF1.
 Jargon des affaires* pour million de francs.
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(*) Il n'existe aucune abréviation homologuée pour s'exprimer en langage d'affaires quand on s'achète des chaussures (HF, hectofrancs?) ou des cerises (DF, décafrancs??).

 Dont l'autopsie révélerait pourtant à coup sûr l'existence de nombreuses autres catégories de perdants.
 Invoquées, non pour défendre TF1, mais simplement en vue d'apaiser ou de dédramatiser*, et consistant généralement en de pauvres variations sur le thème : "Il faut bien reconnaître que Polac, c'était trop [placer ici un reproche quelconque], mais il ne faut quand même pas trop tirer sur l'élastique, il l'a finalement bien cherché [?]. En tout cas elle était bien son émission au début, très originale, très vivante, il m'arrivait souvent de la regarder", etc., etc.
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(*) Mais dissimulant néanmoins, sous le couvert d'une certaine compréhension, une forme plus ou moins consciente de justification.
 Dès 1989, TF1 prenait l'habitude de déplorer publiquement les contraintes imposées par le CSA, pesant sévèrement, selon F. Bouygues, sur le bénéfice de la chaîne (et suscitant à ce titre "l'inquiétude" de son dirigeant).
Ainsi cette dénonciation insistante (décembre 1989) auprès du président de l'Assemblée nationale* "des réglementations freinant le développement de la Une".
Ou cette philippique de P. Le Lay : "Nous sommes viscéralement contre les décrets en préparation pour réglementer la production ou les quotas de diffusion aux heures de grande écoute. [?] Sans doute le gouvernement espère-t-il ainsi regonfler le score de nos concurrents publics." Et cette autre encore, du même Le Lay : "Le gouvernement veut asphyxier les chaînes privées !"
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*) Troisième [de facto] personnage de l'État, responsable du vote des LOIS.
 Exemple : profiter de la plage horaire ainsi libérée pour programmer, le premier samedi du mois, l'intégrale de l'¦uvre d'Alain Delon, le second samedi celle de Belmondo, le troisième de Funès, le quatrième Bourvil.
 Bouygues, forcément Bouygues.
 Oui, oui, un homme : deux bras, deux jambes, un sourire sympathique, des douleurs lombaires, et ne représentant* absolument dans l'Affaire rien de plus que lui-même**.
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(*) Sa profession consiste à diriger une entreprise, plutôt prospère (sans pour autant boxer dans la même catégorie que les CGE, Renault, Peugeot, et autres Elf), dans le secteur B & TP.
(**) Contrairement à ce que croient visiblement de nombreux téléspectateurs, et même - c'est plus choquant - nombre de commentateurs.

 Casser un vase Ming offert par le roi de Chine, lacérer au cutter un Cézanne de chez Christie's, ou toutes autres façons de perdre son propre argent en sabotant des choses précieuses.
 Stricte définition - soit dit à l'usage des associés de Bouygues au capital de TF1, qui l'ont chargé de diriger la chaîne (afin qu'il en défende au mieux les intérêts) - du verbe FORFAIRE.
 Ceux qui ne seraient pas encore entrés pour de bon dans la logique de cette démarche, méditeront avec profit cette réponse de Martin Bouygues à une question du Monde :
- Vous arrive-t-il d'être tenté, parfois, de vendre TF1 ?
- Non. Même si cela nous coûte 100 millions de francs par an, on garde. Et avec beaucoup de plaisir?
 Interpellé sur la suppression de cette émission, le Gouvernement insista à cette époque pour préciser qu'il n'avait pas à s'immiscer dans des conflits privés entre un employé et son employeur.

 A partir du 7 août 1945.
 Un téléspectateur scientifique avait grandement aidé, il y a une vingtaine d'années déjà, à sensibiliser les esprits encore sceptiques en fournissant une mesure du phénomène. Sur une période de dix mois (294 jours exactement), un élu du Quercy-Périgord avait réussi à faire montrer son image 217 fois, et à faire citer son nom 368 fois.
Qui était cette personnalité de premier plan ? De qui L'ORTF s'attachait-il à rapporter ainsi, quotidiennement, les moindres faits, gestes et paroles ?
 Voilà comment on peut les appeler.
 
Baisse infime, mais linéaire.
 Elles-mêmes construites sur le modèle de toutes les autres (disparue aussi, la DS19 et ses formes décoiffantes).
 Ou alors une couche plus bas : accident d'origine alcoolique, l'alcoolisme étant lui-même d'origine (encore un peu) prolo.
 Émettant les mêmes hurlements intempestifs, dont sont victimes les mêmes citadins.

Ingénieusement inventés par les constructeurs pour nous permettre de stationner poliment dans les couloirs de bus.
 Plus perfectionnées (multimedia en entrée : FM/cassettes/CD) et disproportionnées (4 x 40 W en sortie) les unes que les autres.
 Même geste rituel aussi, geste fou (dont aucun visionnaire n'aurait osé prédire l'apparition dans nos sociétés, vers la fin du second millénaire) : extraire l'autoradio de son "berceau", et le transporter avec soi en visite, bureau, chez des amis à dîner, en courses?
 T. Le Roux, réviseur héroïque* chez Belfond, observe en marge que Burroughs** a déjà découvert tout cela.
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*) Et désigné d'office, à ce titre, pour corriger TBA.
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**) William. (Mais son nom évoquera pour moi, à tout jamais, celui d'un grand constructeur informatique.)
 Avec caravane, bagages, et planche à voile.

