les dates clés
cui-cui
  Une des premiers contacts avec l’informatique date de 1975 : très impressionné par la notion de time-sharing, je demandai à IBM d’installer un terminal dans mon appartement, avec une connexion à leur système partagé : IBM-Call.  
 
L’ingénieur commercial m’expliqua que, traditionnellement, IBM était très centralisatrice, et évitait de disperser ses ressources : ainsi, le centre de calcul qui s’occupait de mon terminal était-il basé en Suède. Tous les calculs que je demanderais de faire seraient exécutés en Suède, mes données seraient stockées en Suède, etc.
Ayant d’emblée opté pour un service Basic, je tapais par exemple :
LET A=9 : Let B=3 : Let C= B*A : PRINT C.
En une fraction de seconde, ma variable (suédoise) A s’était multipliée avec ma variable (suédoise) B, donnant naissance à une nouvelle variable C, tout aussi suédoise dont le terminal venait en un millionième de seconde d’imprimer à Paris 27, sa valeur désormais.
(Millionième, compte non-tenu des délais de télécommunication.
)
   
 

Déjà mordu par le démon de faire des phrases automatiques, je conçus un test de quotient intellectuel [QI d’où le nom de la manip : cui-cui] qui fonctionnait — un peu comme mon futur Aide-Mémoire du Nouveau Cordon-Bleu — de la façon suivante :
1. piocher le premier terme d’une série de questions (combien coûte, combien mesure, combien pèse, etc.)
2. piocher le second terme, à caractéristique plutôt adjective (ce beau, ce joli, ce lourd, cet imposant, cet énorme, ce ravissant, etc.)
3. piocher le troisième terme, un simple mot (ministère, boeuf, camion, stérilet, sénateur, etc.).

Le terminal posait donc au joueur la question : « combien pèse ce ravissant ministère ? » et se mettait à attendre une réponse (Input A$).
C’est là que se situait le vice consubstantiel à Cui-Cui : dans mon programme, la variable A$ était purement et simplement ignorée. Pour noter le candidat, je tirais une valeur au hasard (de 0 à 20/20), que j’agrémentais d’un commentaire concis, totalement issu du hasard lui aussi, style « vous y êtes presque » « sur la bonne voie » « à côté de la plaque », etc.
Une séquence typique comprenait donc les dialogues suivants :
Q1 = combien pèse ce charmant ministère ? 1500 tonnes. 13. Vous brûlez.
Q2 =combien mesure ce joli boeuf ? 3m50. 6. Encore un effort.
Q3 = combien coûte ce délicieux stérilet ? 200 000 F. 18. Nul.
Mes visiteurs y avaient droit, bien sûr, et c’est d'eux que vinrent mes principales surprises.

Tout d’abord, ils se prenaient au jeu, et ne supposaient pas un instant que cette machine pût être malhonnête (surtout au point où elle l’était).
Le plus souvent, ils avaient l’impression que la machine ne faisait pas n’importe quoi en éructant « combien coûte ce ravissant wagon ? ». Surtout, ils avaient l’impression que leurs réponses jouaient un rôle dans la réaction de la machine : « 200 000 F elle nous dit nul mais elle nous file 18. Il vaut mieux se fier au 18.»
Le plus extrême que j’aie vu : deux copains tout-à-fait comme il faut (intelligents, cultivés, scientifiques, instruits, critiques, etc.) qui avaient eu l’idée de répondre à la question Q2 : 3000 pastèques, et ayant engrangé comme réaction 19, excellent.
Et je les ai entendu, ces deux copains, s’échanger le commentaire suivant :
« tu vois, si on lui file des réponses ironiques, Cui-Cui apprécie. »

   
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