 |
 |
digicodes |
 |
 |
| |
Un
jour, la porte de l’immeuble où je résidais
se trouva subitement affublée d’un bouton électrique.
Comme elle pesait une tonne (et était donc insensible
aux courants d’air) et que ce bouton n’était
pas codé, l’innovation était donc particulièrement
inutile : n’importe qui pouvait entrer, et la porte ne
risquait pas de battre sous l’effet du vent. |
|
| |
 |
 |
 |
Ma
fibre rationnelle se cabra devant ce défi à
la raison.
De plus, toujours encombré de paquets et de cabas,
je ne peux supporter un instant cette aberration : au
lieu de simplement pousser la porte avec mon pied, il
me faut désormais me débarrasser de mes
colis sur le trottoir, appuyer sur le sacré bouton,
puis reprendre le processus antérieur.
Un simple coup d’oeil me révèle un
fil électrique qui actionne la gâche de la
porte. Dès la nuit venue, je me contente de sectionner
le fil. Moyennant quoi la porte se bloque en position
fermée, cela crée un petit incident avec
les premiers locataires qui, au matin, veulent sortir,
et la concierge doit se contenter de mettre hors service
cette inutile circuiterie, non sans avoir bloqué
ouverte la porte, avec un bout de bois.
Pas de bruit, pas de vagues, personne n’évoque
jamais le « problème » du bouton. |
|
|
 |
| |
Des
mois après, le syndic revient à la charge, avec
un fil mieux protégé dont aussitôt, je ne
fais qu’une bouchée.
Pas de bruit, idem.
Des mois après, le syndic fait poser un tube métallique
pour protéger le câblage. Idem je tire d’un
coup sec (cette fois-ci vers trois-quatre heures du matin),
cinq mètres de gaine se décrochent.
Pas de bruit, idem.
Des mois après, le syndic fait poser un tube militarisé,
qui va me donner — c’est le cas de le dire —
du fil à retordre.
Et c’est là que je trouve LA solution :
un simple goutte de cyano (« super-glu ») dans le
bouton intérieur.
Le bouton étant bloqué, la porte ne peut plus
s’ouvrir : idem petit incident, on est obligé de
mettre hors-circuit la commande de gâche (bout de bois,
etc.), cette fois-ci pendant des années.
Après quoi, le syndic prend conscience — je suppose
— du caractère imbécile de ce bouton dépourvu
de toute fonctionnalité : il le remplace par un digicode
qui, s’il oblige encore les résidents à
poser leurs colis pour entrer, filtre au moins les visiteurs
dépourvus de code. Ce faisant, le syndic se heurte de
nouveau à moi : expert en sécurité, si
l’on peut dire, grâce au code confidentiel de la
carte que j’ai inventée, je sais bien que les digicodes
ne sont qu’une passoire à gros trous. N’importe
quel individu peut franchir l’écueil d’un
digicode d’immeuble sans moyens électroniques,
sans tour de passe-passe (le plus souvent en se contentant de
demander au commerçant mitoyen).
C’est
encore l’irrationnel qui frappe, donc.
Il faut donc faire passer cette velléité au syndic.
Pas de problème, l’immense majorité des
digicodes sont équipés de deux diodes (rouge,
vert) en face avant : à trois heures du matin, un tournevis
pas trop gros enfonce la diode puis, sur son chemin, détruit
le circuit électronique qui la supporte.
Le syndic fait remettre le digicode hors circuit (retour du
bout de bois qui coince la porte en position ouverte), et quelques
trimestres s’écoulent avant qu’un digicode
militarisé soit prenne la place du précédent.
L’arme
fatale, à présent : il s'agit tout simplement
un gadget d’auto-défense, qui inflige 50 000 volts
à celui dont ont l’approche.
Décès final et irréversible du digicode
— toujours aucune rumeur dans l’immeuble, où
résident pourtant 150 personnes — puis je déménage
pour m’installer dans un autre appartement : la porte
de l’immeuble est certes équipée d’un
bouton, mais elle est tellement mal fichue qu’un solide
coup de pied suffit à l’ouvrir.
Jamais, pendant toutes les années où j’y
résiderai, en tant que copropriétaire cette fois-ci,
je ne laisserai voter une réparation du bouton, et encore
moins la pose du moindre digicode.
(Je n’ai pas honte, tout cela est prescrit.) |
|
|
|
|
|
|