 Locataire, l'auteur n'a pas personnellement l'expérience de ces circonstances.
 Rappelons que - par modestie, mais aussi et surtout dans le but d'éviter les généralités par trop générales* - TBA s'efforce de ne parler et de ne viser que les territoires (France, Europe, de l'Ouest, Amérique du Nord, le tout parfois appelé «Occident»), bref les seuls pays vaguement connus de l'auteur et plus ou moins comparables entre eux.
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*) Si souvent vides à force d'être vastes.
 Événement de politique intérieure plus significatif encore, n'est-ce pas, que son élection en 1981 (et en tout cas plus consistant que n'importe quel autre événement intervenu entre ces deux dates).

 Inutile d'y faire figurer le progrès des techniques sous toutes ses formes.
 Frappante, cette décroissance hyperbolique du rythme de nos guerres après 1945 : entre le Viêtnam et les Malouines*, il ne s'est pas moins écoulé moins d'une bonne dizaine d'années.
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*) Conflit pourtant strictement anecdotique.
 C'est comme le "Serpent monétaire" : les paramètres peuvent être animés de certaines fluctuations, mais entre certaines bornes seulement, elles-mêmes très rapprochées.
 Vous aviez deviné ?
 De nombreuses autres décisions ne nous concernent pas directement, et a fortiori ne nous affectent pas (nationalisation de Thomson, lancement d'un nouveau sous-marin nucléaire, etc.).
 A moins que ce ne soit le contraire. (L'auteur n'a jamais réussi à assimiler finement ces mécanismes.)
 
Souhaitant devenir président de la République, B. Tapie s'est offert, lui aussi, un (petit) morceau du système des médias : l'Olympique de Marseille (club de foot).
Mais c'est un coup minable au regard de celui de Bouygues :
 - seule concernée, la population footballistique ;
- très peu de paramètres susceptibles de varier (donc de manettes sur lesquelles appuyer sous les yeux de l'ensemble des Français), à part l'importation - ou la revente - d'un joueur célèbre.
 Se souvient-on de Raymond Queuille ? Conserverons-nous le nom, même, de Giscard d'Estaing ou de René Coty ?
 Si l'on met de côté ces deux manifs qui tournent mal (Chine, Roumanie), beaucoup plus en raison du surarmement des forces de l'ordre (mitrailleuses, chars) que de la pugnacité des victimes.
 Elle-même démultipliée par la conjugaison de l'empathie ambiante, de la communauté d'habitudes (et de niveau d'information) établie par l'omniprésence télévisée. Ainsi que du caractère désormais pleinement distractif (au plus beau sens de ce mot) acquis par les programmes caritatifs de retentissement international : Jerry Lewis, Éthiopie, Coluche, etc.
 Ne sont bien sûr visés ici (rappel indispensable, fût-ce au prix d'une lourdeur), que les seuls pays propriétaires de leur Liberté (ou bien en voie d'accession). Les autres ne peuvent décidément pas être pris en sérieuse considération : soit trop lointains (Argentine), trop différents - la peau suffit - (Chine, Ouganda, Cambodge), ou trop illuminés (Inde, Iran).
 A méditer, cette observation de mon ami Frédéric Lévy :
A force d'enregistrer des films, des émissions, des matches en principe destinés - notre emploi du temps étant ce qu'il est - à être regardés en différé (un autre jour, un autre soir, dimanche prochain), nous nous sommes insensiblement créé des machines téléspectatrices (regardant la télé à notre place) : le plus souvent, en effet, nous ne trouvons finalement pas le temps de visionner les cassettes ainsi accumulées, et celles-ci se retrouvent quelques semaines ou quelques mois plus tard dotées du pur et simple statut de cassette vierge*.
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(*) Re-virginisation : opération typiquement post industrielle, consistant à arracher (ou à recouvrir de blanc) l'étiquette recouvrant une cassette (audio, vidéo), ou encore une disquette, de façon à ce qu'un nouveau programme puisse être enregistré - sans hésitation, ni crainte d'«écrasement**» - sur le support ainsi recyclé.
(**) Voir ce mot (Chapitre 6 : La copie).
 Voir : scenarii, impresarii, etc.
 
Plus d'Amaury, plus de Peyrefitte ni de Fouchet, plus d'uniformes devant les caméras du 20 Heures polonais.
 Presque aussi sûrement qu'une série numérique où, indéfiniment, l'on ajoute à un nombre de départ sa moitié, puis son quart, puis son huitième, puis son seizième, etc. A la surprise générale, un tel cumul ne tend finalement qu'à doubler le nombre de départ, alors qu'une intuition bien légitime inclinerait à parier plutôt pour une croissance illimitée (et lente, très lente, constamment plus lente).

 Avant de conclure quoi que ce soit d'une expérimentation relative aux comportements, toujours remettre les pendules à l'heure en pensant à la confidence que fit un jour un hamster à son collègue de laboratoire : "Ça y est, j'ai réussi à dresser le type avec la blouse blanche. Chaque fois que j'appuie sur ce bouton, il m'apporte un bout de fromage."

 En réalité, nommé en toutes lettres* par le magazine. (C'est par une sorte de charité que nous cachons ici son nom.)
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(*) Voir Chapitre 9 : La politique-fiction.
 Ne pas oublier de sectionner les phalanges (hache, couteau), afin de faciliter l'extraction des bagues, alliances et chevalières.
 Image sélectionnée pour les prochains championnats du monde de la métaphore.
 
