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le
train |
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Mon
chantier le plus aberrant — et peut-être le
moins électronique — consista en un mini-train
qui faisait le tour de l’appartement.
Comme tous les ex-petits garçons, j’avais
conservé à 27 ans une fascination pour la
chose ferroviaire.
Une boutique près de chez moi vendait des rails
au mètre. J’en achetai une quinzaine, plus
quelques rouleaux de fil de fer destinés à
constituer des anneaux (pendus au plafond) auxquels la
voie serait suspendue. |
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Une
motrice complétait le tout, harnachée d’un
wagon à ridelles, tous deux nus comme vers : il y avait
une pente sévère à escalader, aussi fallait-il
que le poids mobile soit le plus léger possible me disais-je,
nouvel Eiffel : j’avais éliminé toutes les
carrosseries.
Encore fallait-il un justificatif à mon chantier, faute
de quoi je passerais pour un enfant attardé qui jouait
encore « au train » à l’approche de
la trentaine.
Le justificatif que je trouvai eut l’immense inconvénient
de compliquer encore l’entreprise, et de beaucoup : Jacqueline
et moi dormions sur une mezzanine érigé à
près de deux mètres du sol, et l’ascension/descension
de la petite échelle de bois qui la desservait étaient
vraiment une corvée quand par exemple, tous deux fumeurs,
il nous manquait une cigarette.
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Je
décidai d’affecter à ce train une
fonction :
aller chercher UNE cigarette quand il en fallait une.
Ceci supposait :
A) une station temporaire, où le train chargerait
la cigarette
B) une station stable, où le train porteur de la
cigarette s’arrêterait, près du lit.
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Deux
phénomènes parasitaires rendaient toute cette
mécanique follement aléatoire :
a) une fois sur deux, dans le virage sévère,
le train versait, explosant par terre en dizaines de petites
pièces ;
b) et puis il y avait les oiseaux : une demi-douzaine
de perruches, en liberté dans l’appartement, qui
se posaient inopinément sur la motrice, ou sur le wagon,
ou sur les rails, bref à l’endroit où ces
volatiles pouvaient commettre le plus de dégâts
[voir a)].
En dehors du temps consacré à reconstruire la
motrice et le wagon, il fallait aussi compter sur le temps de
mise au point complémentaire :
— une fois sur deux, l’éjecteur de cigarettes
ratait le wagon (cas le plus favorable), et le train arrivait
à vide ;
— une fois sur quatre la cigarette heurtait le wagon de
façon inappropriée, précipitant la chute
de celui-ci, qui entraînait la motrice dans sa dégringolade
[voir a)]. |
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La
carrière de ce maladroit robot ménager fut d’autant
plus longue que j’avais mis — arrêt de maladie
— des semaines à le construire et que, lorsqu’il
fonctionnait, c’était vraiment très beau
: envoi du train en mission, descente spectaculaire de la pente
et emprunt du virage sévère, arrêt automatique
à la station de chargement et pichenette électro-magnétique
sur une Gauloise, redémarrage du train chargé
et escalade de la pente abrupte, arrêt automatique en
fin de mission, je brûlais de montrer ça à
un maximum de copains.
{ Pas les copines : les nanas s’en fichent des choses
ferroviaires, aussi déjantées soient ces choses,
— et ces copines. }
Trente ans ont passé, et notre vocabulaire s’est
enrichi : aujourd’hui n’importe quelle FIAC appellerait
ça de l’Art Conceptuel. |
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