Rappel sur cet historique coup de Bourse :
Rothschild (établi en Angleterre depuis la fin du XVIIIe siècle) est un gros banquier d'affaires londonien, avisé et connu pour tel. Lors du come-back napoléonien (printemps 1815), il fait camper deux messagers de part et d'autre de la Manche, ainsi qu'un observateur du côté de Waterloo. Dès que lui est ainsi connue (en avance de plusieurs heures sur le reste du Royaume) la nouvelle de la déroute française, il vend ostensiblement à la Bourse de Londres de grandes quantités de livres sterling. Son geste est aussitôt interprété par les autres financiers comme le signe d'une victoire napoléonienne, dont Rothschild aurait réussi à se faire informer avant tout le monde : ceux-ci se dépêchent donc d'imiter sa prudence (correspondant à une chute imminente de la monnaie britannique) et vendent à leur tour massivement leurs livres. Cette précipitation déclenche alors - et cette fois pour de bon - la baisse du cours. Au bout de quelques heures, Rothschild fait discrètement racheter par de nombreux comparses quantité de ces livres complètement décotées sous l'effet de la panique.
La nouvelle de la victoire de Wellington parvient alors à Londres, provoquant instantanément la remontée du cours. L'énorme plus-value ainsi réalisée par Rothschild fit envie à ses confrères, qui commencèrent dès lors à flairer une sorte de connexion entre l'argent, le temps, et l'information.
 Corps disloqués, sacs en plastique noir emplis de viscères poisseuses, agonie fulgurante (une seconde ? deux secondes ?) des passagers, annonce fatale au micro d'un aéroport, incrédulité rageuse et cris d'horreur des mères, enfants, fiancés?
[Pour situer.]
 Certes d'extrême justesse, et grâce - exclusivement - au miracle de l'information.
 Spéculation = information + modélisation : les (bonnes) données soumises aux effets du (bon) modèle. Dans le meilleur cas, il s'en déduit un futur possible, ainsi que les divers avantages traditionnellement attachés aux excursions dans l'échelle du temps. Paradoxes, aberrations (et monstruosités induites) non impossibles.
 Commenté par certains exégètes (P. Belfond éd.).
 
Plus angoissantes les unes que les autres (parfois, sur leur seul nom), et qui ne semblent en tout cas laisser aucune place à ce bel optimisme.
 Cf. Chapitre 6 (Shannon, etc.).
 
"Si quelque chose peut aller de travers, ça ira de travers."
 
Vers le début des années Mitterrand, certains croyaient ajouter du sens en parlant plutôt de leur rapport à l'argent, aux girafes, etc.
 Épiphénomènes dépourvus de réelle portée, en raison même de leur marginalité : à cet égard, l'anodin boursicotage cité ne représente pas grand-chose, une fois comparé aux grandes affaires boursières de notre époque (acquisition des digestifs Hennessy par les mallettes Vuitton, et tant d'autres).
 Mot faisant partie intégrante de la chaise, de son prix (3 000 francs), et de la considération dont jouit l'ensemble auprès des gens de goût.
[Voir Chapitre 13 : Art, goût, extraction.]

 Il faut donc déplorer la pauvreté du vocabulaire français, qui limite à un euphémisme aussi courtois ("inconfort") la qualification fonctionnelle de cet objet.
 Cet exemple serait sans intérêt si la chaise était une sorte d'¦uvre d'art, destinée à figurer dans des musées plutôt que dans les living-rooms. Or c'est bel et bien d'un meuble qu'il s'agit, conçu comme tel, vendu par les professionnels de l'ameublement, et acheté (sans doute) par des gens qui ont besoin de s'asseoir.

 Cette dernière est en réalité parfaitement marginale* puisque ses variations n'affectent que dans une très faible mesure la chaise produite : incidence faible sur la forme (simple effet de perspective, tendant à transformer la chaise en un banc), incidence nulle sur le confort.
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*) Ne pas perdre de vue le caractère scientifique de la Théorie du bordel ambiant.

 Ainsi s'exprime un centurion romain participant aux aventures d'Astérix chez les Goths ("Heureux celui qui connaît la raison des choses").
 Voire hétérogène, et par exemple carrément liquide (proximité d'une source).
 Variante : une ingénieuse taxe sur la propriété immobilière, assise sur le nombre de fenêtres, - et donc plus ou moins proportionnelle à la dimension de l'immeuble. Effet : murage systématique de leurs fenêtres par les propriétaires-à-qui-on-ne-la-fait-pas (qui, soixante ans après, fait encore l'étonnement des touristes découvrant Paris).
Autre variante : l'interdiction de diffusion (avant 22 h 30) des films réservés aux plus de 13 -18 ans.
Décision immédiate (et tonitruante) de la Une et de la Cinq : ne plus désormais financer que des films garantis sans risque (documentaires sur la torréfaction du café, le raffinage de l'hévéa, etc.).
 Les publicitaires-afficheurs (Giraudy, Dauphin, Avenir, etc.) protestent fin 89 contre le projet de loi qui envisage l'interdiction d'affichage aux partis politiques dans les six mois précédant une élection : "ils avancent que l'interdiction d'affichage (?) donnera une prime au sortant dans les compétitions législatives."
Très bel effet - anticipé, donc bien compris - de propagation des Règles.
 Quel air prétentieux, cette "théorie" mais pas tant que cela.
 
Édifiante comparaison : les VRAIS objets (entendre par là, ceux dont l'unique cahier des charges se résume à une opérabilité* maximale).
Exemple, repéré dans un studio TV : une caméra. De type "fixe" (par opposition aux instruments d'épaule ou de poing), chacun de ses organes extérieurs (poignées, viseurs, commandes -, bref tout ce qui la relie à son opérateur) est visiblement étudié pour une fonctionnalité idéale : garantie des effets commandés, pour le moindre effort de la part du cameraman. Aucune concession à l'esthétique ou à une quelconque forme de? décoration : fonte (40/10e) et inox bruts d'aciérie, épais caoutchouc noir nervuré, etc.
o Voir aussi : cabine de pilotage d'un Boeing, intérieur d'un AMX, et d'une façon générale tous les équipements et dispositifs où l'on ne rigole pas (poignée de kalashnikof, régie centrale du Metropolitan Opera, etc.).
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*) Facile d'en déduire que ces objets se plient [avec le minimum de résistances] à la volonté, ou à la simple présence, bref aux exigences de leur client (généralement un homme en action).
 Sur le même sujet, lire également : Jean Yanne (?uvres premières).

 On n'est jamais si bien servi, etc.

 Une (?).
 Dont l'authenticité ne semble pas en question : il s'agit d'une véritable démarche, et non pas d'un cri fantasmatique (voir Chapitre 7) ou d'une incitation  à la débauche.
 Le saviez-vous ? C'est du nom du mathématicien arabe Mohamed Ibn Musa Abu Djefar Al-Khawarizmi, familièrement appelé Alkarismi, que vient le mot algorithme*.
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*) Ceux qui mettent un y à algorithme n'ont rien compris.

 (Où la symbolique de l'entonnoir s'impose à tous les connaisseurs.)
 
A mon avis : aux limites de ce qui pourrait être.
 Surtout en région parisienne.
 
Comprendre par «Ok» : cette chose apparaîtra effectivement.
[Le Paris-Dakar est là, et il y reste. La liaison  Paris-New York en Concorde fonctionne, même si de justesse.  Un premier projet paternel se concrétisera (quite à ce que le premier fils se fasse condamner pour prévarication, après levée de son immunité parlementaire, son frère se faisant abattre au fusil à lunette trois jours après son élection. Quant au futur musicien - Français, Allemand, Polonais, peu importe - ses études seront interrompues par la mobilisation générale et ce qui, pour lui, s'ensuivra).]

 Éventuellement, après s'y être conformées.

 Voir aussi : journalistes, détectives, inventeurs, publicitaires, cinéastes et romanciers, etc.
 
Voir d'autres exemples (Chapitre 10 : Effet de l'aplanissement des écarts).
 Sous-entendu : il faut changer cela. (Et on se met à le changer.)

 Adaptations puissamment stimulées (quand la spontanéité immanente tarde à se manifester) par les luttes ouvrières : Sécu, congés, minimum vieillesse, durée du travail, etc.
 Le champ d'observation est - encore une fois - limité dans TBA aux seules rives de l'Atlantique nord.
 
"L'automobile, aujourd'hui, n'est plus un luxe, [?] il faut donc faire comme à l'étranger, [?]) bâtir des parkings et des voies rapides." (Aldo Bozzi, député de Rome, en 1954).
 Léninisme, communisme, bolchevisme, soviétisme (et tous autres équivalents). Merci de ne pas chicaner.
 Abstrait, minimaliste, hyper-réaliste (et tous autres équivalents). Merci de ne pas chicaner.
 La lecture d'Edgar Morin, à laquelle j'aurais mieux fait de me livrer - selon mon réviseur acharné* -, enseigne que l'on ne peut pas dire grand-chose de la réalité qu'on ignore, au point, paraît-il, que sous certaines conditions ? "TBA ne serait pas**".
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(
*) Auquel je préfère laisser la responsabilité de ces malsaines auto références.
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**) Inouï  !
 
 Le verbal ne serait qu'une réduction scandaleuse des modes possibles de représentation.
 
A moins que Dieu?, etc. etc.
 Voir Chapitre 2 (Vivaldi, etc.).
 Dans l'ordre des choses étonnantes qu'on peut faire avec sa tête: se représenter un dessin "de" Wolinski" (ou "de" Reiser) que l'on n'a jamais vu. Exemple : un policier en train d'offrir une casserole à une guichetière des PTT, par-dessus son comptoir.
On peut le faire !
De plus, le jamais vu peut correspondre à deux situations différentes:
 - quelqu'un me raconte ce dessin qu'il a vu, lui ;
 - personne ne me raconte quoi que ce soit, et la fiction est alors absolument totale.
Autres activités étonnantes :
o imitation mentale de la voix de quelqu'un (Giscard, Marchais, Serrault, Depardieu...) disant quelque chose d'inventé ;
o musique cérébrale (entendre ce qu'on se joue avec ses instruments dans sa tête).

 Effet inconnu.

 
Par analogie grossière avec un ordinateur : Unité centrale de traitement ("Processing"), coopérant avec la mémoire et les entrées/sorties.
D.M.A. = Direct Memory Access.
 "Je ne vois pas", "Je l'ai sur le bout de la langue", "Comme c'est difficile", "La voilà la réponse, je la sens, je sens que ça vient", etc.
 Mieux vaut faire l'impasse sur l'inconscient et ce genre de trucs.
 
Mot important.
 
Mais aussi : vacances, nausées, plongeons dans l'eau glacée, frottement de la neige sur les skis, biscuits et madeleines, etc., etc., etc.
 On dit aussi "booléen", en souvenir de cet Anglais qui, au milieu du siècle dernier, inventa la logique à deux états (zéro/un) : George Boole. Sa trouvaille eut beaucoup de succès, car elle permit l'invention de l'ordinateur et autres commodités.
 Dans de nombreux cas, nous savons même immédiatement que nous n'aurons pas de réponse ("A qui Michel Droit a-t-il écrit le 5 mars 1980 ?").
 Pour les lecteurs spécialisés dans la culture de haut de gamme, la réponse est : Ray Ventura.
 Elle-même facultative, ainsi qu'en font chaque jour la démonstration ces héros qui résistent sous la torture.
 
Pour les lecteurs dépourvus de culture ferroviaire, le tender était ce petit wagon, chargé de charbon (ou, dans les westerns, de bois), accroché à la locomotive et lui fournissant de quoi faire bouillir son eau. Elvis Presley y a consacré une de ses plus belles chansons.
 Sans oublier la coiffure, indispensable, selon Coluche [rappel], à toute énumération honnête des idées (notions, doctrines sciences ou théories) les plus fondamentales ici-bas, ou encore indispensables à la survie de notre humanité.

 Et une chute spectaculaire de Jean-Paul II au milieu d'une flaque de boue commencerait par laisser sceptique.
 Voir Chapitre 2 :  Quelle différence y a-t-il entre une cigogne ?

 Ou même ces ressemblances entre des dénominations, appartenant en effet au même champ sémantique (flic/fisc, fric/fisc), ou présentant au contraire des significations très différentes (une jeune fille très pure, ou très pute).
 Jargon emprunté au vocabulaire des télécommunications.
 Je ne refuse pas, personnellement, les textes jargonneux puisque j'en possède, que je les collectionne et les utilise, soit pour en faire profiter mes amis, soit pour les fournir à mon Radoteur. Ainsi, ce pur joyau : "Il n'y a de femme qu'exclue par la nature des mots, et il faut bien dire que s'il y a quelque chose dont elles-mêmes se plaignent assez pour l'instant, c'est bien de ça - simplement, elles ne savent pas ce qu'elles disent, c'est toute la différence entre elles et moi?"
 Indications supplémentaires de l'omnipotence des constructions verbales : critique des vins, des amplificateurs et des chaînes stéréo, des interprétations orchestrales, etc.
Les constructions verbales sont un système d'information comme tout autre, à ceci près que leur bande passante est très très très large (infinie, ou plutôt illimitée), et par conséquent leur gain très faible (voire nul).

 Résumé : de quoi est le sentiment du bourreau ? De plaisir et d'exaltation.
 Allez, encore une preuve. C'est Le Pen - sémiologue méconnu - qui nous la fournit.
"Qu'ai-je donc dit de mal ? Que les chambres à gaz sont un détail de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale. Mais c'est une évidence? Pour un grand nombre de gens, détail signifie quelque chose de médiocre, de petit. C'est faux, parce que le qualificatif colore le mot ajoute ce successeur de Saussure et de Barthes, un détail peut être insignifiant, mais il peut être essentiel*."
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*) C'est si vrai que l'on a coutume de dire, à propos de telle chose essentielle : "C'est un détail."
 Comment ne pas y penser devant l'intitulé de cette conférence professionnelle : "Que faut-il faire quand il n'y a plus rien à faire ?"
 Un peintre abstrait marche dans les rues de Moscou.
Il est suivi par deux figuratifs en civil.

 Industriels, fonctionnaires (hauts et moins hauts), investisseurs, consultants, «experts», etc.
 
Et donc apparemment flatteur (au moins pour son inventeur).
 Commission (?) à peu près mondiale (dont j'ignorais alors jusqu'au nom), à laquelle participent prix Nobel, économistes, authentiques cerveaux capables de penser les problèmes à un niveau intercontinental (Est-Ouest, Nord-Sud, dirait Huxley).
 Encore dans toutes les mémoires : cette grande stupeur des gens de la DGT devant les vraies demandes du public, telles qu'elles se sont exprimées après un an ou deux de vie réelle du minitel, par rapport à ce qu'on croyait devoir apparaître sur la base des enseignements de Vélizy.
Il est décidément impossible :
 - de tester des nouveaux concepts par la voie de sondages quantitatifs (voire "qualitatifs"), ou même de panels, aussi soigneusement panachés soient-ils ;
 - de déduire sérieusement, à partir d'«expérimentations pilotes» (plusieurs milliers de sujets observés), ce qu'on devra faire pour de vrai (à l'échelle nationale, ou tout simplement dans la vraie vie).
Ce précédent, entre autres, devrait inciter à mettre la pédale douce les nombreux conseilleurs qui assurent (par exemple) que la Carte à mémoire devrait être  multiservice/multiprestataire, etc.
 Les portes ouvertes sont très égalitaires : tout le monde prend du plaisir à les enfoncer.

Mathématiciens et autres puristes, s'abstenir de commentaires.
 INFINI multiplié par ZÉRO égale ZÉRO : une immense clientèle potentielle, pour un objet sans demande réelle, se traduit par un marché nul.
 La suite a abondamment confirmé ce pressentiment : les USA figuraient encore, à la fin des années 80, parmi les pays les moins en pointe dans l'utilisation de cette technique.
 Alors même que nous transportions déjà dans nos poches, et sans en faire un plat, nos clés d'appartement, de bureau, de portières, de contact et de coffre de voiture, de parking (un seul tout petit exemple).

 Pas nécessaire de se couvrir la tête de cendres pour autant : c'est désagréable à dire, voilà tout.
 
Que le lecteur ayant identifié entre R. Barre, F. Mitterrand et J. Chirac une opposition fondamentale sur l'une des grandes valeurs de notre société* écrive aux Éditions P. Belfond, il a gagné.
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(*) II est clair que l'intégration économique à l'Europe ou le degré de contrôle appliqué à l'immigration ne constituent pas des grandes valeurs fondamentales.
 A l'exception de quelques cinéastes qui ont d'ailleurs vite abandonné ce terrain difficile, interpellés au niveau de leur vécu par la dialectique infernale reliant la profitabilité des chaînes (via la publicité) à leur capacité à acheter des productions françaises originales plutôt que des séries américaines déjà amorties au Brésil ou en Corée du Sud.
 Le tout se condensant en une prolifération des publicités télévisées pour MacDonald's, où l'on  trouve simultanément :
- le papi, archétype publicitaire (grosse moustache blanche, et tout le reste)*,
- qui mord hardiment dans son hamburger (au mépris de son dentier).
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*) On voudrait pouvoir le renvoyer à son hospice.
 Ah! Versailles ! Rambouillet ! La comtesse Rostopchine !
 A juste titre : par carence lexicale, le premier terme était unisexe, et le second par trop spécialisé (jeunes garçons).
 Voir Chapitre 9 : Des chiffres.
 
Qu'on aurait espérées passionnelles, mais qui n'étaient que mollassonnes et, pour tout dire, salonnardes.
 "Food", c'est-à-dire précisément nourriture. [Il est remarquable d'observer qu'aucun équivalent sérieux de cuisine ou de bouffe n'est disponible en langue américaine, et surtout pas cooking.]
 Représentante spéciale du gouvernement américain pour le commerce (plus particulièrement responsable des échanges de produits culturels).

 Les grandes collisions : TF1 annonçait fin 1989 son intention d'attaquer devant la Cour de Justice européenne de Strasbourg, le décret Tasca sur les quotas.
 Si en effet les téléfilms américains procurent un sentiment d'accablement, les téléfilms français ne sont peut-être pas non plus bien .. motivants*.
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(*) On pense à Michel Blanc, dépressif et bientôt suicidaire à force de solitude, répondant dans l'un de ses films au médecin qui lui conseille - pauvre FR3! - de regarder la télévision : "C'est cela, regarder les Actualités régionales et ouvrir le gaz..."
 La communication toute entière progresse, mais certains moyens s'avèrent plus égaux que d'autres dans cette course à la vitesse :  électrique/électronique (+1000%), automobile (+10%), navigation (+1%).  [Ordres de grandeur.]
 Voir aussi (chez notre autre héros Abraham Moles, cité par T. Le Roux) : planétarisme, interconnexion des réseaux, et toutes autres formes d'opulence communicationnelle.
 Inutile d'y faire figurer le progrès des techniques sous toutes ses formes.


 
Voir Chapitre 4 : Intermède linguistique et réactionnaire.
 On saluera en connaisseur, au passage, les dirigeants - pourtant dépourvus de toute expérience - qui ont réussi à négocier sans bobo le passage du franquisme à cette exemplaire démocratie* qui caractérise aujourd'hui l'Espagne.
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(*) Un grand bravo également aux italiens, qui renouvellent chaque jour le miracle de parvenir à la conduite d'un pays aussi moderne que le leur, malgré la nécessité d'avoir à vivre avec certaines casseroles (la Mafia, le Vatican, et - il n'y a pas si longtemps - les Brigades rouges) dont la chance a dispensé nombre de leurs voisins.

 Compte non tenu du rapatriement des espions (agents "doubles", etc.)
 Février 1990, souvenez-vous : tandis que cent mille Allemands démocrates continuaient* à envahir chaque mois leurs voisins fédéraux, qui donc faisait le mouvement inverse ? Les clochards de RFA qui s'étaient fait expliquer par quelque cambiste l'avantage de passer à Berlin-Est : avec UN deutschemark on y bouffe beaucoup plus de saucisses.
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*) Un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras.
 C'est en musique qu'on peut souhaiter être enterré : j'avais une profonde admiration pour H. de Galard, et celui-ci a voulu qu'on joue sur sa tombe Le temps des cerises (mélodie pour laquelle le mot mélancolie semble avoir été inventé). Un autre de mes héros - boxant dans une catégorie différente -, A. Huxley, a préféré la Ciaccona de la seconde Partita pour violon, en mineur*, de Bach. C'est Menuhin qui s'y est collé. J'appelle ça des "collisions".
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(*) Familièrement appelée Chaconne.

 Cette publicité (1987) pour une compagnie aérienne.
Visuel (3/4 d'une double page news) : une fine assiette de porcelaine, artistiquement garnie de ce qui se fait de mieux (et en tous cas visiblement à base de homard).
Accroche : Mettez-vous à l'aise. Voici votre somptueux repas, composé de quatre plats.
Texte : Récemment, notre chef-cuisinier a effectué une recherche très approfondie à travers le monde culinaire pour améliorer encore nos mets et notre service. Il a parfaitement accompli sa mission. Il suffit de regarder ce hors-d'¦uvre à la langouste que nous servons en 1ère classe.
De plus?, redessiné nos menus?, redécoré?, nouvelles housses?, allonger vos jambes?, desserrer votre ceinture pour venir à bout de nos somptueux plats.

 Pour être parfaitement honnête, il convient de se souvenir que le phénomène connu sous le nom de dictature de l'audimat ne date pas de Bouygues, Berlusconi & Maxwell, puisqu'on en trouve les premières manifestations clairement décrites par Molière :
TRISSOTIN
Souviens-toi de ton livre, et de son peu de bruit.
VADIUS
Et toi, de ton libraire à l'hôpital réduit
*.
           
Déjà connus, oui, ces germes pervers : faible tirage équivaut implicitement à mauvaise qualité, ce qui, a contrario, implique l'équivalence entre bonne qualité et prospérité de l'éditeur.
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*) Les femmes savantes. [«Libraire» = éditeur. «Hôpital» = ANPE + DASS.]
 Insupportable indiscrétion de la publicité (déjà si bien chantée par Barthes et Coluche), mais que démultiplient si bien Audimat et Motivac: un spot dit à peu près : "Pendant la pub vous allez aux toilettes . Eh bien, parlons-en des toilettes, etc.", avant de nous proposer l'achat d'un nettoyant pour cuvette, d'un papier triple épaisseur, ou de quelque autre sent-bon.
On ne peut donc plus aller pisser au momet de l'écran commercial sans avoir conscience d'être référérencé - et carrément utilisé - par les publicitaires qui n'hésitent pas à pousser le bouchon aussi loin.
Par quoi se consoler  ?
En se disant peut-être que le job qui est le leur est sans doute un des moins glorieux*. Et ça ils ne peuvent vraiment pas s'en défendre.
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*) S'intéresser à nos horaires de pisse (et même pas dans un but médical).
 Non pas tous azimuts (Maroc et Vezuenela* exclus), mais - à toute vapeur - en direction des USA : deux citations (dont une dans le titre principal), plus cinq noms et prénoms.
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*) Nombreux, nous sommes, à être tombés amoureux de Marie Laforêt.

 Au sujet duquel il n'est pas inintéressant d'apprendre que TF1 s'est associée avec un professionnel de la presse écrite, les Éditions Mondiales*, en vue de lancer un hebdo pour jeunes baptisé Hit**.
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*) Fleuron : Nous Deux
(**) Avec ce titre, et avec un tel mentor, nul doute que le nouveau titre perpétuera la tradition de mieux-disance.
 Ce qui lui permettait aussitôt de préciser en vue sans doute de rassurer le marché financier (les actionnaires du BTP sont si nerveux) : "Nous sommes privés*. Nous sommes une chaîne commerciale. Il y a des choses que nous ne souhaitons pas faire, par exemple du culturel, par exemple des émissions éducatives."
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(*) "Privés" peut-être, mais il serait dommage de ne pas profiter - il ne sert plus à personne - de notre vieux statut de télé nationale. On  se confectionne donc un logo tout simple, en lettres majuscules, bleu, blanc, rouge (la Loi interdit cela évidemment), et l'on fait croire à qui l'on peut qu'on est encore la chaîne de l'État: piégés les vieux, les immigrés,  les simples.
 Claude Contamine commandait pour Antenne 2*, début 1990, cent cinquante téléfilms sur le thème de la vengeance.
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*) Lui aussi, ayant lu Télé 7 Jours, a compris qu'il y avait une recette (mais il a oublié la haine et les coups de théâtre).
 En ce qui concerne le goût des transports en tout genre, il faut sans doute en trouver l'explication dans le mouvement qu'autorise, encore et encore, le cinéma animé.
 Ce sont précisément les bandes-annonces qui permettent le contournement des dispositions  visant à protéger (notamment) la jeunesse : leur contenu n'est pas contrôlé, aussi y fourre-t-on un max de scènes racoleuses.
 Sur les bandes-annonces : écouter celles concernant Sept/Sept généralement le samedi. Anne Sinclair (voix identifiable et magique) y annonce l'invité du du dimanche soir, laissant souvent espérer (alors que l'émission sera en direct) les principaux temps forts qu'on peut d'ores et déjà en attendre. Par exemple :"X répondra aux questions que chacun se pose sur l'affaire Y, ou la situation Z, avec le talent incisif qu'on lui connaît, et les jugements féroces qu'il porte parfois sur?, etc., etc."
Monsieur X est donc vraiment très incité à sortir quelques formules fortes (même s'il n'a rien a dire de spécialement méchant ce jour-là), et autres "petites phrases" sous peine - en n'ayant pas été capable d'aider Sinclair à tenir sa promesse - de décevoir le téléspectateur.
 Jamais Goscinny n'avait eu la grossièreté de faire rire ses personnages, aux gags que - précisément - il créait*. Dès sa disparition, les mornes tâcherons recrutés par son éditeur ont plongé dans le panneau : Obélix, Lucky Luke, et même Jolly Jumper se fendent la gueule à longueur de page.
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*) Penser aussi à Raymond Devos, qui fait des grimaces, roule des gros yeux, transpire de tous ses pores, et surtout crie, crie, crie parfois à nous casser les oreilles.
Il lui arrive très souvent de rire de ses propres gags. Ce que Coluche [encore !] ne faisait évidemment jamais.
Entre autres, il n'oublie jamais de s'étonner lui-même de ses trouvailles (son créneau étant défini par l'absurdité née du choc de certains mots), et marque soigneusement le silence propre à signaler au public que le moment de rire est venu.
 Nos photos familiales ne sont-elles pas précisément caractérisées - à la différence des photos de presse - par ce genre de loupé : grand-père, grand-mère, et marraine parfaits, mais oncle Maurice, les yeux fermés, penché sur son assiette ?
 Avant les rires enregistrés, on pouvait faire de la télévision, faire rire le public et on arrivait même ausi à exporter des programmes... Cet a priori de l'avantage acquis empêche d'envisager un retour en arrière, qui paraît désormais (et apparaîtra désormais chaque jour un peu plus) impensable.
 Notamment depuis Shannon (voir Chapitre 6.1).

559 Voir plus haut : Cohérence.

 Carré blanc : le soir, après minuit, on peut voir sur les chaînes privées du porno dans le porno.
Action : un tournage de film porno. Longue scène très très hard, avec deux femmes et deux hommes. Elles en ont partout.
Après le tournage, un type louche va voir la quadragénaire sexy - très Mme Claude - qui, sans doute, cornaque le casting. Il souhaite se faire prêter les deux nanas qu'il vient de voir en action. (C'est pour rendre service à un ami, organisateur de partouzes et amateur de grosses cochonneries.)
Pas question, s'insurge la dame, ce sont des comédiennes, pas des putes. Et les deux professionnelles
* d'approuver : "Nous ne sommes pas des putains, nous sommes des comédiennes."
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*) Incidemment : ce doit être une performance hors du commun que d'arriver à placer de tels mensonges (le mot est ici à sa place) dans la bouche même de celles qui en sont salies.
 Rediffusion (hors cinéma) des grands succès TV des trente puis des dix, et à présent des trois dernières années. Également : Coluche et Th. le Luron non-stop.
 Cercle rouge, Guignolo, Aile ou cuisse, Gendarmes, etc.
 Pour qui le mot surfait semble avoir été inventé*. (Au bénéfice de nombreux autres confrères : voir Ferrat, Starck, Léotard [François], Hallier, Devos, Balladur, Mocky, Savary, feu Hernu, Mel Brooks, Sabine, Balavoine, le Paris-Dakar, etc.*)
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*) Merci Delfeil  !
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**) Acheter Vsd et compléter la liste.
 Songer à la candide - et splendide - économie de moyens dont fait preuve Marcel Aymé, dont presque tous les personnages s'appellent Martin (tout au moins dans les Nouvelles). On ne peut pas imaginer moins racoleur.
 Anus à l'extrême rigueur.
 Voir aussi cette haïssable et insultante façon - à propos de potentiomètre - de pousser de quelques décibels le niveau sonore pendant les écrans publicitaires (au moins sur la Une et la Cinq.
[Typiquement un procédé qu'on ne pourra exploiter plus loin : le bouton est à fond.]
 Roucas use son fonds de commerce d'une autre manière : sa spécialité étant l'imitation de la classe politique française, c'est dans la bouche de F. Mitterrand qu'il place les gros mots : si la toute  première apparition de ta gueule, de fait chier ou de foutre la paix  provoque un indéniable effet de surprise, force est de constater que jour après jour, mois après mois "Dieu" contine de s'exprimer ainsi, preuve particulière du danger de cette direction qui se révèle irréversible (tout paraissant alors tellement plat) dès qu'on l'a empruntée.
 Et, parmi ceux-ci, à la fraction qui ne mégote particulièrement pas : bichromie et pleine page (la plus chère en l'occurence d'entre ces pleines pages, dénommée en jargon médiatique : "quatrième de couverture").
 Non, je ne suis pas en train de déplorer : "Tout fout le camp !"
 
Ressource (en pleine expansion) particulièrement abondante chez les gourous.

 Voir plus haut (Chapitre 9, Opacité)
 Et peut-être bien définitif, tout au moins à l'échelle d'une carrière politique.
 
Rencontrer l'adhésion des femmes jusqu'au point de leur faire envoyer au feu, le c¦ur serein, leurs enfants : seules les guerres saintes en sont capables. (Voir Chapitre 7.)
 Et sans doute plutôt sages.
 
Vérifiez autour de vous, et vous apprécierez à votre tour l'incroyable capacité de ce genre de jeu à remettre certaines pendules à l'heure.
 Supposons qu'un bon siècle soit encore nécessaire avant que des électrodes posées sur le crâne des téléspectateurs permettent à volonté de déclencher le rire et les autres sensations.
 Réduit à une sorte de légume mental notant des chiffres qui apparaissent sur son écran.
 Peut-être, une fois l'interactivité dans les faits (et les m¦urs) : taper dans la minute qui suit sur son minitel le chiffre vu à l'écran.
 A mi-chemin entre le beau et le bon, ne jamais oublier cette forte réflexion de l'ex-bagnard (multi récidiviste) nommé Papillon, qui, à propos de Beethoven, ne pouvait jamais s'empêcher de commenter :
- Beethoven ? Ah ! Beethoven ! C'est beau. Beau, comme d'entendre un non-lieu.
 En raison même (répétons-nous) de son incroyable ambition à déterminer le plaisir/émotion.
 Au point, nous dit Marcel Aymé, que ses voisins le soupçonnent de vouloir mener quelque campagne électorale.

 La même quincaillerie que celle dont nos téléviseurs sont bourrés.

 
Sinon de plaisir.
 Attention à ce mot : sous l'influence - ou plutôt sous l'effet - des USA [encore eux ?], il plonge en piqué vers d'autres significations (bien plus chargées que les habituelles «connotations»).

 Idem : heureux, ému, jouissance.
 
Puisque Martenot (Maurice), créateur des ondes du même nom, était contemporain d'Al Capone, Milhaud, Hindenburg, Dreyer, et de tous ceux qui ont connu le charleston* à ses débuts.
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*Pas le madison, papi : le charleston.
 Sont évidemment irrecevables les pauvres objections (immédiatement réductibles à une critique des raisins trop verts) du genre : "Les compositeurs de musique électro-acoustique ne travaillent pas sur des chansons" ; ou bien "La famille artistique à laquelle ils sont apparentés est complètement étrangère à ces formes trop directement expressives", etc.
 Le caractère majeur de la musique saute aux yeux, aussitôt observée son incroyable particularité : n'être constituée que de temps dans le temps.
 - au degré 2, la Note (1 milliseconde)
 - au degré 1, la Durée (100 millisecondes)
 - au degré 0, la Mesure (1000 millisecondes), etc.
Plus précisément : la note (sol) vibre à une fréquence, pendant une durée (double croche) le long d'un rythme (4/4).